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Le Tarmac (Théâtre)

Karim Kattan, Préliminaires pour un verger futur

Comme un amour des commencements dans Préliminaires pour un verger futur de Karim Kattan

Par Hanen Allouch

CVT_Preliminaires-pour-un-Verger-Futur_5357Préliminaires pour un verger futur (2017) de Karim Kattan est un recueil composé de trois nouvelles. La dernière, qui prête son titre au volume, constitue un aboutissement de la narration après deux autres récits, « Iode » et « Bombay, midi, à la fin août 1948 ». Cet aboutissement n’est pourtant pas une destination définitive, puisqu’il constitue une sorte d’hymne aux débuts des odyssées. En exergue du volume, nous lisons une sorte d’inscription dans une mosaïque du fragmentaire qui présente la traversée littéraire comme un parcours entre des « éclats de vie ». L’auteur, né à Jérusalem, vivant entre Paris et Bethléem, nous donne à lire l’histoire d’une série de déplacements spatiaux, langagiers et affectifs que l’expérience littéraire rend possibles et qu’elle ne saurait isoler les uns des autres.

Faut-il lire dans le « verger futur » les prémices d’un jardin à cultiver, semblable à une chute voltairienne à la fin du récit d’un voyageur très peu candide ? Et le personnage « arabe » se fait-il l’écho d’un étranger camusien qu’un Kamel Daoud se plait à (dé)conter ? L’œuvre de Kattan a le mérite de poser de nombreuses questions qui déconstruisent les compromis réducteurs apportés par les réponses définitives.

L’espace amoureux

« Là où la carte découpe, le récit traverse1 », Kattan rejoint de Certeau dans l’expérience du récit en tant que transgression des frontières. De Gaza à Tel Aviv, de Haïfa au Japon, du Soudan vers Londres, en passant par Bombay, les trois récits déplacent les passions des personnages entre des villes et des pays vécus et réinventés. Les itinéraires retracés semblent coïncider avec une cartographie d’un territoire où l’amour se loge, provisoirement, dans l’attente de l’avenir d’une promesse : « J’attends de t’aimer là où je dois t’aimer2 ». Selon la géographie du voyage amoureux, à « Haïfa nous regarderons la grande mer, la Méditerranée qui est une Caraïbe3 », dans une sorte de superposition des espaces autour d’une nouvelle configuration qui estompe les contours des espaces parcourus et qui abolit les frontières entre soi et l’être aimé.

D’un pays à l’autre, l’amour attribue une adresse à l’expérience cosmopolite des amoureux, s’abritant malgré eux dans des espaces ravagés par la guerre. Malgré tout, l’amour survit à son adresse militaire : « vingt-six-minutes et trente-cinq secondes de latitude Nord et trente-quatre degrés, vingt et une minutes, vingt secondes de latitude Est, c’est l’adresse de leur amour4 », dans cet hôtel de Gaza surveillé par les satellites de l’armée israélienne.

D’une langue à l’autre

Dans le premier récit, « Iode », l’intrigue évolue grâce à un dispositif d’enchâssement : le récit enchâssant restitue des moments d’un séjour amoureux à Gaza, alors que le récit enchâssé se rapporte à des souvenirs intimement liés à l’expérience des langues. À supposer qu’il s’agit plus d’une juxtaposition que d’une hiérarchie entre un récit englobant et un autre englobé, le récit de souvenirs permet à la langue maternelle du narrateur de devenir protagoniste, après avoir été une langue interdite : « ta mère te dit non ne parle pas ta langue, pas ici, parle les langues qu’on t’enseigne à l’école, oublie la langue rauque de la mémoire5 ». Cette langue maternelle est présente grâce à la voix de la mère qui rappelle sans cesse à son fils les dangers qui expliquent cet interdit. En même temps, la mère transmet à son fils la difficulté de « survivre dans sa langue6 » et la nécessité de « porter les autres langues comme des déguisements7 ». Clairement, la mère distingue entre les langues de la vie et les langues de la mort : « les gens de notre langue meurent ; mais dans leurs langues on ne meurt pas8 ». Le fils s’expose à la mort en parlant l’arabe : c’est comme si la guerre était avant tout une atrocité monolingue contre les prises de parole dans d’autres langues : « Il m’avait dit, une fois, exaspéré, les Arabes n’avaient que ça, la parole En arabe, on dit : frapper de la mâchoire9 ».

