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Comptes-rendus de lecture, Récits d'enfance et d'adolescence

Expériences de la précarité dans Qui a tué mon père d’Édouard Louis

Expériences de la précarité dans Qui a tué mon père d’Édouard Louis

 Par Hanen Allouch

 

Qui a tué mon père (2018) d’Édouard Louis est une œuvre autofictionnelle engagée qui pointe du doigt diverses formes de précarité, ayant pour cadre une France profonde où la classe ouvrière partage le même sort que les minorités sexuelles et racisées. Fiction de lutte contre la ségrégation, ce texte établit un parallèle entre les catégories sociales opprimées. « Ceci n’est pas une question », semble dire ce titre dont la forme interrogative omet le point d’interrogation et qui pose la question rhétorique à laquelle le livre apporte sa propre réponse.

 Une littérature biopolitique

L’œuvre d’Édouard Louis se construit autour de l’expérience d’une littérature biopolitique, puisqu’elle porte sur les politiques de vie auxquelles sont assujettis les personnages et sur la projection dans la fiction des souffrances vécues. En fait, on dirait de Qui a tué mon père que c’est une œuvre biopolitique comme on dirait d’une autre qu’elle est naturaliste, romantique ou symbolique, par son inscription dans un courant de pensée contestataire et par l’ensemble des choix esthétiques qui reconsidèrent les pouvoirs de la littérature ainsi que la portée de l’acte créateur. Ceci n’aboutit point à une classification générique, il s’agit plutôt de la valorisation d’une écriture du corps « genré » du sujet contemporain, profondément touché par les instances de pouvoir qui le dépossèdent de sa vie et qui la sacrifient selon les lois du marché et du profit.

Dès l’incipit, un parallèle est établi entre les sujets dominés qui subissent une biopolitique programmant leur mort lente, quoique subissant des schémas de domination extrêmement différents, qui se rejoignent autour de la question de l’exercice du pouvoir politique.

« Quand on lui demande ce que le mot racisme signifie pour elle, l’intellectuelle américaine Ruth Gilmore répond que le racisme est l’exposition de certaines populations à une mort prématurée. Cette définition fonctionne aussi pour la domination masculine, la haine de l’homosexualité ou les transgenres, la domination de classe, tous les phénomènes d’oppression sociale et politique. Si l’on considère la politique comme le gouvernement de vivants par d’autres vivants, et l’existence des individus à l’intérieur d’une communauté qu’ils n’ont pas choisie, alors, la politique, c’est la distinction entre des populations à la vie soutenue, encouragée, protégée, et des populations exposées à la mort, à la persécution, au meurtre.[1] »

Dans le chapitre « Droit de mort et pouvoir sur la vie » du premier tome de l’Histoire de la sexualité (1976), Foucault explique la dynamique qui fait naître la biopolitique et qui contribue à l’évolution de sa compréhension en tant que politique de la gestion du vivant. Selon Foucault, l’État contrôle « le corps comme machine »[2] et « le corps-espèce »[3], c’est-à-dire d’une part, le corps docile à dresser et à soumettre aux rouages de la machine productive pour l’intégrer, et d’autre part, le corps comme existence biologique étudiée et impliquant des statistiques sur la natalité, sur la mortalité ou sur l’espérance de vie. De ce fait, Foucault considère la biopolitique comme un prolongement des disciplines auxquelles s’ajoute l’ensemble des connaissances sur la vie humaine qui permettent de mieux l’assujettir. En effet, l’œuvre engagée d’Édouard Louis met en scène le champ d’action d’un biopouvoir que Foucault entend dans le sens de pouvoir sur la vie.

« La condition socioéconomique, l’identité sexuelle, l’avenir professionnel et la dignité humaine dépendent de ces politiques qui gèrent le vivant dans une volonté d’écrasement des individualités dans un processus de domination de masses uniformisées et composées de citoyens marginalisés, appauvris et soumis au modèle hétéronormatif. Le père, en tant que personnage-type subissant ces formes de domination, est un survivant à une biopolitique convertie en thanatopolitique. Gérer les vies des personnes précarisées équivaut à accélérer leur mort : « tu appartiens à cette catégorie d’humains à qui la politique réserve une mort précoce ».[4] »

De nombreux exemples témoignent de la vulnérabilité de la classe ouvrière qui est particulièrement touchée par les décisions politiques comme le passage du Revenu Minimum d’Insertion (RMI) au Revenu de Solidarité Active (RSA) et son impact sur la vie du père de famille. Suite à cette nouvelle politique de chômage, le père s’est trouvé dans obligation d’accepter un nouveau métier de balayeur dans la ville voisine, malgré son état de santé et les frais de transport élevés. Ce corps-machine foucaldien est sans cesse rappelé à son exploitation en tant qu’outil de production, dans cette autofiction engagée où les noms de certains politiciens viennent s’ajouter à l’histoire-réquisitoire de l’exploitation de la classe ouvrière et de l’(a)culture à laquelle sont destinées les générations héritières de la précarité. Dans ce genre de littérature, un souvenir d’enfance n’est pas uniquement un moment attendrissant chargé d’innocence, il pourrait correspondre à l’augmentation de l’allocation de la rentrée scolaire de cent euros qui est fêtée comme un événement familial.

