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Ecrire l'Ailleurs, J.-M.G. Le Clezio

J.-M. G. Le Clezio, L’Africain

Une intime étrangeté

par Virginie Brinker

Le_Clezio_l'AfricainPrix Nobel de Littérature en 2008, Jean-Marie Gustave Le Clézio livre dans L’Africain[1], roman « (auto)biographique », la quête de son enfance perdue et celle de son père, médecin au Nigéria. L’auteur de culture mauricienne et de langue française comme il aime à se définir, est né à Nice, mais l’on comprend à travers cette œuvre qu’une composante essentielle de sa personnalité, est ailleurs, dans le voyage et dans celui de l’écriture. Dans ce récit à la première personne, l’auteur narre sa vie au Nigéria, à partir de 8 ans (à la fin des années 40), au sein des Ibos et des Yorouba. Ce voyage initiatique est aussi l’occasion de véritablement rencontrer son père, dont il a été séparé par la seconde guerre mondiale, et de poursuivre une quête rétro- et introspective, comme l’indique la Préface :

J’ai longtemps rêvé que ma mère était noire. Je m’étais inventé une histoire, un passé, pour fuir la réalité à mon retour d’Afrique (…). Puis j’ai découvert, lorsque mon père, à l’âge de la retraite, est revenu vivre avec nous en France, que c’était lui l’Africain. Cela a été difficile à admettre. Il m’a fallu retourner en arrière, recommencer, essayer de comprendre. En souvenir de cela, j’ai écrit ce petit livre[2]

Dire l’Afrique … loin des stéréotypes coloniaux.

A plusieurs reprises, J.M.G Le Clézio tient à se démarquer de tout héritage colonial et à mettre en valeur le caractère inédit de son enfance au Nigéria, devançant les pensées du lecteur : « Tout cela pourrait donner l’impression d’une vie coloniale, très organisée, presque citadine[3] », mais il n’en est rien, « [p]eu d’Européens ont connu ce sentiment » car son père n’occupe pas de « fonctions administratives ». « Mon père était l’unique médecin dans un rayon de soixante kilomètres. (…) Nous étions, mon frère et moi, les seuls enfants blancs de toute cette région. Nous n’avons rien connu de ce qui a pu fabriquer l’identité un peu caricaturale des enfants élevés aux « colonies »[4] ». La mise entre guillemets du terme marque déjà une distance certaine, accrue par un passage héroï-comique où fourmis et scorpions apparaissent comme des colons (p. 41). Mais c’est à la page 69 que l’auteur révèle son « instinctive répulsion pour le système de la Colonie », héritée de son père à qui « vingt deux ans d’Afrique avaient inspiré une haine profonde du colonialisme sous toutes ces formes[5] » :

Lui qui avait rompu avec son passé colonial, et se moquait des planteurs et de leurs airs de grandeur, lui qui avait fui le conformisme de la société anglaise, pour lequel un homme ne valait que par sa carte de visite (…) ; cet homme ne pouvait pas ne pas vomir le monde colonial et son injustice outrecuidante, ses cocktails parties et ses golfeurs en tenue, sa domesticité, ses maîtresses d’ébène prostituées de quinze ans introduites par la porte de service, et ses épouses officielles pouffant de chaleur et faisant rejaillir leur rancœur sur leurs serviettes pour une question de gants, de poussière ou de vaisselle cassée[6].

 

… loin de tout exotisme[7].

« Je ne veux pas parler d’exotisme : les enfants sont absolument étrangers à ce vice », clame l’auteur à la page 121, qui parle de « connaissance charnelle de l’Afrique[8] », et non de construction intellectuelle. Le champ lexical du corps est très présent et c’est d’ailleurs le titre du chapitre liminaire, de même que le terme « sensation », qui se fait mode d’appréhension du monde africain, du monde de l’enfance, mais également mode d’écriture : « Quand on est enfant, on n’use pas de mots (et les mots ne sont pas usés). Je suis en ce temps-là très loin des adjectifs, des substantifs. Je ne peux pas dire, ni même penser : admirable, immense, puissance. Mais je suis capable de le ressentir[9]. »

 

… loin de toute littérature stéréotypée

Si l’auteur cite à plusieurs reprises certains romans sur l’Afrique, notamment des romans coloniaux de l’époque, c’est une nouvelle fois pour s’éloigner de leurs démarches. Dans Missié Johnson de Joyce Cary ou dans les romans de William Boyd, il ne « reconnai[t] rien » de ce qu’il a vécu : « Dieu merci, tout cela m’a été complètement étranger », peut-on même lire (p.22-23). L’Afrique qu’il décrit « n’est pas l’Afrique de Tartarin, ni même celle de John Huston » (p. 86). Et il se démarque également de romans plus récents :

Quelle Afrique ? Certainement pas celle qu’on perçoit aujourd’hui, dans la littérature ou dans le cinéma, bruyante, désordonnée, juvénile, familière, avec ses villages où règnent les matrones, les conteurs, où s’exprime à chaque instant la volonté admirable de survivre dans des conditions qui paraîtraient insurmontables aux habitants des régions plus favorisées[10].

