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Gaston Miron, Spécial Québec

Gaston Miron, L’homme rapaillé

Gaston Miron ou la seule nécessité poétique[1]

par Sandrine Meslet

mais donne la main à toutes les rencontres, pays

                                   toi qui apparais

                                               par tous les chemins défoncés de ton histoire

                                   aux hommes debout dans l’horizon de la justice

                                   qui te saluent

                                   salut à toi territoire de ma poésie

                                   salut les hommes et les femmes

des mères et des pères de l’aventure 

« Compagnon des Amériques »

Le recueil de Gaston Miron que nous nous proposons d’introduire tend à se confondre avec la situation socio-politique du Québec des années 60-70. Pourtant, au delà de l’écho politique indéniable qui résonne avec force dans L’homme rapaillé[2], il nous est aussi permis de voir, à nous lecteurs, la singularité d’une poésie qui chemine entre heurts et célébration[3]. La poésie de Miron s’agite telle une tempête, se noie, vocifère contre la houle, ne laisse aucune trêve au lecteur et ne se soumet à l’ombre d’aucun compromis. Si elle nécessite une attention de tous les instants, elle gagne cependant en richesse à chaque relecture. Miron nous entraîne dans les méandres d’une société québécoise en souffrance et met des mots sur le malaise poético-linguistique de tout un peuple. Mais au-delà de cette hyper-sensibilité linguistique qui fait de lui un symbole pour nombre de générations, le poète ne se contente pas de dresser le constat linguistique de son époque mais va chercher plus loin des réponses poétiques. Ainsi l’intérêt que suscite la poésie de Miron vient plus du traitement de cette problématique que du thème lui-même. S’il est incontestable que ce thème résonne pour bon nombre de québécois comme propre à leur identité, il n’en demeure pas moins que Miron le fasse sien et le soumette à la seule contingence poétique.

Le poème, champ poétique pour un agôn ?

 

[…] la poésie de Miron est inguérissable du Québec, le Québec de Miron est inguérissable de sa langue, ce sont des blessures souffrantes qui élèvent et accomplissent.

Edouard Glissant

Les termes du combat mironien sont dévoilés tout au long du recueil, ils prennent souvent la teinte d’un combat perdu d’avance en quête d’une improbable légitimité. Si la motivation du poète demeure intacte il subsiste toujours la question de la légitimité de sa voix. Comment prétendre alors représenter celle de tout un peuple ? C’est en rappelant sa place auprès de ceux qui souffrent que le poète retrouve l’unité et le sens de sa poésie, elle s’inscrit aux côtés des misères et revendique son caractère sauvage, rustre et insoumis :

ma pauvre poésie dans tes nippes de famille

de quel front tu harangues tes frères humiliés

de quel droit tu vocifères ton sort avec eux[4]

La poésie mironienne n’a de cesse d’apostropher le lecteur lui insufflant la force de s’insurger. La lutte est ainsi au cœur du vers mironien, elle réclame renoncement et tentatives et se fond dans une recherche poétique de la forme. Le vers est court, précis, incisif :

hommes

il faut tuer la mort qui sur nous s’abat

et ceci appelle l’insurrection de la poésie[5]

La revendication poétique passe par la persévérance du poète, sa résistance s’inscrit sous l’égide de la poésie. Sans surprise, la question de la mémoire est au centre de son questionnement car l’enjeu de la mémoire n’est autre que celui de la légitimité. Il faut vaincre cette absence de mémoire, ainsi la souffrance liée à son absence va servir à la faire exister :

je me dresse dans l’appel d’une mémoire osseuse

j’ai mal à la mémoire car je n’ai pas de mémoire[6]

La souffrance devient même le matériau d’où naît la poésie « je souffre dans ma fonction, poésie / je souffre dans mon matériau, poésie[7] », elle surgit du rejet dont fait l’objet la communauté et la langue québécoise. Gaston Miron revendique la langue québécoise comme poétique tout en étant conscient de sa précarité : « Je sais qu’en CECI ma poésie est occultée[8] ». Il devient alors nécessaire pour le poète de rompre avec la tradition poétique[9] de l’oppresseur, le paradoxe est grand lorsqu’on songe aux pastiches de Mallarmé et de Valéry. Pourtant ces poètes sont vécus par Gaston Miron comme des précurseurs en matière de forme, des novateurs qui viennent perturber le cours du vers français et qui ressemblent à des frères d’armes. Miron impose ainsi un style inédit, déroutant, enivrant au sein duquel le verbe français se déconstruit, se déstructure, expire pour mieux renaître dans une langue décomplexée enfin libérée. La résistance s’organise autour du combat poétique contre le nonpoème et offre au poète la possibilité de donner sa propre définition de la poésie :

Je sais qu’en CECI ma poésie est occultée

en moi et dans les miens

je souffre dans ma fonction, poésie

je souffre dans mon matériau, poésie

CECI est un processus de dé-création

CECI est un processus de dé-réalisation

[…]

Le poème ne peut se faire que contre le non-poème

Le poème ne peut se faire qu’en dehors du non-poème[10].

