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7ème édition du festival Plumes d’Afrique, Hubert Haddad

Hubert Haddad, Corps désirable

Cet article vous est proposé dans le cadre de la 7ème édition du festival Plumes d’Afrique à laquelle La Plume Francophone est associée.

Prométhée fou

Par Ali Chibani

          corpsdesirable  Comme Icare a eu la tentation suicidaire de se rapprocher du soleil, l’être humain, par le biais de la science et de ses progrès, voire de ses folies, veut être, non plus un créateur, mais le Créateur qui donnerait la vie et, au lieu de la mort, l’immortalité. Après les découvertes et les expériences scientifiques dont le but a été de prolonger la durée de vie des malades ou de « réparer » les dommages subis par leurs corps, le neurochirurgien italien Sergio Canavero a annoncé cet été sa volonté de greffer une tête sur un corps en mort cérébrale.

Si la nouvelle a suscité le scepticisme ou la réprobation de la communauté scientifique, le romancier Hubert Haddad s’en est rapidement saisi et en a fait le sujet de son dernier ouvrage Corps désirable[1] – possiblement écrit en deux mois – dont le prologue s’interroge même sur la pérennité de notre perception de l’être humain comme un être mortel : « L’immortalité n’aura bientôt plus de secret pour l’homme. Nous l’avions déjà découverte à l’état naturel chez une méduse insignifiante […] Bienheureux ou martyrs, quelques élus pourraient ainsi vivre plusieurs vies successives avec la même tête, en éclaireurs d’une humanité pérenne. » (p. 9) Toujours dans le prologue, Haddad finit par questionner les bouleversements que pourraient induire une telle nouveauté :

Un jour peut-être, bien plus tard, si la biodiversité l’autorise, quand l’espèce humaine en coma dépassé aura remonté à bloc l’horloge de l’apocalypse, les idiots et les enfants se demanderont avec une candeur intacte ce qu’était le monde avant la création de l’homme. (p. 9-10)

 

Le crime de l’industrie pharmaceutique

            Corps désirable est différent par son ton de ce que nous avons déjà lu d’Hubert Haddad. Corps désirable est un texte froid, aussi froid qu’un chirurgien rôdé à l’ouverture des corps et à leur manipulation. Traversé par tout un jargon descriptif scientifique et technique très minutieux, le lecteur peut avoir le sentiment de parcourir un squelette de roman tant la chaleur humaine qui se manifeste par la grande émotion occupant une grande part des romans d’Hubert Haddad ne se manifeste ici que dans le lyrisme qui traverse les quelques rares descriptions de la nature qui nous sont offertes.

            D’ailleurs, Corps désirable s’interroge, non sur la faisabilité d’une telle greffe dont il anticipe le succès, mais sur ses conséquences sur l’identité du greffé. En effet, le roman s’ouvre sur une citation de l’écrivain français Joseph Joubert : « Il n’appartient qu’à la tête de réfléchir mais tout le corps a de la mémoire. »  Une épigraphe qui annonce en quelque sorte la problématique du roman, mais aussi son projet moraliste.

            L’histoire est celle d’un journaliste-chroniqueur qui a fait le choix de critiquer sa classe sociale et l’industrie pharmaceutique dont son père est un imminent représentant. Pour cela, il utilise un pseudonyme Cédric Erg sous lequel il se présente dans sa vie quotidienne aussi. La question de l’identité est déjà posée avec un personnage en conflit avec son patronyme qui lui rappelle son géniteur Morice Allyn-Weberson. Alors que Cédric est en mer avec son amante, un attentat orchestré par un géant des médicaments le rend tétraplégique. Sans son accord, son richissime père sollicite un neurochirurgien italien pour greffer un corps à la tête du fils unique.

Un roman d’anticipation vraisemblable

 

            Le nom du chirurgien Cadavero, altération volontaire de Canavero, révèle les intentions ironiques de l’auteur quant au succès de la greffe dans son roman. À l’origine de ce jeu de mots, un autre journaliste : Swen – derrière lequel on reconnait les questionnements et les pensées d’Hubert Haddad – « n’avait pas hésité à caviarder le nom de Cadavero ; il suffisait d’une lettre, ce qu’on appelle une coquille. Il prenait un malin plaisir à en agrémenter certaines dépêches… » (p. 21) La coquille commise sur le nom du médecin révèle néanmoins le ridicule de ses intentions : celui qui est censé rétablir la motricité de Cédric est un cadavre. Ce jeu de mots est aussi révélateur de la confusion entre fiction et réalité, mais une confusion où celle-ci concurrence celle-là. Ce jeu de mots est en effet quasiment offert par la réalité.

