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Littérature et migrations

Fatou Diome, Le ventre de l’Atlantique

« L’écriture comme cire chaude entre les cloisons des deux bords [1]»

   par Virginie Brinker

 Fatou-DiomeFatou Diome a publié en 2003 son premier roman, Le Ventre de l’Atlantique. Dans ce roman autobiographique, Fatou Diome est en partie Salie, cette jeune femme née sur la petite île de Niodor au Sud-ouest du Sénégal et élevée par sa grand-mère. Comme l’héroïne de son roman, Fatou a toujours été en décalage avec le reste du village en raison de sa naissance illégitime, ce qui l’a poussée à aller à l’école, à apprendre la langue française… A 22 ans, elle épouse un Français et le suit dans son pays, mais divorce deux ans après, rejetée par la famille de son époux. Elle connaît alors les difficiles conditions de vie des immigrés et les morsures de l’exil.

« Les Malgré-nous du voyage[2] »

Le roman se présente d’abord comme une galerie de portraits, ceux de Moussa, de l’Homme de Barbès, d’El-Hadji… qui sont autant de figures de l’exil. Dans cette œuvre l’exil n’est ainsi pas un choix, mais un rêve, motivé par des raisons économiques qui deviennent rapidement une question de survie, de vie ou de mort. L’Occident est vu comme un véritable Eldorado comme le montre le chapitre 5. Madické, le frère de Salie, poursuit lui aussi le rêve de s’exiler. C’est d’ailleurs le fil conducteur du roman : « Une seule pensée inondait son cerveau : partir ; loin ; survoler la terre noire pour atterrir sur cette terre blanche de mille feux. Partir sans se retourner. On ne se retourne pas quand on marche sur la corde du rêve[3]. ».

            Pourtant l’exil une fois accompli est difficilement supportable. D’abord parce que l’ascension sociale, le moyen de conquérir la dignité (leitmotiv du texte), n’est pas souvent au rendez-vous, les exilés étant « des expertes en ménage qui s’habillent chez Tati, des gardiens de magasins qui se musclent aux nouilles, des touristes qui visitent Paris juchés sur des camions à benne[4]… ». La lucidité corrosive de l’auteur s’exerce ici par l’emploi du registre héroï-comique qui dégonfle l’exploit réalisé par l’exilé et le tourne en dérision. C’est aussi un moyen de critiquer de façon acerbe l’ « accueil » des immigrés par les Français. Moussa, le footballeur prometteur est victime de racisme dans les stades (chapitre 6), tout comme Salie, rejetée par la famille de son époux blanc : « ma peau ombragea l’idylle – les siens ne voulant que Blanche-Neige -, les noces furent éphémères et la galère tenace[5] ». L’exemple-repoussoir de Moussa, le héros déchu retrouvé suicidé, noyé dans l’Atlantique après avoir été expulsé de France et « vomi sur le tarmac de l’aéroport de Dakar » (p.109) fonctionne dans l’œuvre comme un apologue qui alimente la « rhétorique anti-émigration [6]» de Salie, Ndétare (le professeur), et à travers eux, celle de l’auteur.

            Pourtant la tentation de l’exil réapparaît comme un cercle tragique et vicieux avec le retour des émigrés au village, notamment à travers la figure de Wagane Yalhgué, dit El-Hadji, emblème de l’émigration réussie[7]. Mais l’exil le plus souvent se fabule, à l’instar des discours de l’Homme de Barbès qui se mythifie, mystifiant ainsi les jeunes sénégalais désireux d’aller tenter leur chance en France. Ce sont ces discours mensongers que l’auteur entend déconstruire, notamment dans le chapitre 2, à l’aide d’une ironie décapante : « Ici la friperie de Barbès vous donne un air d’importance et ça, ça n’a pas de prix. » (p.31).

L’exil, sensation ambiguë

Ce roman nous donne à lire l’exil vécu de l’intérieur, nous pouvons ainsi entrer dans l’intimité et la complexité de cette sensation, pleine de nostalgie, de douleur, mais aussi, d’enrichissement. Dès les premières pages du livre, l’exil est décrit comme une sensation, celle des pieds sur le sol qui heurtent le bitume (voir le passage p. 13), et qui n’est pas sans rappeler le discours du fou racontant son arrivée en Occident, avec ces gens portant des « coques dures » aux pieds, cognant contre le sol de granit, froid et mortifère[8], dans L’Aventure Ambiguë de Cheikh Hamidou Kane. Cette sensation déchirante est aussi vécue comme une perte de repères : « le tourbillon du brassage culturel qui me faisait vaciller », peut-on lire à la page 60. L’intertextualité avec le roman de Cheikh Hamidou Kane nous paraît ici évidente, Samba Diallo vacillant entre ses études parisiennes de philosophie et son attachement à son maître de Coran. La référence à cette œuvre fondatrice est d’ailleurs explicite à la page 66 car Samba et Salie ont fait la même expérience de l’école et de la langue française. En parlant de Ndétare, l’instituteur, Salie-Fatou écrit : « je lui dois mon Aventure ambiguë » (p.66).

