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Littérature et Journalisme, Nabile Farès

Nabile Farès, La mort de Salah Baye ou la vie obscure d’un Maghrébin

Le Récit du mort

Par Ali Chibani

Nabile-Farès-Salah BayeL’œuvre de Nabile Farès est traversée par les traumatismes de l’enlèvement et de la disparition : enlèvement et disparition de l’oncle Saddek par l’armée française dans plusieurs romans dont Yahia Pas de chance, Le Champ des Oliviers et Mémoire de l’Absent, enlèvement du père par l’armée française et par l’État algérien après l’indépendance et   de Selma, enseignante de français, par les islamistes dans Il était une fois, l’Algérie. On retrouve aussi ce leitmotiv dans La mort de Salah Baye ou la vie obscure d’un Maghrébin[1], récit impossible puisqu’il est fait par un mort.

Le personnage narrateur interne est un journaliste enlevé par la « sicrite », la police secrète de son pays pour avoir confondu « le droit et le devoir » et avoir détenu des enregistrements du procès, ainsi que des « confessions » de Salah Baye et de son avocat Laabi.

Salah Baye est un émigré déçu revenu au pays pour travailler dans une ferme après la nationalisation des terres. Il apprend que son frère, dont il prend la place en tant qu’ouvrier agricole, a été tué et décide de le venger. Il intègre alors un syndicat qu’il aide à mieux s’organiser grâce à son expérience dans le monde syndical français. Après deux procès pour « viol et tentative d’homicide », il est libéré et tue le patron de la ferme.

Quelle réalité ? Quelle vérité ?

            Ce qui ressort de ce récit, c’est le choc de deux conceptions de la vie. Celle que peut avoir le journaliste enlevé et dont le récit est proféré dans ce temps indéterminé, de souffrance et de non-vie situé entre la vie et la mort, la raison et la folie, le témoignage et la disparition : « Au point – limite dure difficile – où j’en suis – non pas de ma vie – mais de leur façon, à eux, d’envisager la vie » (p. 15). À cette impossible inscription de sa propre vie selon sa propre volonté, il faut ajouter l’impossibilité d’écrire la réalité du pays dont l’histoire est fantasmée, mythique, donnant à lire ce qui n’est pas pour cacher ce qui est. C’est sur la non publicité des réalités individuelles pour les admettre comme un ensemble formant une réalité collective partagée que se construit le pouvoir de la « sicrite » :

Archives bien difficiles à constituer, car ce qui m’intéresse – pour vraiment savoir ce qui se passe dans ce pays – ce n’est pas ce que les journaux publient comme photos, informations, articles, mais ce que les rédacteurs classent comme « impubliables » « pas importants » « explosifs » ou « impossibles » « dangereux ». (p. 29)

La censure de la transmission de la réalité sous forme de récit aboutit à une incompréhension totale des enjeux de son existence sociale et de ce qui lui arrive. Le non-sens historique provoque l’angoisse des personnages qui sentent que la menace est partout surtout quand les raisons des événements qui se produisent restent obscures : « J’ai peur des choses que je ne comprends pas. » (p. 81) C’est ainsi qu’un État policier forme un peuple fou – et, comme l’a prouvé la suite de l’histoire algérienne, superstitieux à mourir, la superstition n’étant ici qu’un recours désespéré pour donner un sens à ce qui semble n’en avoir pas. Le psychanalyste Nabile Farès appose dès lors la folie au silence, rapprochement de deux états meurtriers (l’adjectif « tus » est un homophone du verbe « tue » et du pronom personnel « tu ») et destructeurs des sujets et des sociétés : « … nous sommes foutus, fou     tus     tu comprends ? (p. 154)

Salah Baye et le journaliste partent alors, chacun à sa manière, à la conquête de leur propre vie. Salah Baye refuse le maquillage du meurtre de son frère en suicide et décide de le venger ; le journaliste veut savoir la vérité que le tribunal ne veut pas entendre. Les deux personnages prennent alors conscience que leur manque de liberté et le refus de leur existence qui est fait par les autorités cachent une dépossession de soi intégrale qui ne peut être stoppée qu’après la conquête de l’État par le citoyen : « ce qui a changé dans ce pays, c’est l’État ; et ce qui nous intéresse – puisque l’état veut devenir propriétaire de tout ce qui dépend de nous : travail, terre, récolte, lieu – c’est de devenir, nous-mêmes l’État. Et, tôt ou tard, nous deviendrons l’état, et nous n’aurons plus besoin de délégué ou de directeur de l’administration centrale. Nous deviendrons l’État, réellement, l’État. » (p. 73)