La concurrence entre la réalité et la fiction, nous la retrouvons dans les dépêches d’information que l’auteur retranscrit en les altérant parfois. Ainsi, après le « scandale de la viande de cheval » qui a touché le secteur agroalimentaire, notamment la marque Findus, Hubert Haddad imagine un autre scandale secouant « Pindus »[2] qui fabrique des lasagnes avec de la viande humaine. En plus de l’ironie de ces altérations de noms, on sent chez Haddad une réelle volonté de rester très proche de son époque et d’être réaliste. Enfin, Swen, et à travers lui Hubert Haddad qui ne se départit pas de son ironie, commente le réalisme du destin de Cédric Erg : « “Invraisemblable !ˮ […] L’un de ses petits rôles à l’agence de presse ne consistait-il pas à établir la pertinence et l’authenticité de toute dépêche avant transcription ? Et celle-là, voulait-il croire, manquait diablement de la plus élémentaire crédibilité. » (p. 168)

            Vraisemblable, ce roman l’est sans conteste. Et c’est ce qui fait de lui une dépêche d’information venue du futur, un futur sans doute plus proche qu’on ne peut le penser et qui ne donne pas envie d’être vécu :

Ne pourrait-on pas en effet projeter dans un avenir propre un monde partagé entre simples mortels et surdoués impérissables ? Les têtes d’Einstein ou de Nelson Mandela eussent pu aussi enrichir et guider ad libitum les générations successives. L’Histoire conserverait ainsi des témoins irréprochables. Chaque pays aurait son élite d’immortels, manière de minotaures idéalisés auxquels on transplanterait de jeunes corps et vigoureux amovibles par tranches de dix ou vingt années. (p. 82)

Le monstre moderne de Frankenstein

Corps désirable critique un monde où la santé est un business lucratif et où l’on peut tout acheter, même la folie des scientifiques qui ne pensent qu’à leur renommée et à leur carrière. C’est le cas de Cadavero qui incarne un Prométhée moderne et pervers, égoïste et sans scrupule ni déontologie. Pour lui, l’humanité est un rat de laboratoire qui peut être transformé en piédestal pour monter dans le panthéon de la renommée. Mais cela ne fait pas l’essentiel du roman qui est orienté de manière à savoir si l’expérience de la greffe d’un corps à une tête bénéficie à des « bienheureux élus » ou si elle est destinée à faire des « martyrs ».

En effet, comment qualifier une telle opération ? Quelle est le greffon : la tête ou le corps ? Questions épineuses à laquelle Hubert Haddad répond en balayant les évidences.

Naturellement, la tête pense, elle a des souvenirs, mais rapidement Cédric Erg est rattrapé par l’histoire d’une autre personnalité, inscrite sur et dans son nouveau corps, et incarnée par le tatouage d’un triskèle qui représente « les trois mondes, ceux des esprits, des vivants et des morts… » (p. 115) Ce triskèle qu’est devenu le greffé[3] se découvre des habitudes qui ne sont pas celles de Cédric. Elles se manifestent à travers cet « autre » corps, qui finit par envahir la conscience que peut avoir de soi Cédric qui, peu à peu, s’efface devant une identité qu’il porte dans son corps mais dont il ignore tout :

Dans un combat sans merci, une part de lui s’abandonnait à ce lent dessein vital, à cette hystérie envahissante des muscles et des organes. Comment douter que le corps décapité d’Alessandro ne fît usage, en pillard irréfléchi, des symboles, des mots et des images qui appartenaient en propre à sa mémoire ? (p. 158)

Le voici dès lors devant une expérience qui l’étouffe : alors qu’il s’est déjà donné les moyens d’exercer sa volonté pour s’offrir une identité différente de celle que la naissance lui a, en quelque sorte, imposée et différente de celle que son père voulait lui attribuer, Cédric Erg se retrouve en quelque sorte « assigné à une identité » à laquelle il ne peut pas échapper. Pour cette raison, il décide d’enquêter pour retrouver le nom de la personne à qui appartenait son corps.

