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Henry Bauchau

Henry Bauchau, Oedipe sur la route

« L’Art est un anti-destin[1] »

par Virginie Brinker

Dans Œdipe sur la route (1990), Henry Bauchau narre l’exil d’Œdipe, accompagné de sa fille Antigone, chassé de Thèbes après la révélation du parricide et de l’inceste ainsi que le suicide de Jocaste. La réécriture[2] qui s’appuie sur les deux œuvres de Sophocle, Œdipe Roi et Œdipe à Colonne,  est centrée sur le voyage initiatique d’Œdipe et l’amplifie.

Fatalité et intertexte culturel

La reprise du mythe de Sophocle enferme à double titre les personnages dans leur destin, car leur histoire a déjà été écrite et est déjà connue du lecteur. Ils ne pourront donc en sortir et la fatalité du récit est en grande partie recréée par la connivence culturelle du lecteur. Ainsi peut-on lire à propos d’Antigone :

C’est l’ordre, donné hier soir déjà, qui interdit à Œdipe les portes de la ville et tout retour en arrière. C’est leur ordre, celui qu’elle n’acceptera pas, qu’elle n’acceptera jamais [3]

La radicalité de l’expression du futur renvoie ici au destin tragique qui attend Antigone pour s’être révoltée contre la dure loi de Créon, son oncle.

De même, lorsque Antigone rencontre Clios – ce beau bandit qui l’ « effraie et la subjugue » et tentera de la violer – toute l’ambivalence du désir mortifère et fatal qu’elle ressent à son égard est contenue dans le poids de la périphrase « la fille de Jocaste », procédé littéraire déjà employé par Racine en son temps, pour souligner le désir coupable et fatal de Phèdre, son héroïne[4].

            Les personnages d’Œdipe et Antigone apparaissent par ailleurs tout à fait mythiques et symboliques. Ils symbolisent un certain comportement humain. Le personnage de Clios, troisième personnage-clé du roman de Bauchau semble en être l’habile synthèse. Il apparaît comme un personnage plus substantiel (avec un récit enchâssé sur sa vie qui couvre tout un chapitre), là où les deux autres s’apparentent plutôt à des « écrins », des enveloppes tragiques. Avec Œdipe, Clios a en commun l’hybris – le « péché » grec de démesure-, car il peut être orgueilleux et présomptueux, comme Œdipe qui tua son père au carrefour pour des questions de préséance… mais d’Antigone il a la sensibilité et le sens de l’honneur, refusant, comme elle, la tyrannie de son oncle.

            Toutefois, réduire les personnages d’Antigone et d’Œdipe à de pures allégories ne serait pas rendre justice à l’art incroyable de Bauchau qui parvient ici à rendre vie à ces êtres de culture que sont devenus au fil du temps le père et sa fille, par une écriture tout à fait particulière.

L’actualisation du mythe

            Le lecteur est plongé dès la première page dans le mythe, mais selon une modalité particulière : son actualisation par le présent de narration : « Les blessures des yeux d’Œdipe, qui ont saigné si longtemps, se cicatrisent[5] ». Le système énonciatif adopté, à savoir le plan embrayé du discours paradoxalement choisi pour la narration, a pour effet de rendre le récit plus vivant, plus actuel. Le mythe, récit fabuleux qui explique symboliquement un comportement humain universel, prend ainsi tout son sens. L’histoire d’Œdipe ici narrée ne sera pas celle du fils de Laïos et Jocaste, mais celle d’un homme qui pourrait être un homme d’aujourd’hui, même si le récit de Bauchau ancre sa réalité dans la particularité de la Grèce antique.

            Henry Bauchau utilise aussi de nombreuses hypotyposes qui ont pour vertu de donner aux faits passés l’actualité du présent, les hypotyposes étant des descriptions très détaillées qui permettent au lecteur de visualiser une action et de s’y sentir plongé. C’est notamment le cas du récit du combat de Clios et Antigone, puis entre Œdipe et Clios aux pages 32-34, ou la sculpture de la vague narrée au chapitre 5.

            Le mode de narration choisi humanise enfin considérablement ces héros de l’Antiquité. Ils deviennent ici de véritables personnages auxquels le lecteur peut s’identifier. Henri Bauchau utilise notamment pour ce faire le discours indirect libre pour traduire les pensées et les émotions de ses personnages, ainsi que la focalisation interne, comme c’est le cas, pour ne citer qu’un exemple à la page 16 du roman. Là où la narration omnisciente aurait pu se comprendre (l’histoire de ces personnages étant déjà connue), mais aurait pu avoir pour effet de creuser la distance entre l’univers livresque de ces personnages hors-norme et celui du lecteur, on a ici paradoxalement l’impression d’entendre la voix des personnages eux-mêmes, et donc d’être touché par leurs failles et leurs doutes profondément humains. C’est ainsi que les voix du narrateur et des personnages se mêlent comme en attestent les multiples récits enchâssés dans l’œuvre, ou les passages de la 1ère à la 3e personne, d’une page à l’autre :

Et moi ne pouvant supporter ce désastre, qui le suis sans manteau, sans souliers pour la marche, laissant Ismène toute seule au milieu des luttes et des intrigues du palais (…) Tandis qu’elle se rapproche du grand corps courbé qui avance en trébuchant sur les pierres (…), elle sent monter sa colère contre ceux qui l’ont chassé et celui qui les manœuvre tous : Créon[6]

Au fil de ce voyage initiatique, Antigone l’androgyne, par exemple, découvrira les émois de l’adolescence parcourant son corps de femme et dessillera aussi les yeux quant à sa condition privilégiée de fille de roi, et aux injustices sociales dont sont victimes les paysans. Mais au contact de Clios, Antigone et Œdipe découvriront surtout les vertus de l’art.

