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Le personnage entre Histoire et Légende, Marguerite Yourcenar

Marguerite Yourcenar, L’Œuvre au Noir

Portrait d’un alchimiste qui secoue les idées et les superstitions de son siècle

par Ali Chibani

Ce n’est point vilenie, ni de vilenie procède

Si tel, pour éviter un sort plus cruel,

Hait sa propre vie, recherchant la mort…

                                               Julien de Médicis[1]

               

 

 

          Yourcenar-L’Œuvre au Noir  À travers le portrait de Zénon, dont nous suivons la formation et les transformations[2] de sa naissance à sa mort, Marguerite Yourcenar décrit dans L’Œuvre au Noir,  le monde de la Renaissance où la culture et les découvertes scientifiques déstabilisent les assises d’un vieux monde porté par l’obscurantisme religieux et par l’amour du pouvoir et de la richesse. Ces deux parties inconciliables, bien qu’elles tiennent d’un espace-temps commun, sont incarnées au début du récit par Henri-Maximilien, d’une part, et Zénon, d’autre part. Les deux personnages, différents dans leurs aspirations, se rejoignent dans leur manière de procéder pour les réaliser : quitter la famille et le lieu natal pour aller vers l’ailleurs, ce qui dénote aussi un malaise social chez les nouvelles générations de Bruges au XVIe siècle.

Un dialogue, dans « Le grand chemin », premier chapitre de la première partie du roman, met en confrontation les deux mondes. Henri-Maximilien est fils d’un banquier. En quête de richesse et de gloire, il décide de partir s’engager dans l’armée du roi en Italie : « La paix branle dans le manche, frère Zénon. Les princes s’arrachent les pays comme des ivrognes à la taverne se disputent les plats. Ici, la Provence, ce gâteau de miel ; là, le Milanais, ce pâté d’anguilles. Il tombera bien de tout cela une miette de gloire à me mettre sous la dent. » (p. 17). Zénon, supposé né en 1510[3], a fait le choix de la culture, prêt à aller la recueillir partout autour de la Méditerranée, et se désintéresse de la richesse matérielle et de l’opulence de la table à laquelle il s’assoit. Il est en cela un enfant de la Renaissance : « Mais j’étais las du foin des livres. J’aime mieux épeler un texte qui bouge : mille chiffres romains et arabes ; des caractères courant tantôt de gauche à droite, comme ceux de nos scribes, tantôt de droite à gauche, comme ceux des manuscrits d’Orient. […] Mes pieds rôdent sur le monde comme des insectes dans l’épaisseur d’un psautier. » (p. 16)

Zénon est en mal de liberté. Il veut devenir lui-même et ce par son libre arbitre. Chaque partie de ce roman est précédée d’une épigraphe révélant les « transmutations » identitaires qui attendent le personnage central et qui le mènent irrémédiablement, mais aussi avec une sorte de consentement de sa part, vers la mort. La première épigraphe est du philosophe humaniste florentin Jean Pic de la Mirandole. Elle sonne comme la prédiction de la destinée de Zénon : « Je ne t’ai donné ni visage, ni place qui te soit propre, ni aucun don qui te soit particulier, ô Adam, afin que ton visage, ta place et tes dons, tu les veuilles, les conquières et les possèdes par toi-même.[4] »

L’alchimiste veut vivre pour s’émanciper des dogmes, des lois, des superstitions et des soifs de gloire qui rendent son époque aussi ridicule à ses yeux qu’il apparaît comique à ceux des autres : « Vous voilà déguisé en sot, dit Henri-Maximilien, observant curieusement l’habit du pèlerin. » (ibid.) Zénon lui demande : « Qui sera assez insensé pour mourir sans avoir fait au moins le tour de sa prison ? » (p. 18)

Zénon apprend ainsi durant sa marche et ses découvertes que le savoir s’acquiert par l’aliénation du bonheur pour échapper aux fanatiques de tout poil : « La démarche de l’esprit se frayant un chemin à l’envers des choses menait à coup sûr à des profondeurs sublimes, mais rendait impossible l’exercice même qui consiste à être. » (p. 316) Il apprend aussi qu’il n’y a pas de vérité et préfère parler d’exactitude, ce qui en soi, est un rejet d’une utopie fondatrice des religions qui construisent leur discours sur l’affirmation d’une vérité qu’elles seules déterminent selon des règles qui leur sont propres.

