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Musique et spectacle vivant

Idir, l’importance d’un chanteur

Ḥamid iruḥ, Yidir yeqqim[1] :

au-delà de la mort, un imaginaire nommé Idir*

par Ali Chibani 

 

Idir            En ce jour de grande peine où nous apprenons le départ d’un artiste d’exception pour un autre monde, je suis frappé par le nombre de passionnés qui annoncent le « décès de Hamid Cheriet » et non d’Idir. Au même moment, Mohammed Mahiout m’écrit. Ce poète et photographe prometteur est à la recherche des reprises internationales de « A vava inouva ». Chanson bien particulière pour moi qui, chaque fois que je l’écoute, entends la voix de mon grand-père me racontant l’histoire dont est tiré le désormais célèbre refrain.

Enfants déjà, nous allions à l’école en chantant les chansons de Slimane Azem, Brahim Izri, Aït Menguellet, et bien sûr Idir. Nous aimions surtout « La fable de la perdrix » dont le texte – je le découvrirais plus tard – est issu des Poèmes kabyles anciens recueillis par Mouloud Mammeri.

A l’époque, nous n’avions pas l’âge de comprendre que cette œuvre démasquait une stratégie de domination et d’effacement culturels. Mais nous savions déjà – ah oui, ça, on nous le répétait bien souvent – que Houari Boumediene était venu discrètement assister à un concert d’Idir à Alger. Et, à cette époque où prononcer le nom d’un roi amazigh était déjà faire acte de révolution, il y avait bien un portrait de Jugurtha dans la salle.

Alors quand, enfant, on a vu un gendarme ordonner à son père de ne plus lui parler en kabyle, ni en français et d’exiger l’arabe que ce même père ne parle pourtant pas, on a le sentiment qu’Idir avait pris notre revanche a priori et a posteriori face à la tyrannie d’un Etat tenté par la pensée unique, la religion unique et la langue unique.

Idir, le vivant ; Idir, le dire : l’Algérie de demain ?

Idir, c’est le contraire de l’appauvrissement culturel de l’Algérie et de l’humanité. C’est aussi celui qui a brisé le projet politique de « l’anonymisation », pour ne pas dire de la « fantômisation » du Kabyle en particulier et de l’Amazigh en général.

Alors que la télévision algérienne ne réservait à notre langue qu’une chanson par semaine qu’elle disait issue du « folklore kabyle » – satané langage hérité de la colonisation –, Idir crevait l’écran dans les pays étrangers. Pendant que bien des poètes-chanteurs nous faisaient exister à nos propres yeux qui n’avaient de cesse de chercher notre place dans ce pays, Idir nous faisait exister aux yeux du monde. Nous vivions ainsi « entiers ».

Cela nous rappelle à quel point « Idir » est un « art » qui reste en lien avec le réel de notre histoire, d’abord en tant qu’effet – parmi d’autres certes, mais non des moindres – d’une politique ségrégationniste, puis en tant que cause – là aussi parmi d’autres, et toujours pas des moindres – d’une résistance populaire.

Il n’est dès lors pas surprenant que l’un de ses derniers commentaires s’adresse aux hirakistes algériens : « Je leur dirais longuement ce que je n’ai fait qu’évoquer lorsque je suis revenu chanter pour la première fois en Algérie, après trente-huit ans d’interdiction par le pouvoir. C’était le 4 janvier de l’an dernier à la Coupole d’Alger. Là, devant 20.000 personnes, j’ai essayé de dire qu’il ne pouvait pas y avoir d’Algérie démocratique sans reconnaissance de sa diversité, sans que les femmes y aient les mêmes droits que les hommes. Et que l’idéologie nous empêchait d’être nous-mêmes. Étaient-ce des propos prémonitoires ? Quel bonheur de voir chaque jour depuis sept semaines ces centaines de milliers d’Algériens expliquer en si peu de mots ce qui est devenu une évidence : trop c’est trop, il est grand temps de changer[2] ! ».

Un imaginaire à réaliser

            En cherchant les reprises étrangères de « A vava inouva », je me suis rendu compte à quel point ce refrain que chantait mon grand-père, dans un petit village de Kabylie, pour aider ses petits-enfants à trouver le sommeil, avait visité le monde. Les reprises par des artistes professionnels ou de simples amateurs sont innombrables : Grecs, Français, Chinois, Ecossais, Marocains, Libanais… La liste doit être encore longue, car la mémoire du web est aussi limitée.

            Alors, j’ai compris pourquoi de nombreux auditeurs touchés par cette disparition n’ont pas partagé leur peine en parlant de la « mort d’Idir » mais de la disparition de « Hamid Cheriet ».

