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Comptes-rendus de lecture, Emancipations féminines

Léonora Miano, Crépuscule du tourment

L’expression plurivoque d’obsessions intimes

par Sonia Le Moigne-Euzenot

 

crepuscule-du-tourment-imageCrépuscule du tourment[1], le dernier roman paru de Léonora Miano est un livre dense et érudit. Il concentre les interrogations identitaires qui ont nourri toute son œuvre, privilégie la parole des femmes comme dans la grande majorité de ses livres, recourt encore à un système énonciatif qui interpelle davantage qu’il ne raconte une histoire. La colère y sous-tend la résignation des quatre narratrices « Madame », Amandla, Ixora et Tiki qui prennent successivement la parole. Elles imposent cette fois davantage qu’elles ne questionnent leur place dans la société parce qu’elles ont déjà traversé des épreuves. Même si, comme dans Tels des astres éteints,[2] roman choral lui aussi, L. Miano aime à jouer d’un champ-contrechamp qui lui permet d’observer la place des femmes noires depuis l’Afrique mais aussi depuis le « Nord », la plus grande partie de Crépuscule du tourment se déroule en Afrique, « le Pays authentique[3] ».

Révoltées et soumises à la fois

Le tourment qui les tenaille ne les quitte pas. Il nait d’un désir légitime d’individuation, du besoin absolu d’être reconnu pour soi-même. Ces désir et besoin sont terriblement difficiles à assouvir. La force de leur volonté, leur opiniâtreté ne peuvent se formuler que dans l’expression directe, souvent injonctive. Chacune d’elle a le même destinataire, un « tu » identifié qui n’a pas droit de réponse. Pour« Madame », Dio est son fils, il lui doit respect et obéissance. Pour Amandla, Dio est celui qu’elle a aimé et qui l’a rejetée sous la pression de sa mère. Pour Ixora, Dio est celui qui l’a choisie alors qu’il vivait « au Nord[4] », qu’elle avait mis au monde Kabral, le fils de son ami, depuis décédé ; Dio est celui qui maintenant la bat atrocement une fois revenu en Afrique. Pour Tiki, Dio est son frère. Elle ne peut admettre son comportement vis-à-vis d’Ixora. Dio exemplifie à lui-seul les différentes formes de sujétion que subit la femme noire au cours de sa vie, sujétions familiale, sociétale qui peuvent néanmoins la conduire à en être à son tour le moteur.

L’orage qui gronde accompagne chacun de ces faux dialogues. Il est l’occasion de très belles descriptions d’un phénomène météorologique tropical qui identifie le lieu d’où s’expriment les quatre femmes. Il contribue à faire entendre leur colère prête à saillir. Sans cesse soumises aux regards extérieurs, elles doivent impérativement se conformer au personnage que leur propre famille, le groupe social auquel elles appartiennent, attendent d’elles, quitte à dissimuler l’insupportable. Celle que tout le monde, même son fils Dio et sa fille Tiki, appelle « Madame » cache les coups que lui assène régulièrement son mari Amos Mususedi. Amandla vit isolée pour échapper aux regards malveillants, elle doit cacher son amour pour Misipo un homme marié, alors qu’elle est une femme indépendante. Le quartier de « Vieux Pays » est un lieu interdit parce qu’y vivent toutes celles qui veulent s’affranchir du poids des habitudes et des traditions. Il n’est pourtant pas certain que chacune de ces femmes écrive pour être lue par Dio tant leurs prises de parole sont d’abord le lieu d’expression de ce qui fonde leur identité de femme, battantes et sensuelles. Elles aiment séduire. Leurs cheveux sont une parure. Masasi est une tresseuse qui magnifie les coiffures qu’elle crée en « une sculpture éphémère[5] ». Elle aurait sa place près d’Amahoro dont la chevelure suscite la même expression à l’auteur dans Blues pour Élise[6]. Elles aiment aussi être séduites. Chacune des quatre narratrices en vient à dévoiler sa sexualité sans fausse pudeur mais aussi sans tabou. Leurs corps disent leur capacité à aimer, à jouir, à s’épanouir, à être enfin elles-mêmes. Elles parlent d’homosexualité, d’asexualité, de plaisir.