 

Sans père, être Dieu

Zénon est un « bâtard ». Abandonné par son père et, par la suite, par sa mère qui se remarie pour fonder une nouvelle généalogie, il voyage, devient médecin, alchimiste et philosophe. Autant de pratiques qui, portées dans leur contradiction vis-à-vis de ce qui est comme tradition, convenances sociales, culturelles, théologiques…, s’inscrivent en rupture avec le monde qui commence à s’effacer en faveur d’un autre, mais qui tient à imposer le prix de sa disparition à ceux qui la hâtent.

Ce prix, c’est celui de la mort. Tout discours prometteur d’une nouvelle symbolique, de nouvelles institutions, comme reconnaissant une nouvelle culture, est considéré comme hérétique et peut, par là, entraîner à son auteur une condamnation à mourir brûler vif ou décapité. Que nous enseignent donc ces deux mises à mort ? Elles apparaissent comme une perversion symbolique de l’intellect, de l’esprit sortant de l’espace clos du discours théologique. Ce feu, volé par Prométhée, est ainsi voué à transformer le corps humain, réceptacle de vie, lieu contenant une âme, en cendres vouées au néant. La décapitation est « donc le fait d’ôter, étymologiquement, la tête », lieu symbolique de l’émergence des œuvres de l’esprit, de l’imaginaire, du rêve comme ce qui exprime et transforme le réel, mais aussi le fait de « détruire ce qui est capital », c’est-à-dire d’atteindre l’essentialité de l’homme, essentialité comme source et destination de la pratique littéraire, représentée ici par l’effort scientifique, alchimique, transformationnel, et magique du médecin, philosophe et alchimiste Zénon.

Cet effort alchimique, transformationnel, est pratiqué sur les objets de la vie quotidienne. Il l’est aussi sur le corps des hommes et des femmes soignés, passant de l’état de malades à l’état de bien portants. Il l’est sur le corps social que le médecin-philosophe cherche à éveiller à ses erreurs et à ses superstitions par ses écrits. Dans cette activité de médecin de l’âme et du corps, Zénon subit à son tour une transformation. Elle est d’abord, pourrait-on écrire, hallucinatoire : Zénon considère, après des années de pratique et de recherches scientifiques, qu’il n’y a pas de différences entre le corps humain et le corps animal. Un constat qui a des conséquences philosophiques puisqu’elles confortent l’athéisme du personnage. À cette transformation du mode de perception du monde, s’ajoute une autre transformation, plus capitale celle-là, qui touche l’identité du médecin-philosophe.

Nomination de soi par soi, ou comment être son propre père

Fuyant les condamnations du Vatican et de la Sorbonne qui le recherchent pour ses théories audacieuses parce qu’elles vont à l’encontre de la doctrine catholique institutionnalisée, Zénon circule dans toute l’Europe sous le nom gréco-latin de Théus. Le nom premier – Zénon ou, pour ainsi l’écrire, (Zé)nom – devient le point de départ d’une conception du monde qui se situe à l’isthme d’un monde finissant et d’un monde commençant. Zénon est le nom qui s’écrit pendant la marche mais sous le couvert de Théus. Il est aussi le nom d’un début de communication dont la performance serait d’anticiper la fin de l’ancien monde. Mais cette communication ne se fait que dans un sens puisque Zénon écrit ses livres sans attendre le retour que la société lui en ferait tant la réponse idéale serait un « acte » social révolutionnaire. Aussi, l’aboutissement de la démarche de Zénon sur sa vie ne concerne plus ce nom mais l’autre, celui qui est choisi, c’est-à-dire Théus qui n’est pas sans rappeler le theos grec, Dieu. Mais ici theos est altéré en Théus comme pour signifier l’altérité de celui-ci par rapport à celui-là. Une altérité qui, dans le signe même « Théus », rapproche cet autre dieu d’Antheneus, le surnom de Dionysos dans la mythologie grecque.

