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Zeina Abirached, Mourir, partir, revenir. Le jeu des hirondelles, Cambourakis, 2007

L’exil, entre douleur et douceur

Par Victoria Famin

 

Le_jeu_des_hirondelles_mourir_partir_revenirDessinatrice libanaise, Zeina Abirached publie en 2007 Mourir, partir, revenir. Le jeu des hirondelles, aux éditions Cambourakis. Ce long récit est le troisième album de l’auteur, qui avait déjà publié [Beyrouth]Catharsis (2006) et 38, rue Youssef Semaani (2006), toujours chez Cambourakis. Dans ce troisième ouvrage, Zeina Abirached évoque la guerre du Liban et plus particulièrement la vie à Beyrouth, coupée alors en deux parties. L’auteur retrace l’impact de ce conflit dans la vie de la population et si la ligne verte qui délimite Beyrouth Est et Beyrouth Ouest est sans doute le phénomène le plus marquant de la situation, les différentes planches de cet album cherchent à montrer, subtilement, les tracas, les peurs et les angoisses qui rythment la vie des habitants dans le contexte de la guerre civile.

Cet ouvrage de Zeina Abirached a une forte charge autobiographique, car l’auteur, qui a vécu ce conflit, nourrit son récit de ses souvenirs personnels. Comme elle l’explique dans la quatrième de couverture, la découverte du témoignage de sa grande mère sur le site de l’Institut National de l’Audiovisuel (INA), a opéré en elle le déclenchement qui l’a poussée à écrire cet album. Pourtant, elle ne livre pas une analyse politique et social de ce conflit qui a bouleversé l’histoire du pays, elle cherche seulement à raconter « simplement l’expérience de Beyrouth durant la guerre »[1]. C’est en ce sens que l’auteur décide de laisser de côté la grande Histoire et de se concentrer sur les multiples petites histoires qui remplissent ses planches comme une mosaïque.

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La narratrice est une jeune fille qui habite un appartement tout près de la ligne de démarcation, avec ses parents, son frère et ses voisins, qui constituent finalement une famille élargie. Même si le pacte autobiographique semble établi dès le début, la question de l’identification de la narratrice à l’auteure ne se présente pas comme une condition à la lecture. Le récit retrace une soirée de 1984 pendant laquelle les bombardements qui s’abattent sur la ville sèment l’inquiétude et la peur parmi les habitants de l’immeuble et toute la tension narrative est accaparée par cette situation de danger. Néanmoins, la narratrice réussit à mettre en place un jeu de récits enchâssés qui montrent la complexité du vécu des personnages et les traces que la guerre a laissées en eux.

Si la gravité du thème semble exiger l’emploi d’un ton tragique, la narratrice contourne cette détermination pour donner à son récit des éléments humoristiques et une douceur propre au monde de l’enfance. Son regard encore innocent n’a rien de naïf mais il rend poétique un monde dur, marqué par la violence et la souffrance quotidienne.

 

La mémoire de la guerre

Les six premières planches de l’album évoquent la réalité de la ville qui vit le conflit depuis 1975 et qui porte les traces du conflit sur sa peau. Les huit premières vignettes, sans aucun texte, laissent le lecteur découvrir les marques de la guerre. L’absence de tout personnage donne des allures de ville fantôme à la capitale et interpellent pourtant le lecteur sur les conditions de vie des gens dans un tel contexte. Les barricades et les traces des balles sur les façades des maisons contrastent avec les plantes qui poussent comme seule forme de vie mais qui suggèrent la présence des habitants cachés dans les habitations.

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L’intrigue du récit démarre avec la situation de conflit initial : les parents de la narratrice, partis rendre visite à la grand-mère, sont surpris par les bombardements et ne peuvent pas rentrer à l’appartement familial. Cette situation de danger, qui menace ses parents, permettent à la narratrice d’expliquer, avec un humour très graphique, le problème de francs-tireurs qui mettent en danger la vie des habitants. C’est avec des croquis, qui rappellent les règles des jeux de société, que la narratrice explique à quel point le quotidien des habitants est bouleversé par le conflit.

