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Comptes-rendus de lecture

Lina Zakhour, Imane

IMANE

Par Valérie Nehmé

 

Imane de Lina Zakhour Photo Couv

Elle s’appelle Imane. Et c’est une enfant de la guerre. Son histoire, « intimement liée » à son pays entre conflits, accalmies, silences et cassures haineuses raconte ses pérégrinations intérieures et extérieures.

Elle s’appelle Imane. Et son histoire est celle d’une femme libre dans un pays en constant conflit.

Elle s’appelle Imane.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Liban, 13 Avril 1975

Le 13 Avril 1975  marque le début de la guerre civile au Liban. Celle-ci allait durer 15 ans et ferait plus de 250.000 victimes, plus de 17.000 disparus et des centaines de milliers d’exilés.

Imane naît en plein conflit. Sa vie bascule au premier cri. Mais elle ne le sait pas, ou du moins, ne le sent pas et ne le voit pas. Son monde est autre. Celui d’une insouciance, l’insouciance d’une vie encore jeune et emplie d’espoir. Les lendemains n’existent pas. Seul le moment présent compte. Mais voilà, demain est arrivé inexorablement vite. Un demain entaché par la haine de l’autre. Imane grandit et est « ballottée entre périodes d’accalmie et combats » [p.21]. Sa vie ne se dissocie pas de celle des autres. Parce qu’elle est eux. Et parce qu’ils sont elle. Son pays est leur. Leur pays est sien. Malgré tout, les différences se creusent jour après jour, nourrissant la haine de l’autre et de soi.

« L’enfer, ce n’est pas l’autre, mais la perception que l’on en a… L’enfer, ce sont nos croyances » (p. 24).

 

D’une vie à l’autre, d’un instant à l’autre.

Ce temps qui passe, témoin d’une vie fragilisée par la haine donne à Imane une force inébranlable. Une rage aussi, qui la poussera à devenir avocate.

La guerre n’est plus. Elle s’est tue. Mais elle reste présente dans l’atmosphère, sur les murs et dans le silence En fait, une guerre ne s’efface jamais. Elle sera toujours là et nous narguera ad vitam aeternam.

Et puis l’amour. L’amour un soir de printemps, 13 ans après le cessez-le-feu en 1990. Cet amour qui « saisira son âme » [Pierre Corneille, Médée, p.162, in Théâtre complet].

Un amour qui marquera  « l’idée d’un autre possible » [p.40]. Parce que tous deux de confession différente. Chrétien, Musulman, Juif…

Leur histoire est celle de deux êtres, marqués par des conflits intérieurs que nul ne pourra résoudre. Comme si les conflits extérieurs n’avaient pas déversé assez de haine. Trop différents et pourtant si proches. Pour Imane, la possibilité de l’autre existe. Pour lui, la possibilité de l’autre n’est qu’utopie. L’impossibilité s’installe. L’amour, lui ne s’évanouit pas. Mais il fait mal à leurs deux cœurs. Et chaque jour est une douleur intérieure. Il n’y a point d’armure. L’un ne va pas sans l’autre. Et pourtant, ils ne se tiendront pas la main.

Et puis, la folie d’un pays qui titube. Un pays fragilisé qui tente en vain de retrouver sa force. Mais ce ne sera pas le cas.

2005 est marqué par la « révolution du cèdre » (p. 41), et 2006  par une autre guerre entre le Hezbollah et Israël qui durera 33 jours.

Beyrouth se meurt une nouvelle fois. Mais ne capitule pas. Imane ne peut haïr sa ville, et lutte à sa manière, comme tant d’autres citoyens, pour la liberté, sa liberté et la liberté de tout un peuple.

Lui aussi luttera pour la liberté. Lui d’un côté, elle de l’autre.

Imane se réfugiera à Dubaï. Comme tant d’autres. Certains choisiront les pays voisins. D’autres préféreront l’Europe et les autres Continents.

33 jours de résistance durant, Imane vivra l’offensive à travers son écran. Ses multiples écrans.  Triste d’être loin, elle n’avait pas le choix. Ou peut-être l’avait-elle. Mais elle devait s’éloigner. Pour mieux revenir sûrement après le vote de la résolution 1701 aux Nations-Unies.

« Être libanaise, c’est sa destinée. Et l’on n’échappe pas à son destin » [p.58]

L’envie d’un ailleurs se fait ressentir jour après jour. L’envie surtout de retrouver celui qui n’a de cesse, même dans le silence, de la pousser jusqu’à l’amour extrême, pourtant inaccessible.

