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Assia Djebar

Assia Djebar, La Soif

La Soif d’Assia Djebar : identité et féminité dans le contexte colonial

Par Ali Chibani

 

 

Dès La Soif, son premier roman que les éditions Barzakh ont réédité[1], Assia Djebar[2] a trouvé sa voie dans l’écriture. Derrière l’histoire d’un quadrille amoureux qui n’est pas sans faire penser aux Affinités électives de Goethe, se cache deux centres d’intérêt de la romancière : la place de la femme dans la société et les effets de la domination culturelle sous la colonisation.

Nadia, la narratrice interne, a vingt ans. Elle est amie avec Hassein. Celui-ci est amoureux d’elle qui oscille entre son désir de répondre favorablement à ses avances et celui de le considérer comme un ami. Elle retrouve, un peu par hasard, près de la mer où elle passe ses vacances, Jedla. Depuis le lycée, Nadia est fascinée tant par la beauté que par le mystère de sa camarade de lycée. Jedla est mariée avec Ali. Journaliste, celui-ci rentre de Paris pour créer son propre journal à Alger. Nadia décide de conquérir le jeune époux. Jedla ayant compris les intentions de son amie surprend en lui proposant de l’assister dans son entreprise.

Un roman psychologique

            Nadia, vingt ans, est une fille qui s’ennuie beaucoup. Tout un réseau de références dysphoriques à son « être intérieur » traverse les premières pages du roman : « Cet été-là, je retrouvai avec une indifférence morne, à la fois le soleil éclatant de M***, et les estivants habituels… » (p. 9), « Maintenant, c’était le vide en moi. » (p. 10), « [Mon père] avait pris mon ennui pour du désespoir parce que, deux mois auparavant, j’avais rompu mes fiançailles, sans raison apparente. » La référence à l’absurde est si frappante que l’on peut, ici, s’interroger sur l’influence qu’a pu avoir L’Etranger d’Albert Camus sur la jeune romancière.

La mer, lieu qui ne quitte pas la production littéraire d’Assia Djebar, est le miroir de l’âme de Nadia : « … mon corps que je plongeais dans la mer plate, au creux d’une crique cachée, que des galets rouges rendaient plus sauvage. L’eau était transparente et froide, comme ma jeunesse. » (p. 12)

Pour sortir de sa torpeur, Nadia veut séduire Ali, le mari de Jedla. Mais dans sa volonté de faire un avec l’homme du sud algérien, elle cherche en réalité à se rapprocher de Jedla qui continue de la fasciner. Celle-ci lui renvoie l’image de tout ce qui, par son manque, déséquilibre sa vie. Personnage éminemment discursif par qui la controverse arrive[3], Jedla est une femme libre au point d’entreprendre de se donner la mort. Même quand la narratrice veut lui faire concurrence et lui prouver sa supériorité en séduisant Ali, Jedla retourne la situation et la met en position d’humiliée en lui proposant de l’aider à atteindre son objectif.

Le personnage de Jedla trône sur tous les autres au point d’occuper, dans le roman, plus de place que le personnage central. La relation entre les deux femmes finit par mettre en arrière-plan la présence des deux hommes. Leur duel se poursuit paradoxalement en même temps que l’alliance qu’il exige et qui finit par se révéler être un pacte méphistophélique : « C’était effroyable. Elle parlait déjà comme si notre pacte était conclu, un pacte que je trouvais diabolique. » (p. 117). Celui-ci accentue l’emprise de Jedla sur Nadia. Mais l’effet surprenant de cette emprise sera de conforter la première dans sa figure de personnage tragique condamné à mourir pour rencontrer la liberté.

L’ambiguïté du rapport à l’Autre

Tout comme La Colline Oubliée de Mouloud Mammeri, La Soif a été attaqué par des militants du FLN. Malek Haddad et Mostefa Lacheraf ont jugé que ce roman écrit par une jeune fille de 21 ans ne parle pas à leurs yeux de la guerre d’Algérie qui était à ce moment-là la préoccupation principale des Algériens[4]. Ce point de vue est contestable à bien des égards. Certes, ce roman décrit des personnages « assimilés » à la société coloniale. Ils ont eu accès à l’école coloniale, ils parlent en français entre eux et surtout sont des cadres ou des enfants de cadres qui, matériellement, ne manquent de rien. Nadia est fille d’un couple mixte. Elle ne connait pas sa mère, une Française, morte à sa naissance, mais son père l’a élevée à l’européenne.