L’art comme anti-destin

            De façon tout à fait symbolique la réhabilitation d’Œdipe passe par l’art, par sa maîtrise du chant, puisque Diotime lui offre de devenir aède au chapitre 6. D’ailleurs, lorsque celui-ci entreprend au chapitre suivant le récit en prose de sa vie, la narration de l’accomplissement du destin fatal – l’attrait pour Jocaste- ne pourra se faire qu’en vers chantés, comme si l’art seul était capable de conjurer le destin comme dans cet extrait :

C’est ce qu’exigeait l’imminence de ma passion pour

Ses ténèbres, ma compassion pour sa lumière

Et la sourde terreur de mes yeux captivés,

capturés par les siens

La poésie convoque ici toutes ses ressources – sonorités (rimes internes : passion/compassion, captivés/capturés ; allitération en [s]), rythme (binaire, comme le montrent les parallélismes qui renforcent les antithèses) et les métaphores (lumières/ténèbres)- pour dire la fatalité, mais aussi la transfigurer, la sublimer.

L’art et le destin peuvent en effet rivaliser dans l’œuvre car ils sont de force égale. Clios « se laisse emporter » par la danse, comme on peut le lire plusieurs fois dans l’œuvre, comme il pourrait se laisser emporter par son goût pour le sang. Art et destin constitueraient donc deux agents puissants mais opposés. De même, l’errance d’Œdipe sur la route est souvent qualifiée de vertige. Il est comme poussé à marcher par son destin. Mais lorsqu’il découvre l’étrange pouvoir de sculpter, c’est lui qui est qualifié de « vertigineux », sublimant alors le pouvoir destructeur du destin :

(…)cet aveugle vertigineux qui vient de faire pour elle une chose si belle que l’on peut contempler des yeux, toucher de ses mains et entendre sans lassitude avec son cœur[7].

Il s’agit ici de l’épisode de la sculpture du bois d’olivier, mais le commentaire pourrait bien sûr être élargi au chapitre fabuleux qui narre l’entreprise démesurée qu’est la sculpture de la vague (chapitre 5). Au-delà du caractère allégorique de la sculpture, les rameurs figurant « l’entreprise de survivre[8] », on y découvre systématiquement un parallèle entre l’art et la connaissance de soi, puisque sculpter le visage des autres les révèle à eux-mêmes. Ainsi, l’art, comme le voyage, permettraient-ils, d’une part, d’exercer sa liberté (à la fin de l’ouvrage le voyage et la liberté sont en effet souvent évoqués de pair) mais auraient, d’autre part, une vertu heuristique.

En effet, la vraie vie, ne résiderait-elle pas, comme le pensait déjà Proust, dans la littérature[9] ? Au chapitre 3, Œdipe répète plusieurs fois à Clios « Commence » afin que celui-ci entame son récit. Or, nous pouvons lire à la fin du chapitre :

Ils sortent de la grotte, ils se couchent à côté du feu, chacun, dans le silence de l’autre, pensant à Alcyon, à Jocaste, à la musique sur la montagne, aux énigmes et à la vie qui dit : Commence. Et qui s’obstine[10].

Tout se passe comme si la vie se trouvait assimilée aux vertus du récit et de l’introspection, au « connais-toi toi-même » de Socrate. La littérature, en tant qu’entreprise heuristique[11] pourrait donc constituer un anti-destin au sens où elle permettrait de lutter contre le destin mortifère, mais aussi de s’amender, comme l’a fait Clios en troquant le sang contre le rouge du peintre.

C’est peut-être pour cela que le voyage d’Œdipe, qui est aussi un voyage pour et à travers les mots, ne saurait avoir de fin :

« Le chemin a disparu, peut-être, mais Œdipe est encore, est toujours sur la route[12] ».


[1] Citation d’André Malraux.

[2] Sur une définition plus théorique de la notion de réécriture, voir notre dossier précédent : Dossier N°35 « Traces et intertextualité » .

[3] Ibid., p. 15.

[4] Avec la célèbre périphrase « La fille de Minos et de Pasiphaé », Racine inscrivait déjà la fatalité au cœur même de la désignation de son personnage.

[5] Henry Bauchau, Œdipe sur la route, Actes Sud, « Babel », 1990, p. 11.

[6] Ibid., p. 16-17.

[7] Ibid., p. 123.

[8] Ibid., p. 143.

[9] « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, c’est la littérature » (Marcel Proust)

[10] Ibid., p. 115. Nous soulignons.

[11] Heuristique : « qui sert à la découverte »

[12] Op. cit. , p. 380. Ce sont les derniers mots du texte.

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