Une épopée en chantier

            Mais peut-on parler de citoyenneté en Algérie ou plus généralement au Maghreb puisque le titre de l’œuvre est aussi La vie obscure d’un Maghrébin ? La question ne semble pas se poser pour le journaliste narrateur qui, durant sa torture par la « sicrite », « devai[t] penser, à ce moment, que dans ce pays il n’y avait plus de sujets, mais, par contre, des OBJETS, rien que des OBJETS. » (p. 32). Des « objets » dépossédés de leur réalité qui reste à découvrir ou à exprimer en passant par le mythe, notamment celui du conte berbère « la Vache des orphelins », ou par la sensibilité du rythme de parole en donnant toute leur place aux moments de silence et de mutisme :

Piégé ? Car malgré plusieurs tentatives d’échapper à l’enclos, au système mis en place, lentement, années après années, j’étais là, vaincu, lié, à plusieurs milles de la côte, de ce monde et de « l’endormissement » puisque je ne me rappelais pas avoir été si intensément noyé d’idées ou de bouts d’idées : j’aurais voulu savoir R-É-E-L-L-E-M-E-N-T

S-A-V-O-I-R

ce que j’avais pu dire dans ce bateau

S-A-V-O-I-R cela et

V-I-V-R-E

Ou M-O-U-R-I-R

La Vache Noire.

Ou encore :

« Mains. Qui. Poussent. Sensiblement. Mes. Genoux. Qui. Explosent. Sur ma. Bouche. Quelque chose à chaud. Collée. Qui sort. Alors. Ça comprend. Là. […]

Sang. Sur ma bouche.

Voilà ce que je sens. » (p. 43)

Que reste-t-il alors à ce personnage condamné à mourir noyé dans la Méditerranée ? Il lui reste à rendre possible l’écriture de sa propre épopée[2] en gardant les traces qui rendraient possibles cette écriture et sa mémoire inscrite dans le champ du réel à travers les dates et les précisions apportées par l’auteur :

C’est pourquoi j’ai dû prendre quelques initiatives, et, à l’encontre de l’anonymat communautaire dans lequel ils veulent nous garder, je me suis décidé pour la préservation de certaines choses, événements, ou, accidents. Je me suis même mis à rédiger, précisant de ce fait la date et la nature de l’événement. (p. 34)

À travers ces dates, ces « certaines choses » notées et prouvées, c’est le « ils » insaisissable qui devrait cesser d’être inidentifiable et qui entrerait aussi dans le champ du réel pour rendre sa structure et ses actions accessibles à l’intelligibilité des victimes. Alors, elles aussi se sentiraient appartenir à un monde réel et commun et dans un paysage historique, même s’il est altéré par la violence étatique :

Elles sont à détruire – c’est tout de même curieux que je puisse ainsi, au même moment, penser : une sorte de mouvement intérieur à moi, à moi-même ? – après identification. Ce que je te demande, en plus de cela – étant à peu près sûr que la convocation (je vais dîner avec eux) des Anges détruira mon corps en même temps – fais éditer tout ce que tu peux de mes « notations » (j’allais faire un curieux lapsus : écrire « natations » comme ces pages limites de rêves ou de réalités – mais en quoi le rêve n’est pas une réalité ? –) la méditerranée si bleu, si, … à une autre époque de moindre pollution, aujourd’hui, lieu d’immersion des corps des esprits animés, ou, maladivement animés par la curiosité politique.) (p. 38-39)

En attendant cette réalisation des choses et des « ils », l’affirmation de l’identité subjective réelle constitue une menace pour l’individu qui doit à son tour rester un fantôme créant l’illusion : « il serait préférable – pour cette édition – que tu emploies un pseudonyme… » (p. 39)

[1]  Nabile Farès, La mort de Salah Baye ou la vie obscure d’un Maghrébin, Paris, L’Harmattan, 1980.

[2] À travers ce récit fait par la voix d’un mort, le journaliste narrateur écrit sa propre épopée – La Mort de Salah Baye est traversée par des épigraphes tirées de L’Odyssée –, une épopée qui remonte du fond de la Méditerranée et qui traverse l’épaisse chape de la censure et de la peur.

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