Ces personnages sont aux antipodes de l’écrasante majorité des Algériens qui souffre de la famine, des maladies et de la spoliation coloniale. Pour autant, la quadrature ne connaît pas le bonheur. De fait, dans ce point qui semble avoir échappé à la critique de l’époque, La Soif décrit la mélancolie des indigènes assimilés, mélancolie que Jean El Mouhoub Amrouche est le premier à évoquer dans ses recueils de poésie Cendres et Etoile Secrète.

Ce sentiment provoque la prise de conscience de Nadia. Elle est sensible à l’impossibilité de la relation à l’Autre si celle-ci exige l’effacement d’une personnalité en faveur de l’hypertrophie d’une autre qui avale les sujets étrangers qui la rencontrent.

Cette mélancolie a deux conséquences. La première est la perte tragique du goût de la vie. Cela se manifeste de manière explicite dans la destinée de Jedla qui se suicide, quand les autres personnages ne vivent pas vraiment. Ils sont l’ombre d’eux-mêmes, des fantômes en quelque sorte.

D’une part, ces personnages veulent exister aux yeux des autres. D’autre part, ils ne savent pas nouer des relations sans rapport de domination et d’assimilation comme cela est enseigné dans le contexte colonial où l’interlocution est rompue : « J’aurais voulu parler, briser cette épaisseur entre nous. Je ne trouvais rien à dire. » (p. 57)

En conséquence, l’attirance entre les personnages de la quadrature est un leurre censé faire oublier la répulsion de soi par soi. Il n’est donc pas surprenant que les relations réelles ou désirées entre ces personnages aboutissent irrémédiablement à la souffrance et à la déloyauté : « Déjà, je trichais. Je ne pourrais jamais être loyale dans un tel jeu. J’avais peur. » (p. 139). Les quatre jeunes gens trichent avec eux-mêmes aussi, comme le révèle Hassein à Nadia : « D’ailleurs, vous êtes mal à l’aise, à votre place ! Oui, soyez sincère, convenez-en : vous êtes mal à l’aise ! […] Convenez-en ! A cette frontière ambigüe entre deux civilisations, vous ne savez que faire, en pauvre petit produit de fabrication mixte que vous êtes ! Vous piétinez, et vous n’avez pas le courage d’en sortir. Et d’ailleurs, en sortir pour aller où ? Pour aller où ? »

Nadia, Jedla, Ali et Hassein sont condamnés à n’enfanter que de la mort, condamnation formulée dans la métaphore de l’enfant mort-né de Jedla et Ali.

Désir de la langue maternelle

Le deuxième effet de la mélancolie des indigènes assimilés est le désir – la soif – de renouer avec la culture et la langue maternelles dont ils sont amputés – terme qu’emploie Djebar pour décrire ce qui a donné lieu à une réparation chez elle à travers le cinéma en langue arabe – qu’ils redécouvrent chez leurs proches. Ainsi, Ali quitte Paris pour fonder un journal à Alger : « Oui, disait-il, notre presse est pourrie. Mais cela ne me décourage pas ; il y a énormément à faire dans notre pays. Je suis content de revenir à Alger ; le journal que je vais monter sera bilingue : français et arabe. » (p. 76)

Nadia décrit ses demi-sœurs non-assimilées. Leur portrait se présente avant tout comme le contre-portrait de la narratrice :

Je la regardai avec une certaine admiration. De la voir forte, positive, me réconfortait. Ses limites elles-mêmes étaient des frontières rassurantes. Je retrouvais en elle le sang kabyle qu’elle tenait de sa mère ; car Leila comme Myriem étaient mes demi-sœurs. Leur mère, divorcée, vivait dans son village, « au pays », comme on disait. On ne la voyait jamais à Alger ; elle parlait l’arabe avec un accent trop prononcé ; elle s’habillait de djellabas volumineuses, comme les rudes paysannes.  (p. 84-85)

Nadia découvre qu’il est possible de nouer des liens avec les siens quand elle entend la langue maternelle : « Elle me parlait toujours en arabe ; dans ma famille, elle était la seule à le faire avec moi. Elle était vraiment ma sœur. » (p. 85) En plus d’être un lien, la langue maternelle que Nadia ne parle pratiquement plus est celle qui permet d’accéder à l’âme de son interlocutrice :

Jedla resta silencieuse jusqu’à notre départ. À un moment pourtant, d’une voix brève, elle raconta à son mari comment nous nous étions connues. J’entendais pour la première fois son arabe aux accents rudes, un peu frémissants.