« L’impression du boa qui avale un rhinocéros »

            Est-il vraiment lui-même ? Alors que son père constate : « mon fils n’a plus son corps d’origine, il n’est plus mon fils […] S’il a des enfants […], ils auront les gènes de l’autre homme ! » (p. 94), le personnage central se sent comme un « parasite » et se demande si son entourage est en relation avec lui ou avec un autre. Son amante, quand elle fait l’amour avec lui après cette greffe, détourne de lui son regard et a de nouvelles réactions. Ne le trompe-t-elle pas bien qu’elle soit dans ses bras ? Quand il va malgré lui vers la veuve d’Alessandro à qui appartenait son nouveau corps et que cette femme se jette sur lui, peut-il penser qu’elle le désire ou qu’elle se donne à ce qui reste de son amant : « Et puis soudain dressée, les cheveux épars, elle sanglotait sans lâcher prise, griffant cette poitrine, son regard peint rivé sur l’étroit paysage de chair instable. » (p. 136) ?

Cédric Erg se rend compte que son cas est, dans sa nouvelle forme, plus problématique que celui du Minotaure de la mythologie grecque où du « monstre de Frankenstein ». Ces derniers s’inscrivent dans une altérité à l’être humain évidente. Cédric, lui, est un être humain qui n’est ni tout à fait lui-même, ni tout à fait autre. Chez lui, ni « l’identité pour soi », ni « l’identité pour autrui » ne sont déterminées dans un corps composé de morceaux de personnes différentes où s’entrechoquent le « Moi-peau » et ce qu’on pourrait appeler, en rapport à cela, le « Moi-conscience », deux âmes sans lien social ou culturel, donc sans signifiance l’une pour l’autre mais qui conservent chacune leur spécificité. Cédric est « diffracté » (p. 40). Il devient, par un phénomène de réflexion, une conscience consciente de sa propre disparition :

L’esprit un peu plus clair, Cédric jugea un matin qu’on devait le droguer ou alors qu’un processus fatal l’aliénait au système neurovégétatif de ce corps, à son idiosyncrasie petit à petit rétablie dans sa massive prépondérance. Que restait-il de son libre arbitre ? Pensait-il encore par lui-même, à travers toute cette gestualité instinctive et les sensations internes dont il recevait d’étranges signaux ? (p. 157)

Cédric Erg est une tête exilée qui pourtant demeure dans son propre territoire imaginaire avec lequel elle ne peut plus composer. Sa nouvelle situation « ne lui accord[e] qu’un rôle de voyeur » (p. 124) devant ce corps sien-autre dont la nudité, comme la conscience de soi, ne lui appartient plus.

Hubert-HaddadL’altération identitaire dans la littérature francophone est souvent mortelle. On ne devient pas Autre sans péril. Amer, dans La Terre et le Sang de Mouloud Feraoun, et Samba Diallo dans L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane meurent de n’avoir pas su trouver l’équilibre vital entre deux identités qui ne communiquent, dans leur contexte historique, que par le désir de domination et son refus. C’est aussi un destin de « martyr » qui attend Cédric Erg qui refuse de laisser sa tête posée sur ce nouveau billot qu’est le corps d’Alessandro.

            Corps désirable peut être perçu comme une louange au corps. Ce corps aujourd’hui caché ou frappé de tant d’interdits et de tabous, notamment par les religions monothéistes, est chanté comme ce qui permet une relation complète avec l’Autre, comme ce qui attire l’altérité à soi rend le Soi  attiré par l’altérité. Une tête sans corps apparait dès lors comme « une épave de chair » (p. 49). Mais le roman avertit contre la quête de l’immortalité qui voudrait surmonter la « spoliation » du corps par la mort, au risque de créer des êtres spoliés de leur identité.

[1] Hubert Haddad, Corps désirable, Paris, éd. Zulma, 2015.

[2] « La découverte de viande humaine dans des lasagnes de marque Pindus, censées être au bœuf, a provoqué un scandale au Royaume Uni – où l’homme est vénéré et sa consommation taboue… », op. cit., p. 165.

[3] Il est à la fois l’esprit de Cédric Erg, un corps vivant et un mort ambulant.

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