Il s’insurge finalement contre un art « exotisant » qui vide les objets (states d’ébènes, sonnettes de bronze, cauris) de leur être, de leur substance :

J’ai ressenti de l’étonnement et même de l’indignation, lorsque j’ai découvert, longtemps après, que de tels objets pouvaient être achetés et exposés par des gens qui n’avaient rien connu de tout cela, pour qui ils ne signifiaient rien, et même pis pour qui ces masques, ces statues et ces trônes n’étaient pas des choses vivantes, mais la peau morte qu’on appelle souvent l’« art »[11].

L’écriture de J.M.G Le Clézio ressuscite au contraire une Afrique vivante et personnifiée, et si l’auteur ne souffre aucune compromission, c’est aussi parce qu’il se compromettrait lui-même. Sur cette terre africaine étrangère se noue en effet une connaissance intime de soi, et la litanie poétique des noms de lieux égrenée à plusieurs reprises dans l’ouvrage (p. 13, 81, 123) les change en véritables « noms de famille[12] ».

« (Auto)biographie » africaine

            L’Afrique opère comme un révélateur dans l’ouvrage, au sens où elle est cathartique. Si l’Afrique occupe une telle place dans l’enfance du narrateur, c’est parce qu’elle est avant tout conçue comme un espace de liberté infinie qui rompt avec la claustration imposée par la guerre et la peur :

La guerre, le confinement dans l’appartement de Nice (…), les rations, ou bien la fuite dans la montagne où ma mère devait se cacher, de peur d’être raflée par la Gestapo – tout cela s’effaçait, disparaissait, devenait irréel. Désormais, pour moi, il y aurait avant et après l’Afrique[13].

La triple liberté « de mouvement, de pensée et d’émotion[14] » que découvre l’enfant est vécue comme un événement inédit, unique, en un mot fondateur. Evénement qui ouvre aussi le livre et libère l’écriture, tout en ouvrant l’autobiographe à un autre que soi, si proche et si lointain à la fois, qu’est son père.

            L’Autobiographie est-elle toujours une biographie des parents ? Cette question qui hante toute écriture biographique se fait très vive dans l’ouvrage qui se mue, dès le chapitre 3 (dont le titre reprend celui de l’ouvrage, L’Africain), en biographie du père, épousant au fil des chapitres suivants son parcours. Le fils marche dans et sur les traces du père, un père dont la première rencontre se fait sur le mode de l’hostilité : « ce n’est pas l’Afrique qui m’a causé un choc, mais la découverte de ce père inconnu, étrange, possiblement dangereux [15]». Les nombreuses périphrases utilisées connotent d’ailleurs la distance entre les deux êtres : « l’homme que j’ai rencontré en 1948 » (p.45). Le substitut lexical « cet homme » jaillit souvent sous la plume du fils, comme pour mieux dire toute l’étrangeté du père. Pourtant, c’est le rêve fou d’une connaissance (au sens de « naître avec ») qui anime l’écriture du livre, comme dans ce passage d’une rare beauté où le narrateur imagine l’instant de sa conception (p. 89). Comme l’indiquait la préface, la reconstitution du cheminement du père est une occasion de le « comprendre » et le « reconnaître » (deux mots importants du dernier chapitre), rétrospectivement. Retracer l’histoire de la décrépitude du père et de l’effritement de son rêve africain permet paradoxalement au fils de réhabiliter son propre père à ses yeux : « Il oublie même qu’il a été médecin, qu’il a mené cette vie aventureuse, héroïque » (p. 118). Car, au fond, ce que cet itinéraire a permis au narrateur adulte d’appréhender, c’est la fêlure du père, celle qui l’a contraint à rester en Afrique, l’a empêché d’être auprès des siens et de les protéger pendant la guerre, en dépit de la tentative avortée de les rapatrier via l’Algérie. Condamné à l’exil, l’homme devient pour ses proches un étranger. Et c’est finalement, par le voyage, celui de l’écrivain, et celui de l’écriture, que le fils finit par rencontrer le père dans une communion des destins : « Tout cela, je ne l’ai compris que beaucoup plus tard, en partant comme lui, pour voyager dans un autre monde[16] ».

Passer par la médiation de l’ailleurs, pour se trouver soi-même, épouser son point d’ancrage, son origine, en faisant confiance aux vertus de l’écriture vagabonde… voilà peut-être ce qu’inspire la magie d’un livre comme L’Africain au lecteur, en distillant un sentiment d’intime étrangeté.


[1] J.M.G Le Clézio, L’Africain, Folio, 2005 [Mercure de France, 2004].

[2] Ibidem, p. 9.

[3] Ibid., p. 19.

[4] Ibid., p. 22.

[5] Ibid., p. 112.

[6] Ibid., p. 68.

[7] Sur la notion d’ « exotisme », voir notre dossier n°32

[8] Ibid., p. 122.

[9] Ibid., p. 14.

[10] Ibid., p. 47.

[11] Ibid., p. 76.

[12] Ibid., p. 123.

[13] Ibid., p. 16-17.

[14] Ibid., p. 24.

[15] Ibid., p. 52.

[16] Ibid., p.64.

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