 

 

Quête et conquête du mot

L’étude stylistique du poème « En toute logique[11] » révèle en partie quelques-unes des spécificités de la poésie mironienne telle que l’introduction d’un nouveau champ lexical propre à une réalité et à la langue québécoise ou encore le bouleversement syntaxique. Sous la plume du poète, les mots du Québec revendiquent leur poéticité et au sein du poème le corps de la femme, pareil au français de métropole, se présente comme un corps à vaincre et à soumettre. Les teintes délicates du début du poème s’estompent peu à peu pour laisser place à une réalité guerrière qui confond passionnément les deux corps :

tempête de miel et de feu et de moi

braque et balai

cœur tonnant et chevauché

par le brouhaha des sens[12]

La juxtaposition de substantifs mêle les traits et insuffle à l’évocation une légèreté échappant à toute matérialité « toi ma frégate nénuphar mon envolée libellule[13] ». L’union charnelle laisse entrevoir un paysage sauvage, en perpétuel mouvement, empli de fougue :

mon corps t’enhoule

de violentes délices à tes hanches

et à grandes embardées de chevreuil de kayak [14]

La caractérisation du couple[15] passe par un lexique diversifié qui répand l’essence des corps en éléments disparates et mobiles « volliers de paupières », « cœur tonnant et chevauché », « ta poitrine d’étincelles », « mon corps », « tes hanches »[16] pour s’achever par une accumulation de substantifs qui qualifient l’amante et se succèdent par l’entremise de la paronomase « Vertige voltige » « toi ma gigoteuse toi ma giboyeuse »[17].

L’utilisation de l’oxymore à plusieurs reprises dans le poème associe force et douceur au sein d’un même projet poétique : l’alliance des contraires et leur réunion « tempête de miel et de feu » « de violentes délices »[18]. Le poème est également parsemé de termes familiers appartenant à un lexique populaire sollicité par le poète comme part intégrante de sa revendication poétique tels « balai », « culbute », « trinque », « gigoteuse »[19]. Le lexique mironien est sans limites, il ne juge pas inadéquat une terminologie populaire mais prend plaisir à se jouer des conventions en la plaçant au côté du lexique le plus élevé. On trouve ainsi des expressions québécoises « mon accotée ma tannante de belle accotée[20] » qui côtoient un lexique sublime proche du tragique « tes cils retiennent de vacillantes douceurs[21] ». La présence de lexiques antinomiques, le plus élevé comme le plus bas coexistant ensemble, contribue à la naissance d’une poésie entre heurts et célébration.

 

Le non compromis poétique

Mon amour, mon errance, mes murs à perpétuité[22]

 

Chez Gaston Miron, l’intime et le politique font l’objet d’un même combat, aucun compromis ne sera toléré par le poète dans l’un ou dans l’autre domaine. Lorsqu’il évoque l’amour, Miron l’envisage comme la rencontre de deux entités antonymes, profondément opposées, éphémèrement unies dans l’acte amoureux :

ainsi sommes-nous un couple

toi s’échappant de moi

moi s’échappant de toi

pour à nouveau nous confondre d’attirance

ainsi nous sommes ce couple ininterrompu

tour à tour désassemblé et réuni à jamais[23]

Quant à la mort, elle apparaît le plus souvent comme le lieu d’une possible unité, le poète s’imagine alors telle une ligne, confondu dans un sol, partie intégrante d’une terre enfin devenue sienne. Le symbole de la ligne rend impossible toute discrimination, ainsi le poète n’est-il plus ni discriminable, ni discriminé :

aujourd’hui debout droit

demain couché brisé

je mourrai d’avoir été le même

je serai une ligne à même la terre

n’ayant plus d’ombre

ô mort

pays possible[24]

La lutte que mène le poète est du côté des mots comme s’il fallait vaincre le monde et ses injustices par la seule force du Verbe. Dans le poème « Je t’écris », il n’a de cesse de s’interroger sur le sens de l’absence de l’être aimé. La syntaxe rend compte d’une perte de repères « moi j’ai noir éclaté dans la tête[25] » qui s’accompagne d’une réflexion sur le sens de la vie dans laquelle la peur de la disparition est intimement liée à celle de la solitude « j’ai peur d’aller seul de disparaître demain[26] ». Le poète laisse entendre une voix douloureuse, troublée par l’absence dans un vers qui n’est pas sans rappeler celui de Fernando Pessoa dans son recueil Le gardeur de troupeaux[27] « c’est ma vie que j’ai mal et ton absence[28] ».

