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Chaos et Fondation, Hakim Bah, Le Tarmac (Théâtre), Métamorphoses du genre, Traces et Intertextualités

Hakim Bah, Convulsions

 

 

Une violence destructrice

 

par Victoria Famin

 

@Alexandre Gouzou

@Alexandre Gouzou

Convulsions est la dernière pièce d’Hakim Bah que l’équipe de La Plume Francophone a pu découvrir en avant-première lors des séances du Comité de Lecture du Tarmac, la scène internationale francophone, pour la session 2015-2016. C’est avec l’aimable autorisation de l’auteur que nous vous proposons une lecture de ce texte, qui est à paraître.

Il s’agit du troisième volet d’une trilogie intitulée Face à la mort, après Ticha Ticha et La nuit porte caleçon. Cette pièce se présente comme une réécriture du mythe grec d’Atrée et Thyeste, marquée par une volonté d’actualiser l’histoire et la situer dans un présent ultra contemporain. Si l’intrigue reste inchangée dans ses points essentiels, la puissance du langage poétique de l’auteur renouvelle les personnages et leur confère une force nouvelle.

Hakim Bah présente ainsi les personnages d’Atrée, Thyeste, son frère jumeau, et Erope, sa femme, dans un cadre minimaliste. Tout ce qui les entoure semble atténué pour mettre en valeur, par contraste, la force de ces trois personnages. Les rapports qu’ils entretiennent entre eux et avec eux-mêmes sont marqués par une violence omniprésente, presque insoutenable, qui s’avère très complexe. Elle ne suppose pas seulement l’expression d’une agressivité envers l’autre mais aussi envers soi-même, ce qui la rend particulièrement destructrice dans la pièce de cet auteur guinéen.

Le tourbillon destructeur des personnages

 

La violence est une force omniprésente dans ce texte. Elle détermine le caractère des personnages et les relations qu’ils entretiennent entre eux. Dès les premières répliques le duo masculin d’Atrée et Thyeste apparaît comme l’expression crescendo de la brutalité. Dans le premier mouvement, présenté comme un prologue, la violence des jumeaux apparaît dans une scène de torture et de meurtre dans laquelle ils décident d’éliminer le frère bâtard.  Mais cet exercice de la violence n’est pas un cas de mécanisme victimaire tel que René Girard[1] le conçoit. Il ne cherche pas à consolider la fratrie par la suppression d’un élément extérieur. Encore plus complexe, cette violence est dirigée dans tous les sens et même contre soi-même. C’est en ce sens qu’elle crée un tourbillon destructeur qui entraine la chute du frère bâtard, d’Erope, de Thyeste et d’Atrée.

La violence est exprimée dans les didascalies qui n’épargnent pas le lecteur et qui montrent une dramaturgie forte : « Atrée et Thyeste pissent sur le frère bâtard/ qui/ gémit de rage n’arrivant pas à sortir sa voix/ pour crier ou hurler ou s’affoler ». L’actualisation de l’agressivité qui était déjà présente dans le mythe grec rend les scènes encore plus fortes et conduisent vers une expression hyperbolique de la violence. Le langage poétique d’Hakim Bah joue alors un rôle essentiel car il permet de faire entendre la violence par le biais des personnages. Le travail sur la répétition permet de rythmer le texte et de l’accélérer pour mettre en relief le tourbillon destructeur dans lequel se retrouvent les personnages. C’est ainsi que dans un monologue intérieur Erope dévoile sa condition de femme battue et les répétitions dans sa tirade montrent le caractère cyclique de la violence subie :

Ça commence par une claque ou quelque chose comme ça

Un premier coup de poing ou quelque chose comme ça

Un premier coup de tête ou quelque chose comme ça

Un premier coup de genou ou quelque chose comme ça

Un premier coup de pied ou quelque chose comme ça

Le parallélisme accentué par la répétition de la fin de chaque phrase met en relief l’idée d’une violence quotidienne qui rythme la vie de ce personnage féminin. Pourtant, cette violence évolue dans la pièce pour atteindre des sommets insoupçonnés, ce qui se traduit dans le texte par la progression vers un rythme saccadé. Cette langue, très rythmée, voire haletante, accompagne la déchéance des personnages, notamment celui d’Atrée qui finit par être victime de la violence tournée contre lui-même. Les répliques rappellent ainsi les « convulsions » du titre en tant que manifestations des pulsions violentes que les personnages n’arrivent pas à maîtriser.

Les liens du sang

La question de l’origine de cette violence n’est pas clairement évoquée dans la pièce mais les rapports entre les personnages semblent pouvoir expliquer certains agissements. En ce sens, la brutalité des jumeaux semble répondre à la force des liens du sang qui les isolent du reste du monde et qui leur permettent de laisser libre cours à leurs pulsions de meurtre. La solidarité fraternelle apparaît ainsi comme un ciment entre les deux personnages ; pourtant, Atrée se positionne comme meneur très rapidement et semble dominer clairement son frère.  Peu à peu Atrée prend le centre de la scène et son obsession pour la filiation et la loyauté familiale exacerbe sa cruauté.

Erope apparaît ainsi comme une simple génitrice qui doit permettre à Atrée de s’assurer une progéniture. C’est justement sur cet enfant qu’Atrée cristallise l’angoisse de la bâtardise, qui reviendrait à accepter une nouvelle fois la souillure génétique. La peur paranoïaque de l’impureté l’amène vers la destruction finale qui est la sienne.

Hybris et punition

La violence omniprésente dans la pièce d’Hakim Bah conduit le personnage principal vers la démesure. La notion d’hybris apparaît dans le désir de vengeance d’Atrée, qui se croit victime d’adultère. La toute-puissance qui lui confère sa cruauté le mène à imaginer un châtiment exemplaire pour Erope et Thyeste. Or, sa violence se retourne contre lui, confirmant son caractère autodestructeur. C’est ainsi que s’opère un glissement tout au long de la pièce, de l’idée d’une violence comme expression de la brutalité envers autrui, vers la violence comme une pulsion de meurtre qui asphyxie le personnage principal, le rendant victime du tourbillon destructeur qu’il a provoqué et alimenté.

Cette pièce d’Hakim Bah propose une réflexion sur la question de la violence et des passions immaîtrisables qui conduisent l’homme vers sa propre mort. L’évocation des thèmes mythiques comme ceux de la loyauté fraternelle, la fidélité conjugale et la pureté de la progéniture est actualisée par le biais de la puissance poétique du langage de cet auteur guinéen.

[1] René Girard, La violence et le sacré (1972), Paris, Hachette, 1987.

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