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Littérature autochtone du Québec

José Acquelin et Joséphine Bacon, Nous sommes tous des sauvages

Le dialogue québéco-autochtone dans Nous sommes tous des sauvages de José Acquelin et Joséphine Bacon

Par Hanen Allouch

 

 

Recueil de poèmes croisés de la poétesse autochtone Joséphine Bacon et du poète québécois José Acquelin, Nous sommes tous des sauvages (2011) établit un pont entre deux paroles poétiques, deux francophonies, deux territoires et deux perspectives de l’Histoire. Dans cette expérience poétique commune, les deux poètes diversifient les stratégies discursives, tantôt pour se faire écho et tantôt pour mettre en parallèle leurs voix distinctes et affirmées.

De la restriction identitaire

josephone-baconMieux qu’un avant-propos, les deux poètes viennent signer un poème inaugural titré « Avant nous » dans lequel ils interrogent leurs places dans un dialogue littéraire pas encore entamé, mais dont une part identitaire est déterminée d’avance. Précédés et rattrapés par leurs histoires, individuelles et collectives, tel est le rapport subversif qu’ils entretiennent à la chronologie et à l’économie temporelle de la mémoire : « vous souvenez-vous de ceux /qui seront après vous ? »1. Un certain déterminisme incontournable est impliqué par le passé commun et semble ramener sans cesse leurs prises de parole individuelles vers les communautés auxquelles ils appartiennent.

En effet, l’échange entre les deux poètes s’ouvre sur des accusations exprimées par Joséphine Bacon, dans son premier poème, où elle se présente comme une militante porte-parole d’un peuple opprimé :

tu es ici en conquérant de ma Terre

tu m’emprisonnes dans ma Terre

tu me prives de mon identité

tu me prives de mon territoire

tu m’enchaînes dans les réserves que tu as créées

[…]

tu ne me connais pas

tu m’appelles : Montagnais

tu m’appelles : Cri2

La « Terre », orthographiée ainsi avec la majuscule, semble plus humaine que l’interlocuteur désigné à la deuxième personne. Il est clair que le « tu » inaugural ne renvoie pas ici à l’interlocuteur José Acquelin, le discours est plutôt adressé à cet envahisseur venu conquérir des territoires, priver les autochtones de leur liberté et les étiqueter de toutes sortes de désignations qui les réduisent à des catégories ethniques ou à des localisations géographiques.

Dans ces expériences poétiques croisées, il est bien question de « peau blanche »3 et de « peau rouge »4 , c’est comme si d’entrée de jeu, chacun parlait pour son peuple et ne pouvait jamais échapper à l’emprise identitaire d’une histoire coloniale qui le précède.

Vers l’altérité

Continuer dans ce dialogue équivaut sans doute à militer et à créer un échange entre les héritiers d’un conflit, le rôle de la poésie étant d’évacuer le poids d’un passé douloureux rendu parole poétique.

Les portraits de Joséphine Bacon et de José Acquelin se glissent dans le recueil pour constituer, à deux reprises, la réponse par l’image au langage poétique. Les portraits, placés en miroir des poèmes, font basculer le dialogue dans un autre univers sémiotique ; sans doute, cette nécessité du portrait vient-elle d’une littérature qui reconnaît que « chaque être est un pays »5. Toute négociation de l’altérité s’avère vaine face à la fixité de l’image : cet autre, l’interlocuteur, est d’abord l’individu puis la collectivité qu’il représente, l’histoire qui lui est antérieure le rattrape, sans annuler ce qui advient grâce à sa propre individualité.

La prise de parole poétique est impossible à isoler de ce « territoire saccagé »6, mais le dialogue reste irréductible à ce seul territoire, l’objectif de la poésie étant justement de déplacer les frontières pour créer un nouveau terrain d’entente. Au fur à mesure que l’échange avance, une entente se développe entre ces voix devenues universelles, une fois libérées de leurs restrictions identitaires.

Penser l’acte littéraire

Nous découvrons chez Bacon un rêve de complétude et d’accomplissement, celui de ce « seul récit/ qui dicterait sans faute/ toute une vie vécue »7. La complétude ici n’est pas à confondre avec l’achèvement d’une lutte par la littérature, elle est la force et la sûreté des commencements d’une voix qui ouvre le bal des écritures croisées, et qui, en même temps, reste dans l’impossibilité de saisir tout ce qui précède l’acte littéraire, et tout ce qui s’en libère.