« Je veux faire entrer leurs noms dans l’Histoire par vengeance [… ] Hollande, Valls, El Khomri, Hirsch, Sarkozy, Macron, Bertrand, Chirac. L’histoire de ta souffrance porte des noms. L’histoire de ta vie est l’histoire de ces personnes qui se sont succédées pour t’abattre. L’histoire de ton corps est l’histoire de ces noms qui se sont succédé pour le détruire. L’histoire de ton corps accuse l’histoire politique. [5] »

Les politiciens nommés viennent soutenir l’idée d’une littérature qui agit sur l’histoire du monde en créant un espace de prise de parole par les sujets subalternes. Dire que ces politiciens ont agi sur le corps du père et qu’ils ont dégradé la qualité de vie de sa famille devient un acte littéraire militant qui n’empêche en rien la beauté du style et des mots choisis pour exprimer la révolte des personnes fragilisées.

La culture de l’école et l’identité sexuelle

 Dans Qui a tué mon père, Édouard Louis critique la croyance populaire selon laquelle la culture de l’école serait aux antipodes de l’affirmation d’une identité sexuelle masculine. Le père est présenté comme une victime de cette croyance qui l’avait tout de suite exclu de la trajectoire vers un avenir meilleur :

« Tu n’as pas étudié. Abandonner l’école le plus vite possible était une question de masculinité pour toi, c’était la règle dans le monde où tu vivais : être masculin, ne pas se comporter comme une fille, ne pas être un pédé. Il n’y avait que les filles et les autres, ceux qui étaient suspectés d’avoir une sexualité déviante, pas normale, qui acceptaient de se soumettre aux règles de l’école, à la discipline, à ce que les professeurs demandaient ou exigeaient […] Pour toi, construire un corps masculin, cela voulait dire résister au système scolaire, ne pas se soumettre aux ordres, à l’ordre, et même affronter l’école et l’autorité qu’elle incarnait construire sa masculinité, c’était se priver d’une autre vie, d’un autre futur, d’un autre destin social que les études auraient pu permettre. La masculinité t’a condamné à la pauvreté, à l’absence d’argent.[6] »

En d’autres termes, l’école est présentée comme un espace de domination et s’y soumettre équivaut à performer une identité sexuelle féminine. Ceci n’a rien d’étonnant, puisque dans les représentations littéraires du milieu scolaire, la figure du premier de la classe s’oppose au cancre, le premier séduit très peu alors que le second est le symbole de la masculinité révoltée contre l’ordre préétabli. Tel est l’exemple de la série Pierino qui est devenue un classique du cinéma érotique italien à partir des années 70, composée d’un ensemble d’œuvres télévisuelles et cinématographiques où le premier rôle est joué par Alvaro Vitali, incarnant le personnage du dernier de la classe, plus âgé que ses camarades et toujours à la recherche de nouvelles aventures avec ses enseignantes hypersexualisées. Comme dans Pierrino, dans Qui a tué mon père, plus l’élève est un cancre plus il est considéré comme viril. L’échec scolaire semble correspondre à un idéal de la masculinité alors que la réussite est associée à la féminité, mais pas uniquement.

« Tu avais honte parce que je te confrontais à la culture scolaire, celle qui t’avait exclu, qui n’avait pas voulu de toi. Où est l’histoire ?  L’histoire qu’on enseignait à l’école n’était pas ton histoire à toi. On nous apprenait l’histoire du monde et tu étais nu à l’écart du monde.[7] »

Dans cette littérature politique, les ouvriers dont l’histoire n’est pas encore écrite dans les manuels d’histoire subissent le même sort que la masculinité qui se construit en marge des systèmes éducatifs. L’approche de la réalité dont cette littérature se fait le porte-parole se veut décoloniale par la dénonciation de l’acte oppressif d’une histoire qui exclut les pauvres, les personnes racisées et les minorités sexuelles.

[1] Édouard Louis, Qui a tué mon père. Paris : Seuil, 2018, p. 11-12.

[2] Michel Foucault, Histoire de la sexualité, tome I, La Volonté de savoir. Paris : Gallimard, 1976, p. 182.

[3] Ibid. p. 183.

[4] Édouard Louis, op. cit., p. 14.

[5] Ibid. p. 83-84.

[6] Ibid. p. 32-33.

[7] Ibid. p. 38.

 

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