Par cette nomination de soi par soi qui fait de Théus l’enfant de Zénon, le médecin-philosophe ancre son désir de combler la carence communicationnelle à laquelle l’activité d’écriture de Zénon le contraint. Par ailleurs, pourrions-nous avancer, le monde dont Théus est la signification est celui qui vient combler la faille généalogique, de sa propre inscription dans l’histoire collective d’un monde qui ne reconnait pour figure d’autorité que celle du père (biologique et divin). Or, nous l’avons dit, Zénon a été abandonné par son père. Il s’est donc construit grâce à des pères symboliques. Mais même ces derniers, il les a toujours contredits, défiés, comme cela se produit lors de son échange avec son maître de jeunesse le chanoine Bartholomé Campanus la veille de son exécution[5]. Pour ne pas satisfaire les vœux paternels du vieux chanoine, Zénon refuse d’abdiquer, de mentir en faisant mine de revenir sur ses déclarations et ses idées dans le but de sauver sa vie. Il préfère mourir que d’avoir un père. D’autant que Zénon, ayant mis enceinte une de ses conquêtes féminines, il a préféré fuir que d’assumer une quelconque responsabilité paternelle.

Nous pouvons ici présumer que, pour Zénon, ce qui se joue dans ce périple interculturel, c’est la compréhension de ce qui a été à l’origine de la déstabilisation du cours naturel de sa destinée par cet abandon qu’est celui du père, acte fondé sur une permissibilité sociale qui s’explique par l’ambivalence du discours patriarcal du monothéisme chrétien vis-à-vis de la naissance dite « illégitime ». D’ailleurs, la biographie inventée de Théus dit que celui-ci est le « fils naturel d’une femme du pays et d’un médecin bressan… » (p. 199), comme pour réparer, au moins par le fantasme, la rupture originelle.

Zénon ne reconnait pour seule transformation que celle qui fait de lui son propre père, son propre dieu et ainsi le dieu symbolique de l’humanité naissant de l’esprit de la Renaissance. Mais si cette paternité devait entrer dans l’espace du réel, requérant de lui des modes de comportement et de communication nouveaux, contraignants, Zénon abandonne la partie. Aussi choisit-il ce nom, Théus, pour préserver et dépasser l’énigme de Zénon.

Rencontre de la complémentarité dans la mort

Par cette double nomination, Théus, étranger au monde, est aussi étranger à Zénon, comme Zénon est étranger à Théus. Même quand la confusion dans l’esprit du philosophe est possible, la narration vient l’empêcher, comme ici avec l’adverbe « presque » : « Quelqu’un un jour lui demanda s’il n’avait pas rencontré un certain Zénon au cours de ses voyages. Ce fut presque sans mentir qu’il répondit non. » (p. 200) Il n’y a qu’à la fin, pendant l’agonie durant laquelle il livre son dernier combat en prison, non contre la mort, mais contre le sens de la vie qu’on a tenté de lui imposer, que Zénon et Théus se rejoignent l’un corrigeant les erreurs, les approximations, les exagérations de l’autre. Toutefois, le sens auquel mène cette expérience libératrice ultime ne peut être inscrit dans un livre. Cela signifie que le sens auquel aboutit le long et tumultueux parcours de Zénon échappe au monde et à l’éternité car il n’est pas transformé en trace écrite.