Ils se retrouveront, s’enlaceront, s’embrasseront, se perdront l’un dans l’autre sans possibilité de lendemain.

Leur histoire n’est que bribe. Leur histoire est douleur.

 

Amours diluviennes. Je t’aime moi non plus. Beyrouth. Lui

« Ce pays est fou. Elle l’a toujours pensé, aujourd’hui elle le sait. Et elle sait qu’elle l’aime à la folie. Non, elle ne le quittera pas » [p.71]. Comment se délier lorsque les liens sont si forts ? Comment se détacher d’une terre qui nous a vus naître ? Comment se quitter lorsque l’amour est roi ?  Le cœur est scindé en deux. Entre Beyrouth, fébrile, et son autre qui ne peut s’ouvrir à elle pleinement.

Le cœur se perd. L’angoisse s’installe chaque jour un peu plus. Les incertitudes aussi. « Détruire les murs qui les séparent » [p.78]. Et puis cette nuit de printemps en 2007 où leurs corps s’entremêlent. Une nuit trop courte car demain n’existe pas. Un demain qui gronde au son des explosions les unes après les autres. Beyrouth se fatigue. Elle aussi.

Mais Imane « prend le pari de vivre » [p.86] et de se compléter par elle-même en construisant jour après jour ses lendemains. Avec ou sans lui. Avec Beyrouth ou sans Beyrouth, dont le seul poumon est la Méditerranée.  Beyrouth, une ville, qui malgré la violence des Hommes au fil des décennies, se soulève encore et encore envers et contre tous. Un jour peut-être, elle engloutira ceux qui avaient un jour décidé de l’engloutir. Seul demain le dira.

Il en sera de même pour ces amours diluviennes. Imane finira par se détacher d’eux deux pour partir une fois de plus, loin des tumultes de sa ville et de son cœur endolori.

Elle choisira pour destination Paris, qu’elle surnommera la ville de tous les possibles. La ville aux belles amours. La ville qui lui permettra de faire connaissance avec la solitude, sa propre solitude. La ville qui lui redonnera une deuxième existence, un souffle nouveau quelques années durant, sans pour autant oublier sa propre ville, celle qui ne dort jamais et qu’elle a laissée, le temps de sa reconstruction et redécouverte de soi.

Son absence sera marquée par tant d’événements politiques qu’elle suivra, qu’elle racontera, qu’elle argumentera, jusqu’au retour.

Car Beyrouth, ne se quitte jamais vraiment.

Beyrouth, cette ville aux allures de Reine, aura raison d’elle.

 

Imane

Imane où le rêve impossible d’une union entre deux êtres de confessions différentes dans un pays fragilisé par tant de cassures. Imane où les tumultes d’une vie entre deux mondes, deux régions pourtant liés à la méditerranée et qui  partagent la même langue.

Partir pour mieux revenir.

Paris. Beyrouth. Indissociables et pourtant si différentes. Imane porte « un regard nouveau » [p.128].

Beyrouth deviendra désormais sa ville. Celle de tous ses possibles et de toutes ses folies. Ses rues, qu’elle arpentera, ses cafés qu’elle « habitera », sa corniche qui laissera entrevoir l’autre monde, ses rencontres insolites, belles et moins belles, sa méditerranée feront d’elle ce qu’elle est aujourd’hui. Une femme libre. Une femme libre et humaniste qui fera de sa vie son triomphe, de sa ville son berceau et de ses expériences et découvertes sa force.

Beyrouth ne s’effacera jamais de sa mémoire. Paris est présente. Toujours.

Ce passé, l’aurait-elle rêvé?

Aujourd’hui, sa vie est sienne. Sa liberté suprême.

 

N.B : À l’occasion de la sortie d’Imane, premier roman de Lina Zakhour, les éditions Hémisphères et les nouvelles éditions Maisonneuve & Larose  organisent une rencontre ce Mardi 4 Juin à la Sorbonne, amphithéâtre Bachelard, à 18h45 pour parler de la place de la femme au Liban dans une société multiconfessionnelle de nos jours.

Lina Zakhour est écrivaine, avocate au barreau de Beyrouth, analyste et consultante en sciences de l’information et de la communication, mais aussi enseignante à l’université et spécialiste pluridisciplinaire du discours et de la rhétorique.

Imane de Lina Zakhour

Hémisphères Éditions

Paris | 2019

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