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La « chorégraphie complexe et périlleuse » ressemble presque à une marelle qui est pourtant censée protéger les habitants d’un danger de mort. Ce contraste entre la gravité de la situation et la légèreté du récit enfantin ne génère pas de contresens, au contraire, il installe l’idée d’un certain stoïcisme qui permet aux habitants de survivre dans un contexte de violence extrême.

Les privations liées au conflit sont aussi évoquées avec un humour graphique qui montre, par un mécanisme proche de l’hyperbole, la nécessité de s’adapter à un nouveau mode de vie. La communication était difficile, non seulement entre Beyrouth est et Beyrouth ouest, mais entre tous les habitants de la ville.

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La multiplication des filets de fumée qui finissent par voiler les visages des parents fonctionnent comme une métaphore de l’angoisse et la peur qui finissent par submerger les personnages. Mais en même temps, cette incommunication entre les citoyens de la même ville favorise le développement de micro communautés solidaires qui émergent comme des noyaux solides de résistance.

Ce rétrécissement des groupes humains est similaire à celui que vit l’appartement familial de la narratrice. Dans un souci de se protéger des obus et des bombardements en tout genre, la famille condamne progressivement les différentes pièces de leur appartement pour s’installer finalement dans le hall d’entrée, le lieu jugé le plus solide. Le dessin qui montre le processus de retranchement de la famille rappelle lui aussi le graphisme des jeux vidéo, ce qui confirme le ton clairement enfantin du récit.

Bien que la narratrice et son frère, deux enfants vivant à Beyrouth, semblent épargnés de l’angoisse du conflit, l’album transmet la préoccupation qui est celle des adultes.

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Le regard des enfants qui suit les paroles d’inquiétude des adultes montrent un début de prise de conscience qui menace de les arracher du monde innocent de l’enfance. Quitter cet espace protégé de façon prématuré se présente dans l’album comme une forme d’exil.

Exil imposé, exil souhaité

L’exil est une thématique centrale dans l’album. La première mention, purement graphique, est celle de la tenture héritée depuis plusieurs générations et accrochée dans l’entrée de l’appartement familial. Il s’agit d’une représentation de l’épisode biblique dans lequel Moïse conduit la fuite des Hébreux hors d’Egypte[2]. Cette tapisserie suggère que la destinée de la famille était prévue depuis toujours, car elle a été héritée de père en fils. En même temps, la référence à ce premier motif de l’exode représente aussi la possibilité de recommencer une nouvelle vie ailleurs, une idée qui sous-tend le récit.

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Les personnages de Farah et Ramzi représentent le départ massif des Libanais vers le Canada, où une importante communauté s’est formée. Par leur jeunesse et par leur envie des faire des projets et d’aller de l’avant, ce couple incarne la volonté de se réinventer et de se reconstruire après la destruction de la guerre. Le fait qu’ils pensent au prénom de leur enfant à naître, en fonction de la sonorité et de l’intégration dans un autre pays, montre bien qu’ils sont prêts à faire des sacrifices pour trouver un lieu où refaire leur vie.

La narratrice évoque aussi dans son récit un autre aspect de la notion d’exil, qui est lié au contexte historique précis de la guerre au Liban. Il s’agit de l’exil imposé par la ligne verte, cette démarcation qui coupait la ville de Beyrouth en deux, séparant ainsi la population en fonction de la religion. Lorsqu’elle évoque l’histoire Madame Linda et Khaled, la jeune fille explique que celui-ci était originaire de Beyrouth ouest, mais qu’il avait quitté son quartier par amour pour sa femme. Dans ses souvenirs, Beyrouth ouest apparaît comme un paradis perdu, qu’il aime appeler Texas, pour mettre en relief l’image idyllique de cet espace perdu.

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L’exil apparaît dans le texte comme un phénomène inéluctable duquel seuls des personnages à part pourraient s’extraire. Ce sera le cas d’Ernest, figé dans l’espace et dans le temps de la mort de son frère jumeau, qui semble ne pas vouloir bouger de peur de le perdre une deuxième fois.

 

La douceur de l’enfance

Les histoires tragiques qui composent cette mosaïque beyrouthine ne sont pas présentées avec l’objectif de susciter le pathos chez le lecteur. Paradoxalement, le tableau de la vie pendant le conflit donne envie au lecteur de partager ce quotidien, difficile mais profondément doux. C’est certainement la décision de proposer une narratrice enfant qui constitue le premier dispositif pour la création de cette douceur. L’innocence qui la caractérise donne à son récit une certaine fraicheur et l’allège du tragique.