Rattrapé par ce qui est déterminé comme des lois, des décrets protégeant le Père et sa culture, Zénon est en effet arrêté et condamné à mort. C’est à ce moment où il appartient corps et âme à l’Eglise qu’il livre son ultime combat pour sa libération. Pour ce faire, il met à l’épreuve son savoir médical, culture réprouvée mise en exercice. Il décide donc de se donner la mort, se tranche les artères et se vide de son sang. À ce moment-là, Zénon devient le scientifique et le corps étudié : « il était lui-même le patient qu’il s’agissait de soutenir et de ne pas désespérer. » (p. 380) Par cette nouvelle complémentarité, alors qu’il est entre la vie et la mort, il touche à son caractère divin dans cet « instant qui lui sembla éternel » où le Grand Œuvre – «  l’alchimiste doit successivement mener à bien l’œuvre au noir, au blanc, et enfin au rouge afin de pouvoir accomplir la transmutation du plomb en or, d’obtenir la pierre philosophale ou de produire la panacée[6] » – se réalise une dernière fois, comme l’indique cette transformation dans les couleurs qu’il hallucine : « Mais ce noir différent de celui qu’on voit par les yeux frémissait de couleurs issues pour ainsi dire de ce qui était leur absence : le noir tournait au vert livide, puis au blanc pur ; le blanc pâle se transmutait en or rouge sans que cessât pourtant l’originelle noirceur, tout comme les feux des astres et l’aurore boréale tressaillent dans ce qui est quand même la nuit noire. » (p. 443)

Le savoir, la culture auraient ainsi pu faire que Théus devienne le theos. Mais cela ne peut se faire car, avant son suicide, Zénon « fait le tour de sa prison » et la seule et unique vérité qu’il rencontre est l’échec de la culture à sauvegarder la vie : « En rentrant chez soi, c’est-à-dire en prison, et sachant fort bien que l’issue de cette maladie d’incarcération serait fatale, Zénon las d’arguties s’arrangeait pour réfléchir le moins possible. » (p. 380)

[1] Épigraphe de la troisième et dernière partie du roman. Marguerite Yourcenar, L’Œuvre au Noir, Paris, éd. Gallimard, Folio, 1968. Lire le résumé complet.

[2] Telle est la première signification du titre de l’œuvre.

[3] Note de l’auteur, op. cit., p. 453.

[4] En italique dans le texte.

[5] Dans la dernière partie au titre significatif « La prison », Théus est reconnu sous son identité de Zénon puisqu’il la révèle après son arrestation, pour avoir été faussement accusé d’avoir soutenu et encouragé la secte des Anges, qui a été créée clandestinement dans l’hospice où il s’ ?active à Bruges.

[6] http://fr.wikipedia.org/wiki/L’%C5%92uvre_au_noir. Cette « transmutation » peut être également lue comme du métalangage en ce qu’elle raconterait l’histoire de la formation de l’œuvre. Dans une note en fin d’ouvrage, Marguerite Yourcenar rappelle que L’Œuvre au Noir « a pour point de départ un récit d’une cinquantaine de pages, D’après Dürer, publié avec deux autres nouvelles, également à arrière-plan historique, dans le volume intitulé La Mort conduit l’Attelage, chez Grasset, en 1934. Ces trois récits, unifiés et en même temps contrastés entre eux par des titres trouvés après coup (D’après Dürer, D’après Greco, D’après Rembrandt), n’étaient d’ailleurs que trois fragments isolés d’un énorme roman conçu et en partie fiévreusement composé entre 1921 et 1925, entre ma dix-huitième année et ma vingt-deuxième année. » (p. 451). Il aura donc fallu pas moins de vingt ans pour qu’il soit mis un terme au roman écrit parallèlement à Mémoire d’Hadrien. Le long parcours traversé par Zénon la longue expérience de l’écriture du roman, le temps de la vie du personnage est à peine plus long que le temps d’écriture (si l’on enlève les 18 premières années du personnage qui sont racontées sous forme d’analepse) et les mutations identitaires et historiques peuvent évoquer les changements induits dans l’esprit de l’auteur et de tout être humain par vingt ans de vie si l’on compte depuis la naissance du projet de L’Œuvre au Noir, plus de quarante ans si l’on tient compte des années de composition des « trois fragments » qui composent La Mort conduit l’Attelage. Enfin, élément non négligeable, Zénon prend un pseudonyme pour vivre et échapper à la condamnation de ses œuvres ; Marguerite Yourcenar choisit un pseudonyme pour sa carrière d’écrivaine.

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