L’arabe, langue de la mise en danger, est aussi la langue de l’amour, de la douleur et de l’érotisme. Kattan rejoint la réflexion de Kilito dans Je parle toutes les langues, mais en arabe (2013) : « tout locuteur s’exprime dans les langues étrangères à partir de la sienne10 ». Dans le premier récit, « Iode », elle redevient l’univers de l’être aimé lorsque son amant lui « a redonné la langue » et lui « a rendu les mots11 », en accompagnant le mot « cuisine » en arabe d’un baiser qu’il a posé sur le bas de son dos. Dans le deuxième récit, « Bombay, midi, à la fin août 1948 », Émilie « prononce le japonais avec l’accent arabe12 » et écrit à ses sœurs en arabe pour leur faire découvrir la calligraphie japonaise. L’arabe devient la langue d’une affection bienveillante qui accueille le plurilinguisme des personnages en quête de nouveaux espaces linguistiques. Dans le dernier récit, en plus d’être la langue de la passion interdite, l’arabe exprime la douleur extrême « sakakin fi albi13 » qui signifie « des couteaux dans mon cœur14 ».

De l’amour et de la langue vers le commencement

Dans « Iode », le conflit entre les représentions de soi et de l’autre situe l’histoire d’amour homosexuelle, intensément vécue dans la quête d’une Palestine à retrouver, dans un hôtel à Gaza sécurisé par l’armée israélienne. Le moment culminant de cette histoire d’amour est un baiser échangé dans une ruelle de Jérusalem : « Je n’avais jamais, de ma vie, rien fait d’aussi choquant. J’en ai encore le goût dans la bouche même si ici je suis à des continents de Jérusalem15 ».

Dans le dernier récit, « Préliminaires pour un verger futur », le couple qui évolue à l’ombre d’une histoire triangulaire vit les événements de l’Intifada palestinienne comme un déchirement qui double la réalité vécue d’une autre vision sans rapport avec le pays qu’ils avaient connu :

C’est l’Intifada, une fois de plus, et ils se voient, là, sur toutes les chaînes. À la télé, ils disent le nom de leur pays. Avec un p, dur comme un crachat, pas le f qu’ils utilisent Asma et lui, comme le vent qui souffle dans les vallées.

Il y a donc la « Palestine » avec un « p », dans les langues indo-européennes, et la « Falestine » avec un « f », en arabe ; les deux désignations coïncident avec différentes représentations médiatiques.

Aux intersections des langues et des passions possibles et interdites, dans la langue française de l’écriture, s’invitent une nécessité et un amour des commencements : cette première œuvre de Karim Kattan en est le prélude qui prépare à un chant à venir.

1 Michel de Certeau, L’Invention du quotidien, tome 1 : Arts de faire. Paris : Gallimard, coll. « Folio essais », 1990, p. 189.

2 Karim Kattan, Préliminaires pour un verger futur, Tunis, Elyzad, 2017, p. 89.

3 Ibid.

4 Ibid., p.33.

5 Ibid., p.14.

6 Ibid., p.16.

7 Ibid.

8 Ibid., p. 28.

9 Ibid., p. 20.

10 Abdelfattah Kilito, Je parle toutes les langues mais en arabe, Paris, Sindbad, Actes Sud, 2013, p. 34.

11 Karim Kattan, Préliminaires pour un verger futur, op. cit, p. 37.

12 Ibid., p. 66.

13 Ibid., p. 108.

14 Ibid.

15 Ibid., p. 27.

Discussion

Une réflexion sur “Karim Kattan, Préliminaires pour un verger futur

  1. A reblogué ceci sur Rajah Al Hurra.

    Publié par A JACOB | 13 mars 2019, 18:05

Le tour du monde des arts francophones

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