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Comptes-rendus de lecture

Abdelfatah Kilito, Je parle toutes les langues, mais en arabe

Plurilinguisme, traduction et transferts culturels

par Hanen Allouch

(Universités La Manouba et Bordeaux-Montaigne)

 

 

 

 

 

En 2013, l’écrivain et universitaire marocain Abdelfattah Kilito, auteur d’ouvrages en français et en arabe, publie Je parle toutes les langues mais en arabe[1], recueil d’articles, de conférences et de notes de lectures. Pour le choix de ce titre intrigant, il affirme s’être inspiré du journal de Kafka qui cite une phrase d’une artiste de Prague : « Voyez-vous, je parle toutes les langues, mais en yiddish »[2].  Kilito présente une réflexion articulée en trois moments : « Comment peut-on être monolingue? », « Tu ne me traduiras pas » et « Dia-LOGOS ».

Abdelfattah Kilito

 Dialogue des cultures

Le recueil offre divers champs d’investigation relevant d’époques et de cultures différentes : de la littérature coloniale aux rapprochements entre Dante et Ma’arrî, de l’œuvre de Barthes à celles de Meddeb, Khatibi, Pétrarque, Goethe, Ibn al-Muqafa, Jacques Derrida et Cervantès. Ces écrivains et penseurs qui ont marqué les littératures et les échanges culturels entre les deux rives de la Méditerranée font l’objet d’une réflexion sur les langues.

Philosophie du langage, traductologie, humour et constats poignants forment la toile de fond d’une pensée qui aborde les langues comme des paradis, tantôt perdus et tantôt retrouvés.

Kilito laisse dialoguer les littératures plurielles dont il traite en tant qu’universitaire et critique ; l’ouvrage embrasse des questions passionnantes telles que le plurilinguisme et la polyglossie, les transferts culturels et la migration des idées dans les deux mondes, arabophone et francophone.

Le passage de la langue au langage, de l’oral à l’écrit, d’une version originale à un texte traduit constitue le fil conducteur d’une pensée que Kilito développe grâce à une plume qui crée un équilibre entre gravité et ironie sarcastique.

 

Langue et sous-langue

 

Les « monolingues heureux » et ceux qui se disent « francophones » coexistent et entrent en dialogue dans le recueil malgré les écarts qui semblent les séparer. Kilito souligne l’évolution des échanges culturels qui, grâce à la traduction, semblent dépasser les limites de l’intraduisible pour une mondialisation de l’écrit.  Il attribue à la langue arabe le statut de « guetteuse », la langue maternelle à laquelle on ne peut échapper :

 

Aussi tout locuteur s’exprime-t-il dans les langues étrangères à partir de la sienne, reconnaissable par un accent, un vocable ou une construction insolites, mais également par le regard et les traits du visage (oui, la langue a un visage). Quels que soient les mots étrangers que je profère, mon arabe demeure audible, marque indélébile.[3]

Pour l’écrivain bilingue ayant choisi d’écrire en français, il existerait une sous-langue, l’arabe pour Kilito, cette « langue » qui se profile en spectre charriant les marques de la culture d’héritage.

L’auteur évoque également la marginalisation des dialectes arabes et traite du cas de la littérature marocaine, une littérature émergente à l’ère moderne, qui a longtemps exclu l’arabe dialectal puisque son usage était réduit à l’oral : « Nous ne savions rien de la littérature marocaine, ancienne ou moderne, rien de ce monde parallèle, réfléchissant, duplicateur, qu’est d’ordinaire une littérature. Nous vivions sur l’idée que notre langue natale était abâtardie, dégénérée, indigne de la littérature, de l’écriture. »[4]

Abdelfattah-KilitoIl cite des exemples de textes arabes traduits tels que Les Mille et une nuits auquel il a consacré des études académiques pour discuter les avantages mais aussi les limites de la traduction. Mettant en relief les différents transferts culturels, Kilito insiste sur le rôle de la traduction dans la migration des idées et leur circulation dans le monde. « Tu ne me traduiras pas », c’est le titre provocateur que Kilito donne à une réflexion sur l’intraduisible et les difficultés liées à la traduction de l’arabe littéral vers d’autres langues, évoquant également la résistance passée de certains écrivains arabes.

Dans quelles langues faut-il lire les textes des auteurs polyglottes ? Quels sont les apports de la traduction et quel rôle joue-t-elle dans la circulation des idées ? Quel est le statut de la littérature marocaine émergente et des dialectes arabes ? A ces questions ainsi qu’à d’autres, Kilito répond finement et avec nuance.

 

* Pour en savoir plus sur l’auteur, consulter Conférence d’Abdelfattah Kilito pour la présentation de son ouvrage, rencontre organisée à la librairie Mollat et animée par Mme Martine Job, professeure de littérature française et francophone à l’Université de Bordeaux-Montaigne

 

[1] Abdelfattah Kilito, Je parle toutes les langues mais en arabe, Paris, Sindbad, Actes Sud, 2013.

[2] Franz Kafka, Récits, romans, journaux, Paris, Librairie générale française, La Pochothèque, 2000, p. 290.

[3]Abdelfattah Kilito, op. cit., p.34.

[4]Ibid., p.45.

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