Ce qui me paraissait être une bizarrerie prit soudainement sens à mes yeux : Idir n’est pas qu’un chanteur, un artiste, un compositeur de talent. Le chanteur Idir est avant tout un imaginaire qui trouve sa force dans sa capacité à aller puiser dans la culture kabyle ce qu’elle a d’universel et de l’offrir en partage à l’humanité pour qu’elle participe à en garder la mémoire. Ce n’est donc pas un hasard si sa première source d’inspiration fut un conte dont la structure est universellement partagée. La petite Ghriba est, ailleurs dans le monde, nommée « le petit chaperon rouge ».

Ce passage de l’intériorité kabyle à l’extériorité universelle est suivi d’un passage de l’extériorité universelle à l’intériorité kabyle, puisqu’Idir a traduit des chants du monde en kabyle qu’il a offerts en partage aux siens.

Mais que veut dire ce mot « siens » pour Idir ? C’est là une malheureuse habitude langagière qui limite l’étendue de la famille du poète. Comment sinon reconnaître que l’hommage le plus juste et le plus intelligent que j’aie pu lire soit écrit par Lama Serhan, une amie libanaise : « Souvenir d’un concert sous la pluie à la cité U.
Où Idir, ému, s’étonnait de notre persévérance à rester malgré la pluie, portés, tous, par sa musique, et sa générosité. A la fin, on s’était glissé dans sa loge. Je me rappelle son geste si paternel et bienveillant envers nous. Il nous avait pris dans les bras. Nous avait dit mille mercis d’être restés. Alors que nous, nous étions juste ébahis de nous retrouver devant lui. Je me rappelle cette impression, ce sentiment, ce moment suspendu où j’avais saisi le sens du terme « humilité ». Et de ce jour, je garde cet autographe. Un des rares que j’ai demandés et que je conserve. Cette signature, je l’ai gardée, car elle évoque un moment magique et un homme qui n’a jamais cessé de chanter son pays, sa culture et de l’offrir au monde entier. »

La famille d’Idir est celle que Jean El Mouhoub Amrouche nomme « ma famille humaine », c’est-à-dire la famille kabyle prête à intégrer le monde – au double sens d’entrer dans le monde et de le faire entrer en elle – dans ce qu’elle a de reconnaissable, de profitable et de partageable pour et par tou.te.s : le refus de l’injustice (« Tagrawla »), l’amour de la nature (« At zik »), l’intelligence du verbe (« Lefhama »), l’acceptation du voyage et du retour du voyageur (« Aghrib »), le refus des frontières (« La Corrida »), l’anticolonialisme (« Cfigh », « Marche sur Jérusalem »), l’attirance pour les langues et les cultures du monde (« Isaltiyen », « Adrar inu »), la quête infinie de la liberté conçue comme la première condition d’un bonheur individuel et collectif (« Izumal »), la condamnation du culte de la personnalité (« Awah, awah »), la solidarité avec la cause féminine (« Ssendu ») et avec celle des jeunes des banlieues françaises, boucs émissaires de bien des campagnes électorales (La France des couleurs)…

Idir, qui a travaillé avec Ennio Morricone et Charles Aznavour, c’est aussi le refus de la ghettoïsation dans une époque idéalisée au détriment des autres, dans un territoire valorisé aux dépens des autres… Sa musique le montre assez : Idir a gardé l’âme des chants ancestraux kabyles qu’il a adaptés à son époque sans les trahir. En même temps, il a enrichi les chants du monde avec des notes kabyles et chaâbies sans en effacer ce qu’ils ont de culturellement marqués.

Idir, c’est aussi l’humilité. De nos jours, tout le monde veut être à la fois auteur, compositeur et interprète sans avoir nécessairement le talent requis par ces différentes pratiques artistiques qui, mises les unes avec les autres,  forment une chanson. Le célèbre artiste s’est fait le porte-voix d’immenses poètes, notamment de Ben Mohammed et de Mohya.

C’est donc pour cela que de nombreux amoureux du chant d’Idir ont regretté la disparition de « Hamid Cheriet » et non celle d’Idir. Cela ne change rien à la peine immense que l’on ressent quand on a été bercé toute sa vie par la voix de cet inlassable chanteur dont Bourdieu dit dans une formule devenue désormais célèbre : « Ce n’est pas un chanteur comme les autres. C’est un membre de chaque famille[3]. »

Néanmoins, refuser de dire qu’Idir est mort est une marque d’espoir et un engagement pour l’avenir. C’est reconnaître qu’Idir est un imaginaire immortel qu’il ne tient qu’à nous de réaliser.

*Article initialement publié par le quotidien El Watan.

[1] « Hamid part ; Idir reste ».

[2] « Le chanteur algérien Idir : « Si nous restons unis, rien ni personne ne pourra nous défaire » », entretien réalisé par François Clémenceau, Le Journal du dimanche, Paris, le 6 avril 2019.

[3] Cité dans « Le chanteur Idir, l’un des principaux ambassadeurs de la chanson kabyle, est mort », Lemonde.fr, 03/05/2020.

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