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Albert Camus

Ahmed Hanifi, L’Arabe dans les écrits d’Albert Camus

La figure de « l’Arabe » dans les écrits fictionnels d’Albert Camus

Par Ali Chibani

            Albert Camus a-t-il ignoré les Arabes dans sa littérature ? La même polémique revient et, à l’occasion du centenaire de la naissance d’Albert Camus, souvent à la demande des éditeurs, elle a donné lieu à une profusion d’ouvrages, dont un roman très médiatisé. Au cœur de ces débats répétitifs : L’Etranger, où Meursault tue à coup de revolver un Arabe, jamais nommé, et rejette la faute sur le soleil.

            Pour répondre à cette question, l’auteur algérien Ahmed Hanifi a fait ce que les polémistes auraient dû faire, s’ils avaient réellement la passion de la littérature et pas seulement celle d’être sous les feux de la rampe. Ahmed Hanifi, dont on peut aussi consulter le blog, a interrogé l’œuvre camusienne et a écrit un ouvrage court qui se lit d’une traite tant son intérêt est grand : L’Arabe dans les écrits d’Albert Camus[1].

Des éléments du décor

 Hanifi-Camus            L’auteur regrette d’abord qu’on ait voulu faire d’Albert Camus « à partir d’une phrase[2] extirpée du contexte et amputée à dessein, un paria définitif » (p.11). Il rappelle que

Camus est seul ou un des rares Européens à dénoncer les massacres de Sétif, et à s’y rendre. En pleine guerre de libération […], le 22 janvier 1956, dans une salle protégée par la section d’Alger du FLN, Albert Camus appelle à la trêve civile. Sous la fenêtre, des centaines de Pieds-noirs radicaux le menacent de mort. « Lors de la conférence il fut insulté par des Européens, protégé par des commandos du FLN et menacé d’enlèvement par l’OAS… » (p.12)

Et de citer Camus :

« Si je me sens plus près d’un paysan arabe, d’un berger kabyle, que d’un commerçant de nos villes du Nord […], c’est qu’un même ciel, une nature impérieuse, la communauté des destins ont été plus forts, pour beaucoup d’entre nous, que les barrières naturelles ou les fossés artificiels entretenus par la colonisation. » (p.14)

Dans L’Arabe dans les écrits d’Albert Camus, Hanifi analyse « la figure de l’Arabe dans les écrits fictionnels d’Albert Camus. […] Ce terme même ou tout autre qui désigne les Algériens d’origine locale : indigène, autochtone, Berbère, Mozabite, Kabyle, Maure, Musulman… » (p.20) Les textes analysés ont été « volontairement scindé[s] en deux catégories : […] les textes écrits entièrement avant le début de la guerre d’Indépendance puis ceux entamés avant la guerre et poursuivis durant cette guerre. » (p.22)

            Cette analyse, d’un grand intérêt, montre que la présence de l’indigène dans la fiction d’Albert Camus a évolué en même temps que l’Histoire. « La présence de l’Arabe est insignifiante en nombre et en qualité » dans La Mort heureuse et les écrits qui ont précédé la guerre d’indépendance. Dans cette partie des œuvres camusiennes, l’« Arabe est évoqué comme élément de décors (expression maintes fois évoquée à cet égard) au même titre que les quais, les hangars ou la baraque, ignoré. » (p.28). Dans L’Etranger, où l’Arabe a un rôle insignifiant et ne fait que murmurer, le tueur d’un indigène est condamné, non pour son crime, mais pour « avoir tué moralement sa mère » (p.31).

Vers une existence plus épaisse

Dans les œuvres écrites pendant la guerre, l’Arabe bénéficie d’une existence de plus en plus épaisse dans la littérature de Camus, comme si l’indigène s’était imposé à son imaginaire de romancier par sa lutte contre la colonisation. Dans la nouvelle, « Les Muets », Saïd a un rôle et partage son casse-croûte avec l’ouvrier et collègue Yvars, qui est tout aussi pauvre que lui. Comptant à chaque fois le nombre d’occurrences du mot « Arabe » ou ses équivalents dans les œuvres de Camus, Hanifi remarque que dans la nouvelle « La femme adultère », les « Arabes sont “des formes drapées’’, “une masse’’. Ce sont des êtres déshumanisés. Ils sont silencieux, ne possèdent rien, sont habillés de loques, le visage brûlé, la face maigre et tannée, écrasés par la misère. » (p.39)

Néanmoins, « Albert Camus dénonce avec force la condescendance des petits blancs enserrés dans leur petit monde, impassibles, indifférents à la misère des peuples autochtones, misère maintes fois nommée, martelée, décrite par le narrateur. » (p.41) Dans « L’Hôte », Camus s’emploie, selon Hanifi, à montrer l’Arabe dans « sa condition de dominé : “L’un était à cheval, l’autre (l’Arabe) à pied.’’ » (p.43). Dans cette nouvelle, Daru (Camus ?), le personnage principal qui est aussi un enseignant, « n’arrive pas à s’élever au-dessus de l’attitude du colonisateur de bonne volonté, selon les mots de Raymond Aron […] à propos d’Albert Camus. » (p.48)

Hanifi remarque que Daru  « maudissait à la fois les conditions faites aux Arabes par les siens et le crime de l’Arabe ». Sa position lui vaut d’être condamné par les Européens et les Arabes. Les premiers le considérant comme le complice de l’ennemi parce qu’il n’a pas livré l’Arabe meurtrier à l’administration française, et par les autochtones parce qu’ils l’ont vu accompagner le meurtrier…

C’est dans son roman inachevé, Le Premier homme, que Camus accorde aux Arabes une place importante. Hanifi a compté environ deux cents références aux « indigènes », dont 99 fois le mot « Arabe ». Citant Joseph Jurt, Hanifi rappelle que Camus multiplie dans son roman autobiographique « les signes évoquant des traits reliant les deux communautés ; la vie du quartier pauvre est identique pour les uns et pour les autres ; dans la rue dominicale, les ouvriers rencontrent des Arabes “pauvres eux aussi’’ » (p.57).

« Les autres Arabes oui, les bandits non »

Suite à cette analyse très patiente, Hanifi constate une progression dans le rapport à l’Arabe dans la littérature camusienne. Dans « les textes fictionnels d’avant 1954, Albert Camus décrit un monde qui lui est proche. L’effacement des autochtones, réel dans la société des Pieds-noirs, est simplement reproduit sans induction aucune. » (p.77). Ahmed Hanifi ajoute plus loin :

Il y a entre les fictions et les essais d’Albert Camus comme une frontière étanche qui empêche que la vision que l’auteur de « Misère de Kabylie » (1939) ou de « La famine en Algérie » (1945) a du « peuple arabe… malheureux peuple de ce pays » perce dans ses romans. […] Dans les fictions écrites pour l’essentiel de leur contenu durant la guerre d’indépendance algérienne, Albert Camus montre bien le réel de la misère, de l’injustice et du racisme subis par les Algériens colonisés. Ces réalités n’empêchent pas parfois une forme de proximité entre les populations européenne et arabe. (p.78-79)

Toutefois, cette évolution constitue rarement une prise de position à l’égard de la lutte algérienne pour l’indépendance et, quand il y a un positionnement, Albert Camus se limite à renvoyer dos à dos le système colonial et les « bandits » algériens.

[1] Ahmed Hanifi, L’Arabe dans les écrits d’Albert Camus, Miramas, éd. Incipit en W, 2013.

[2] « En ce moment, on lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère. »

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