 Mais la morsure de l’exil est avivée dans le roman par le gauchissement des rapports avec les proches. Madické harcèle Salie au téléphone pour qu’elle suive les matches de football pour lui, mais aussi pour qu’elle lui permette de venir s’installer en France à son tour. Salie lui doit assistance, et c’est la raison pour laquelle l’exilé se sent piégé : « Il me fallait « réussir » afin d’assumer la fonction assignée à tout enfant de chez nous : servir de sécurité sociale aux siens » (p.44). Enfin, Salie a une relation particulière à l’exil dans la mesure où son départ était pour ainsi dire écrit. Enfant conçue illégitimement et élevée par sa grand-mère, elle a toujours été considérée comme étrangère aux siens. Comme Ndétare l’instituteur, elle est une « sénégalais[e] de l’extérieur[9]» qui se doit de quitter au plus vite ce « panier de crabes » comme le lui répète son professeur. Tout se passe donc comme si l’exil était la forme de son destin et de ce fait son seul refuge : « Petite déjà (…) j’avais compris que partir serait le corollaire de mon existence », « je préfère l’angoisse de l’errance à la protection des pénates » (p.225).

L’écriture comme cire chaude

            Une relation apaisée à l’exil est donc possible et le roman se donne comme une mise en abyme des vertus de l’écriture à cet égard. En effet, cet exil fatal auquel la poussa sa condition d’enfant illégitime est aussi pour Salie l’occasion d’une nouvelle naissance : « partir c’est avoir tous les courages pour aller accoucher de soi-même » (p. 226). Et cette autre naissance est celle d’un être hybride qui, certes, est « en détresse de n’être pas deux [10]», cet « enfant présenté au sabre de Salomon pour le juste partage[11] » mais qui « passe [ses] nuits à souder les rails qui mènent à l’identité[12]. » L’écriture n’est donc pas forcément déchirement, elle peut se faire soudure, recherche d’apaisement. Ainsi, s’il est vrai que la majeure partie du roman illustre les failles du langage, avec des « mots trop étroits (…) pour servir de pont entre l’ici et l’ailleurs[13] », le roman opère en même temps et en profondeur une conversion, celle de Madické qui renoncera à s’exiler, préférant finalement rester chez lui s’occuper de sa boutique. Il cessera ainsi de harceler sa sœur, ce qui peut apparaître comme une métaphore des vertus de l’écriture, l’esprit de Salie, comme celui de l’auteur, parvenant à la fin du roman à trouver le repos.

            Enfin, l’écriture elle-même parvient à réaliser la fusion des identités. Fatou Diome ne parle pas cette langue qui « porte des pantalons, des costumes, des cravates, des chaussures fermées ; ou alors des jupes, des tailleurs, des lunettes et des hauts talons[14] » et que l’on entend seulement dans les bureaux de Dakar… Bien au contraire, même si sa langue se veut l’héritière de Descartes, Montesquieu, Hugo ou Molière[15], son écriture n’en demeure pas moins sa « marmite de sorcière » dans laquelle « la nuit [elle] mijote des rêves[16] », parvenant ainsi à relier les deux berges, souder les deux cloisons, réaliser l’alchimie qui mène peu à peu à la joie et à la sérénité.


[1] Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique, Livre de Poche, Paris, 2006, p. 254 [Éditions Anne Carrière, 2003].

[2] Ibid., p. 217.

[3] Ibid., p. 165.

[4] Ibid., p. 37-38.

[5] Ibid., p.43.

[6] Ibid., p.139.

[7] Voir les pages 120 et suivantes.

[8] Ckeikh Hamidou Kane, L’Aventure ambiguë, édition 10/18, 2000 [Julliard, 1961], p.103.

[9] Fatou Diome, op. Cit., p. 77.

[10] Ckeikh Hamidou Kane, op. cit , p. 164.

[11] Fatou Diome, op. cit., p.254.

[12] Nous soulignons.

[13] Fatou Diome, op. cit., p.224.

[14] Ibid., p. 21.

[15] Voir la liste des auteurs qui l’ont sans doute influencée, p.65

[16] Ibid., p. 14.

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