Les derniers vers du poème « Déclaration » résonnent comme les derniers mots d’un homme enfin en paix avec lui-même. La conclusion sonne le trépas d’une humanité décevante, enfermée dans un non sens que le poète refuse :

1 − ma condition d’homme

2 − je m’étends par terre

dans ce monde où il semble meilleur

être chien qu’être homme[29]

            La dimension politique, ô combien polémique, de la poésie de Gaston Miron fait de son combat poétique un hymne à la résistance. Tout compromis en est exclu, la poésie y devient un cri, celui d’un homme, d’un peuple contre sa propre disparition :

Accepter CECI c’est me rendre complice de l’aliénation de mon âme de peuple, de sa disparition en l’Autre. Je dis que la disparition d’un peuple est un crime contre l’humanité, car c’est priver celle-ci d’une manifestation différenciée d’elle-même. Je dis que personne n’a le droit d’entraver la libération d’un peuple qui a pris conscience de lui-même et de son historicité[30].

Certains poèmes ressemblent plus dans leur forme à des textes didactiques, ils n’en perdent pas pour autant leur dimension poétique. Seule et unique voix que Gaston Miron choisit de prendre, tout en revendiquant sa propre manière de l’appréhender :

si j’ai ma part d’incohérence, il n’empêche

que par moments ton absence fait rage

qu’à travers cette absence je me désoleille[31]


[1] Cette expression est empruntée à Marie-Andrée Beaudet dans son Avant-propos au recueil.

[2] Gaston Miron, L’homme rapaillé, Poésie Gallimard (première édition parue en 1970 aux Presses Universitaires de Montréal), 1999, 202 p.

[3] Avant-propos de Marie-Andrée Beaudet qui qualifie la poésie de Miron comme « à la fois heurtée et célébrante » (p.16).

[4] J’avance en poésie, « La pauvreté anthropos » (extrait)

[5] Six courtepointes, « Demain, l’histoire » (extrait)

[6] La batèche, « Séquences » (extrait)

[7] Notes sur le non-poème et le poème, « extraits »

[8] Ibid.

[9] L’omniprésence de la culture française est un obstacle à l’élaboration d’une culture nationale québécoise ainsi que l’exprime Gaston Miron dans Espace francophone : le magazine télévisé de la francophonie « leur français dans le texte » (France 3, le 21 janvier 1995) « Je me suis souvent fait dire, pas seulement en France ailleurs aussi, « Ah vous écrivez en français de la littérature québécoise, oui mais, quand même, la grande littérature c’est celle de la France n’est-ce pas ? » «  Heu oui oui. » « Bah vous ne faîtes pas le poids, mes amis, vous ne faîtes pas le poids!!! » et je leur réponds toujours « Avons-nous à faire le poids, non, nous avons à faire la différence[9] ».

 

[10] Notes sur le non-poème et le poème, « extraits »

[11] Six courtepointes, « En toute logique »

[12] Ibid.

[13] Ibid.

[14] Ibid.

[15] Il y a bien dans le poème la présence d’un regard masculin sur un corps féminin auquel le poète s’adresse directement dés l’ouverture « Toi ».

[16] Six courtepointes, « En toute logique »

[17] Ibid.

[18] Ibid.

[19] Ibid.

[20] Ibid.

[21] Ibid.

[22] La vie agonique, « La braise et l’humus » (extrait)

[23] L’amour et le militant, « Parle-moi » (extrait)

[24] Influences, « Petite suite en lest » (extrait)

[25] Influences, « Je t’écris »

[26] Ibid.

[27] « J’ai mal à la tête et à l’univers »

[28] Influences, « Je t’écris »

[29] Influences, « Déclaration » (extrait)

[30] Notes sur le non-poème et le poème, « extraits »

[31] La marche à l’amour, « Poème de séparation 2 » (extrait)

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