« La parole colonise ceux qui ne l’ont pas »8, c’est à partir de cette réflexion de José que nous pouvons penser la poésie autochtone de langue française comme un processus de décolonisation linguistique. L’acte littéraire se présente comme une réappropriation de la langue dans le sens de l’acquisition d’un pouvoir de parole dont l’énorme potentiel reste à explorer.

Les fonctions de l’acte littéraire telles que les présente Bacon consistent à apporter de l’écoute et de la visibilité à cette altérité jusque-là enfermée dans une relation conflictuelle qui la précède : « je t’écoute /pour t’avoir entendu/je te vois /pour t’avoir regardé »9.

Dans la postface qu’il avait intitulée « Développement sauvage », Louis Hamelin dénonce la fausseté véhiculée par les changements de désignations qui semblent cultiver l’illusion d’un avancement : « Les Sauvages étaient devenus des Indiens, les Indiens des Amérindiens, les Amérindiens des Autochtones. La rectitude politique, quand elle s’en tient ainsi à la lettre des choses, est presque toujours l’exact contraire de la poésie »10. Ce que la poésie propose contre la langue de bois, c’est de sortir des sentiers battus de la politique, par la réhabilitation du statut du « Sauvage » : lui restituer la connotation positive et naturelle de sa désignation, et apprendre à le connaître, au lieu de choisir de le désigner autrement en masquant, consciemment ou inconsciemment, la vérité de son Être.

1. Joséphine Bacon et José Acquelin, Nous sommes tous des sauvages, Montréal, éd. Mémoire d’encrier, 2011. p. 9.

2. Ibid. p. 10.

3. Ibid. p. 14.

4. Ibid.

5. Ibid. p. 22.

6. Ibid. p. 18.

7. Ibid. p. 10.

8. Ibid. p. 27.

9. Ibid. p. 33.

10. Ibid. p. 68.

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Discussion

2 réflexions sur “José Acquelin et Joséphine Bacon, Nous sommes tous des sauvages

  1. CANADA

    Pays de marchands et de voleurs
    Le Canada est un leurre
    Des compagnies à numéros
    Y ont installé leurs bureaux
    Et vont tout près ou loin
    Y piller leur butin

    C’est un tas de gens
    De toutes les couleurs
    Qui y vivent nonchalants
    Suivant leur humeur
    Des petits instants
    Et des grands bonheurs

    Loin des rumeurs
    Éparpillées dans les vents
    Les âmes des indiens
    Y courent encore
    Dans le silence blanc
    Des grandes morts

    Près de leurs sous
    Les grands voyous
    Y exploitent les sapajous
    Aventuriers de misère
    Qui viennent se refaire
    Une vie un repère

    Et les cartes postales
    De sa nature rêvée
    Cachent la réalité
    Du désert fatal
    Des ruines des cités
    Bâties de goudron
    Et de probité

    Ô, Canada
    Terre pour connaître
    Ce qu’elle nous donne
    Avant de la quitter
    Pour un ciel ouvert
    Où renaître
    Fait espérer

    Pierre Marcel Montmory

    Publié par Pierre Montmory | 13 novembre 2016, 16:39
  2. Les communautés sont transformées en ghettos dont les membres victimaires se plaignent à l’infini de leur misère immobile.
    Les membres impuissants convoquent des esprits, dieu ou philosophes, qui ne manquent pas de les qualifier de race élue.
    Malades par imagination et victimes de leurs croyances, ils ignorent tout des autres derrière leurs murs et ne voient pas dans les étrangers à leur communauté des humains qui sont tous leurs jumeaux par l’Humanité qui les rassemble et que cette fraternité universelle pourrait être l’occasion de faire une seule et même communauté par la culture humaine commune dont nous sommes tous pourvu.
    La culture humaine étant que nous sommes tous d’abord et avant tout des humains bipolaires : rationnels et délirants; travailleurs et joueurs; empiriques et imaginaires; économes et dilapidateurs; prosaïques et poétiques.
    Si l’amérindien rencontrait son semblable africain, européen, asiatique etc… il n’existerait plus qu’une seule et même communauté, toute l’Humanité, pour éloigner le mal, guérir, provoquer l’amour et célébrer la joie de vivre, d’aimer et d’être aimé.
    Pierre Montmory

    Publié par Pierre Montmory | 13 novembre 2016, 16:44

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