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Le récit comme caisse de « raisonance » – Une lecture des Fables du Moineau de Sami Tchak

Le récit comme caisse de « raisonance »

Une lecture des Fables du Moineau de Sami Tchak[1]

par Virginie Brinker

Et si nous avions oublié que la mort est bel et bien ce qui donne tout son sens à la vie ? Et si nous avions oublié d’être humbles alors même que nous ne sommes que des « passagers » sur cette terre ? Et si nous avions oublié que ce que nous appelons « l’ordre du monde » est toujours plus complexe qu’il n’y paraît ? Et si nous avions oublié que la littérature n’a pas d’autre fonction, au fond, que de nous rappeler cela ? Dans le contexte qui est le nôtre, la lecture du dernier ouvrage de Sami Tchak prend un sens tout à fait particulier et ce sont à ces réflexions urgentes que nous engagent Les Fables du moineau[2], à travers les apologues d’un moineau et d’un jeune garçon, Aboubakar, qui se partagent la narration, sans jamais donner de « leçons » pour autant, sans jamais tomber dans des « pensées sirupeuses » ou céder à la « beauté soporifique » d’une « morale consensuelle[3] ».

Contre un « pacte de mort », un « pacte de souvenirs[4] »

« Tout monde est provisoire[5] ». Face à l’angoisse née de la conscience de leurs fragilités réciproques, le moineau et le fils du forgeron décident de troquer la relation dominant-dominé qui gouverne habituellement les échanges entre humains et animaux, contre un « pacte de souvenirs », car tous deux portent en eux la mémoire d’un monde, celui du village, celui de l’enfance. Il s’agit ainsi de « pépie[r] » au plus vite la « mémoire, avant que le soleil ne se couche[6] ». Cette « urgence de raconter[7] » pourrait donc apparaître comme un moyen de lutter contre la mort, une mort qui se profile, inéluctablement. Il n’en est rien pourtant, car ce n’est pas contre la mort que la mémoire se dresse, mais contre l’oubli. Et le premier des oublis auquel succombent les humains, c’est l’oubli de la « beauté de la mort[8] » : « la mort est notre lumière commune et c’est parce qu’elle existe que le souvenir a du sens[9] ». Ce sens de la mort comme « fleur de la vie[10] », le règne animal le connaît bien. L’ouvrage s’ouvre sur le moineau venant d’échapper à la griffe du chat. La mort est toujours un peu là. Soudaine, abrupte, elle frappe à chaque instant et sans crier gare. En partageant leurs « dires », le moineau et Aboubakar partagent leurs conditions. La fable, genre qui met en scène des animaux pour parler indirectement des humains, est comme prise ici dans sa fonction première, littérale : parler des hommes et des animaux sont une seule et même chose : « vous êtes ces souris », peut-on lire à la page 73, dans un apologue qui s’adresse aussi bien aux rongeurs qu’aux êtres humains.

« Ce qui a du sens dans ce monde, sur notre commune terre, ce n’est pas moi en tant que moineau, mais la chaîne que constituent, ininterrompue, tous les moineaux[11] ». Ce rappel de l’humilité de notre commune condition, en tant qu’être vivants, donc éphémères, les fables le mettent en œuvre en renversant les points de vue : le baobab finit par se rappeler qu’il vient d’une toute petite graine, le roi qui tue la fourmi qui lui a piqué la fesse constitue lui aussi un « futur bon morceau pour les asticots ». Adopter le point de vue des êtres vivants non humains permet d’inverser les perspectives : les mouches ne sont pas des insectes parasites mais des « gardiennes de la vie » : « À leurs yeux[12], ta bouche ouverte est une plaie idéale pour faire pousser l’avenir. Souviens-toi que les mouches courent toujours à la mort pour lui imposer la prolifération de la vie[13] ». L’oubli de l’humilité de leur condition de mortels entraîne l’arrogance de la domination des humains et l’exercice de leur pouvoir, à commencer par celui de vie et de mort sur des êtres vivants jugés inférieurs. Par leurs récits, les fables dérangent ce que l’on croit être l’ordre des choses, le « ainsi va la vie » du chasseur triomphant qui n’écoute pas « la colère du ciel[14] ».