Le graphisme de Zeina Abirached fonctionne aussi dans ce sens. La typographie choisie pour l’album, aux lignes douces et arrondies, rappelle l’écriture manuscrite et même celle des écoliers. Quant aux dessins, les courbes sont aussi privilégiées, afin d’éviter toute coupure abrupte. Le travail sur la chevelure des personnages enfantins, notamment celle de la narratrice, renvoie cette idée de douceur. Les boucles de la fille et les moustaches d’Ernest sont travaillés sur la base d’un mouvement en spirale, ce qui rappelle les illustrations de livres pour enfants.

Si le choix du noir et blanc pour cet album pourrait paraître une stratégie pour véhiculer la souffrance d’une population en guerre, ce n’est pas le cas dans cet album. Comme l’explique Rojer Feghali dans son analyse,

l’ornementation adoucit le noir et le blanc, et ainsi la violence de la guerre n’est graphiquement jamais exprimée frontalement. La narration y fait allusion mais de manière très subtile. L’alliance entre cette narration légère et sans aucune lourdeur, et le graphisme élégant emportent le lecteur finalement loin d’un univers en guerre[3].

L’idée d’un récit qui porte sur la guerre laisse prévoir une histoire marquée par la tragédie et la douleur, dans laquelle il pourrait y avoir des parenthèses d’un bonheur éphémère. Or, dans l’album de Zeina Abirached, la configuration est inversée. Le quotidien des personnages est caractérisé par une joie de vivre et l’expérience du bonheur trouvé dans les choses les plus simples. Dans ce récit ce sont l’angoisse et la peur qui apparaissent entre parenthèses, pour que le lecteur n’oublie pas le danger qui guette les personnages.

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Le sfouf, ce gâteau minimaliste, propre aux temps de pénurie, devient une source de joie et de douceur, qui montre en même temps le lien aimant qui unit les enfants à Anhala, sorte de grand-mère supplémentaire pour eux. Loin de dénoncer les privations, le sfouf met en relief la volonté d’Anhala d’égayer le quotidien des gens de l’immeuble.

Les rapports entre les voisins comme membres d’une communauté de solidarité sont aussi présentés comme une source de bonheur et de gaité. Le personnage de Chukri et celui d’Ernest entretiennent avec les enfants le goût pour les jeux qui font oublier la violence de la guerre.

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Même les problèmes pratiques liés au contexte de guerre, comme les coupures d’eau deviennent des excuses parfaites pour un peu de diversion. Les enfants semblent ne voir que le bon côté des choses, sans pour autant nier la réalité qui est celle d’une ville meurtrie.

 

Ce roman graphique de Zeina Abirached met en relief la capacité de résilience d’une communauté, celle du Beyrouth scindé par la guerre civile. Les histoires que chacun de personnages dévoile tout au long de la soirée, mettent en évidence les souffrances provoquées par ce long conflit. Mais la légèreté des personnages enfantins et l’ambiance qu’ils installent dans la soirée angoissante des bombardements montrent bien que malgré la mort qui guette, malgré l’exil comme arrachement au pays natal, ces hommes et ces femmes seraient prêts à mourir, partir, revenir, comme le souligne le titre du roman. Ces personnages positifs, légers, pleins d’espoir, incarnent les hirondelles qui n’hésitent pas à partir et à revenir chaque année, pour tout recommencer à zéro.

Zeina Abirached réussit à créer des personnages touchants qui font presque oublier qu’ils vivent dans un contexte de guerre. La complexité de cette situation suscite un désir presque paradoxal chez le lecteur, qui entre progressivement dans la communauté de cet immeuble de Beyrouth est et qui finit par vouloir partager le quotidien de ces personnages attendrissants.

 

[1] http://www.lexpress.fr/culture/livre/zeina-abirached_813223.html

[2] Exode, chapitre 4.

[3] Rojer Feghali, La Bande désinnée libanaise : une variété d’expressions, Ecole Européenne Supérieure de l’Image Angoulême, Université de Poitiers, disponible sur http://neuviemeart.citebd.org/IMG/pdf/Memoire-finalmusee.pdf

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