Et ce parler qu’elle n’avait jamais utilisé avec moi creusait davantage le fossé entre nous. Je me raidis contre elle. (p. 28).

            Dans La Soif, la langue arabe est la langue de la solidarité féminine : « Je pense que c’est la partie non francophone de mon enfance, la relation que j’ai eue avec ma grand’mère et des femmes de chez moi, qui nourrissent ma solidarité féministe. Je la revendique par la tradition arabe qui fait que les femmes, tout en étant enfermées, sont vivantes.[5] » Dans cet entretien qu’elle a accordée à Tahar Ben Jelloun en 1975, Assia Djebar compare l’usage de la langue française par la femme algérienne sous la colonisation avec son usage après la colonisation :

Une femme [Fadhma Aït Mansour Amrouche] qui passe d’une langue maternelle – le berbère – à la langue extérieure est en position plus inconfortable que l’homme. Elle refuse qu’on publie son texte de son vivant. Elle l’enferme dans un tiroir et en confie la clé à son mari. En 1962, elle reprend son manuscrit pour écrire une suite. Or à cette époque-là, le fils et le père sont morts. Alors elle dédie le texte à sa fille Taos Amrouche. […] Aujourd’hui, on peut dire qu’il y a une dizaine d’Algériennes qui écrivent. Par la langue française elles se libèrent, libèrent leur corps, se dévoilent, essaient de se maintenir en tant que femmes travailleuses et, quand elles veulent s’exprimer par l’écriture, c’est comme si elles expérimentaient ce risque d’expulsion. En fait la société veut le silence. À un moment donné toute écriture devient provocation. Tant qu’il y avait la justification de la guerre d’Algérie on pouvait écrire. Il y a eu des femmes qui ont écrit en prison, comme Zohra Drif, la Mort de mes frères. On était forcément sœurs et frères.

            Situation de Fadhma Aït Mansour Amrouche qui est aussi celle d’Assia Djebar dont Beida Chikhi dit dans sa postface à cette réédition : « En 1957, paraît La Soif, aux éditions Julliard, à Paris. Son auteur, une jeune algérienne âgée de vingt-et-un ans, venait de l’écrire en un mois et en cachette du père, sous le pseudonyme d’Assia Djebar. » (p. 183)

Instrument d’inconfort pour l’écrivaine algérienne avant d’être l’instrument de la libération, la langue française révèle un rapport à la langue maternelle parfois paradoxal avec le rapport à la société algérienne. Dès son premier roman, Assia Djebar ne perd pas de vue son devoir de « solidarité féministe[6] » en se faisant voix contestatrice de la place réservée à la femme dans la société algérienne, place à laquelle les femmes bourgeoises formées à l’école coloniale n’échappent pas non plus :

Elle ne s’en tint pas à moi ; comment étaient mes sœurs ? Elle fut étonnée et comme déçue de savoir qu’elles étaient différentes ; probablement parce qu’elles s’étaient mariées jeunes. J’approuvais. Myriem qui aimait et craignait son mari, avait quand même gardé une espèce d’amertume de sa jeunesse gâchée, disait-elle. Elle n’avait pas eu le temps d’en profiter. « D’en profiter », reprenait Jedla rêveusement… (p. 140)

[1] Assia Djebar, La Soif [1957], Alger, éd. Barzakh, 2016.

[2] Lire notre dossier sur l’œuvre d’Assia Djebar sur la Plume Francophone.

[3] Le prénom « Jedla » fait penser au verbe arabe « djadal » qui signifie controverse.

[4] Lire la postface de Beida Chikhi, p. 184-187 où l’universitaire revient sur ce rejet politique par des militants du FLN et les réactions d’Assia Djebar face aux pressions de l’opinion publique.

[5] Tahar Ben Jelloun, « Entretien avec Assia Djebar. Nos mères n’avaient pas conscience du dehors », Paris, Le Monde, 29 mai 1987, p. 10.

[6] Pour autant, on ne doit pas oublier les stéréotypes de la chaleur et de la virilité masculines dont la femme a besoin pour être heureuse dont Nadia parle fréquemment dans La Soif.

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