Le règne de la complexité

Pourtant, « le monde ne sera jamais un jardin de fraternité tranquille mais un champ de bataille dont l’harmonie vient aussi des cruautés indispensables », peut-on lire à la page 42. L’ouvrage est loin d’être manichéen, il n’épouse pas un mouvement binaire qui renverserait l’arrogance humaine au profit du seul avènement du règne de la nature. La réflexion sur la cruauté est menée en filigrane à travers plusieurs apologues, apparemment déliés, décousus : celui d’Ougom, le chien noir, « empalé vivant pour conjuré le mauvais sort », véritable « preuve de la cruauté humaine[15] », par exemple, ou encore celui de l’antilope dont l’empathie vis-à-vis de la lionne est bien mal récompensée. La cruauté est tantôt vue comme « nécessaire » tantôt comme « gratuite ». Elle se donne ainsi comme une notion ambivalente, qui pose question. Sa définition ne peut être définitive. Seule son expérience peut éventuellement se muer en sagesse, avec le recul de la réflexion et le travail du souvenir. Ainsi, en se remémorant la cruauté dont il a fait preuve en jetant vivant un oiseau dans le feu, Aboubakar formule-t-il un « devoir de méfiance envers [lui-]même[16] ». « L’ordre du monde est beaucoup plus complexe qu’il n’en a l’air », nous rappelle finalement le moineau à la page 75.

Ce qui importe, au fond, ce ne sont pas les vérités énoncées et définitives. Ce qui importe c’est le trajet d’un fait dans notre mémoire, l’analyse et la réflexion auxquelles nous pouvons nous livrer à partir d’une expérience, fût-elle celle de la lecture d’une histoire. Si Les Fables du moineau fonctionnent comme des caisses de « raisonance », c’est qu’au-delà des échos entre les situations vécues entre humains et animaux, au-delà même du jeu de correspondance que constitue l’apologue par son recours à une parole imagée – « reflet de la vie[17] » –, les morales des fables s’annulent entre elles, rebondissent, cherchant à creuser et mettre en abyme la complexité du réel. L’empathie de l’antilope ne lui a servi à rien, certes, selon le moineau, mais la double narration suggère une autre interprétation : l’admiration que l’on peut ressentir pour celle dont le cœur a été touché, y compris par celle qui a tué son petit. Il en va de même pour l’apologue d’Ougom, le chien noir : la narration se poursuit au-delà de la démonstration de la preuve de la cruauté des hommes, elle fait d’Ougom un être digne « qui, devant la mort, ne s’était pas plaint, car à quoi bon se plaindre lorsque sonne l’heure de cette noble conclusion de la vie[18] ». La possible polysémie des apologues signe la victoire du récit sur la morale. C’est parce qu’il se prolonge et rebondit, résonne autrement, qu’il nous permet de raisonner. Les astérisques qui séparent les fragments sont autant d’espaces possibles de réflexion. Sans compter que cet ouvrage tisse avec d’autres ouvrages de l’auteur des échos assez nets, si l’on songe à Ainsi parlait mon père[19], notamment. « Dis, tu as sans doute beaucoup d’autres leçons à me donner, beaucoup d’autres choses à raconter », peut-on lire dès la page 11, et ceci n’a rien d’étonnant : ce qui se lit dans ce parallélisme de construction, c’est le fait que la leçon est récit, autrement dit que c’est le récit lui-même qui est la leçon, par sa structure multipliant les échos, les effets de sens et tenant salutairement notre raisonnement en éveil.

 

[1] Nous tenons à remercier notre partenaire, Babelio, pour la lecture de cet ouvrage dans le cadre de son opération « Masse critique ».

[2] Sami Tchak, Les Fables du moineau, Gallimard, « Continents noirs », 2020.

[3] Les termes entre guillemets sont issus de citations situées aux pages 74-75.

[4] Ibid., p. 14.

[5] Ibid., p. 39.

[6] Ibid., p. 12.

[7] Ibidem

[8] Ibid., p. 113.

[9] Ibid. p. 14.

[10] Ibid., p. 103.

[11] Ibid. p. 116

[12] Nous soulignons.

[13] Ibid. p. 60.

[14] Ibid., p. 29.

[15] Ibid., p. 57.

[16] Ibid., p. 32.

[17] Ibid., p. 12.

[18] Ibid., p. 57.

[19] Sami Tchak, Ainsi parlait mon père, JC Lattès, 2018.

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