L’impératif transgressif[7]

Dans cette société immuablement hiérarchisée, où « l’élite collaboratrice de la domination nordiste[8] » fait loi, dans « cette société de dissimulation[9] », elles trouvent parfois enfin la force de s’affirmer. Est-ce le crépuscule du tourment ? « Madame » met son mari à la porte « après trente années de vie sur un ring de boxe[10] ». Déjà, Musango, la fillette torturée par sa mère dans Contours du jour qui vient[11] , affirmait : « je n’abdiquerai pas mon unique certitude : le droit et le devoir de vivre ». « Madame » refuse pourtant que Dio épouse Ixora parce qu’elle « sans généalogie[12] », à l’image de celle que voulait épouser George dans Blues pour Élise [13]. La crainte de l’exhérédation, déjà sensible dans Tels des astres éteints[14] lorsque Shrapnel « voulait restituer sa composante noire au genre humain » anime « Madame ». Amandla, lors du rite d’initiation conduit par Twa Baka, rite qui doit la faire entrer dans l’esapo[15] reconnaît d’abord qu’ « il n’était pas un coin de terre sur lequel nous n’étions pas méprisés »[16] pour ensuite la regretter l’analyse des conséquences qu’elle en tirait et : « avouer (…) que je croyais à l’essence des peuples. Je voulais penser que nous étions fondamentalement différents des fils de Seth[17] » après avoir affirmé aussi : « nous refusons de nous éteindre[18] ». Tiki précise : « la volonté de faire le tri est l’apanage de ceux que frappe l’exhérédation[19]

Le tourment de ces quatre femmes nait très probablement du besoin de montrer le chemin vers « Bebayedi » : « un lieu dont le nom évoque à la fois la déchirure et le  commencement[20] ». Ce livre propose, en effet, de suivre le parcours de « la mémoire d’une lignée de femmes bousculées par l’Histoire comme par l’histoire[21] ». L’Histoire est celle des conséquences de l’esclavage et de la colonisation, du prosélytisme catholique. « Madame », au chapitre 1 affirme : « l’ascendance servile est une des pires choses qui soient[22] ». Tiki, sa fille, note néanmoins à propos de son grand-père paternel : «  ta mère (il s’agit encore de « Madame ») n’a vécu que pour faire oublier la condition un temps servile du plus illustre de ses ancêtres[23] ».La mémoire est vive mais comme l’orage finira par s’arrêter, la colère doit se « désapprendre[24] ». Tout être humain est « contrasté[25] ». Dans Habiter la frontière, L. Miano n’affirme rien d’autre lorsqu’elle écrit : « être un Africain,  de nos jours, c’est être un hybride culturel. C’est habiter la frontière. Le reconnaître, c’est être honnête envers soi-même, regarder en face ses propres réalités, et être capable de les infléchir[26]. « Madame », quant à elle, est plus martiale, elle parle de « conquête[27] ».

« Toute littérature est politique. Elle est une prise de parole individuelle, singulière. (…) Elle est l’audace de créer[28] » écrit L. Miano. La parole des quatre femmes entendues dans Crépuscule du Tourment est une parole singulière. Chacune a l’audace d’imaginer pour elle un autre avenir. La parole de Tiki clôt le livre. Elle affirme que : «  Les hommes sont d’une terre, les hommes ont une terre. (…) Les femmes, elles, ne possèdent qu’elles-mêmes. Elles sont leur propre territoire, surtout lorsqu’elles ne comptent ni se marier, ni enfanter[29] ». Tiki arpente déjà ce territoire.

[1] Léonora Miano, Crépuscule du tourment, Paris, Grasset, 2016, 287 p.

[2] Léonora Miano, Tels des astres éteints, Paris, Plon, 2008, 409 p.

[3] Crépuscule du tourment, op. cit., p.32.

[4] Ibid., p. 30, p. 227 (on note de nombreuses autres occurrences de cette expression dans le roman).

[5] Ibid., p.185.

[6] Léonora Miano, Blues pour Élise, Paris, Plon 2010, Pocket Jeunesse, 2012, p.41.

[7] Ce titre est repris à L. Miano L’impératif transgressif, Paris, l’Arche, 2016.

[8] Crépuscule du tourment, op. cit., p.174.

[9] Ibid., p. 17.

[10] Ibid., p. 265.

[11] Léonora Miano, Contours du jour qui vient, Paris, Plon, 2006, Pocket Jeunesse, 2008, p.158.

[12] Crépuscule du tourment, op. cit., p. 40.

[13] Léonora Miano, Blues pour Élise, op. cit., p.18.

[14] Léonora Miano, Tels des astres éteints, op. cit. p. 60.

[15] Ce rite est décrit avec précision, Crépuscule du tourment, op. cit., p.114.

[16] Ibid., p.118.

[17] Ibid., p. 117.

[18] Ibid., p. 106.

[19] Ibid., p. 260.

[20] Léonora Miano, La saison de l’ombre, Paris, Grasset, 2013, p.131.

[21] Léonora Miano, Crépuscule du tourment, op. cit., p. 268.

[22] Ibid., p. 37.

[23] Ibid., p. 261.

[24] Ibid., p. 84.

[25] Ibid., p. 25.

[26] Léonora Miano, Habiter la frontière, Paris, L’Arche, 2012, p.28.

[27] Léonora Miano, Crépuscule du tourment, op. cit., p. 57.

[28] Léonora Miano, L’impératif transgressif, op. cit., p. 111.

[29] Léonora Miano, Crépuscule du tourment, op. cit., p. 272.

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