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Abdelkader Djemaï

Abdelkader Djemaï, Le jour où Pelé…

Le football, un art de fraternité

Par Ali Chibani

 

 

                Dans Le jour où Pelé…[1], Abdelkader Djemaï s’intéresse à une période très peu abordée par les romanciers algériens pourtant habitués à faire concurrence aux historiens. Il s’agit en l’occurrence des premières années de l’indépendance.

                Le narrateur évoque quelques journées de la vie de Nourredine, un jeune Oranais, qui se rend au stade de football pour assister à un match historique. Celui-ci oppose, le 17 juin 1965, l’équipe brésilienne menée par l’immortel Pelé à l’équipe algérienne qui a participé, grâce à ses « Fellaghas du ballon rond » dont le célèbre Makhloufi, à la médiatisation du combat algérien en quittant discrètement la France où ils évoluaient pour constituer l’équipe du FLN qui a préfiguré la naissance de l’État indépendant[2].

Oran, un chronotope historique

CV_DjemaiLe-jour-où-Pelé-325x495                Le jour où Pelé… nous offre d’abord une description de la ville d’Oran en 1965 sous le règne d’Ahmed Ben Bella présent dans les tribunes pendant le match. Cette ballade solitaire, qui rapproche la démarche du personnage de celle du lecteur, n’est pas qu’une simple visite de ce qu’a été la ville oranaise après l’indépendance. Elle constitue une véritable rencontre avec un peuple à la recherche de son identité et de sa culture, confronté à la pauvreté et aux difficultés de la vie quotidienne. La liberté est néanmoins reconquise et c’est tout ce qui compte à ce moment-là pour Nourredine : « Il pouvait aller maintenant au stade, au cinéma, sur les hauteurs du Belvédère, sentir l’odeur de la Méditerranée et revoir le port que son père connaissait si bien. » (p. 48). La guerre est certes finie, mais son souvenir hante tous les coins de rue et tous les esprits : « Son odeur flottait encore dans la vie de tous les jours. Par moments, elle sentait la peinture rouge-sang comme les yeux des sardines fraîches. » (p. 43)

                L’indépendance, c’est aussi la liberté de circuler dans un espace qui a été fermé pour séparer les habitants de la ville : « Il n’y alla plus quand l’armée avait séparé les quartiers algérien et européen. Il devenait risqué alors de se mouvoir, de visiter ses proches, de consulter un médecin au centre-ville que les Algériens ne fréquentaient plus. » (p. 65) Or cette liberté chèrement acquise est vite devenue « nationalisable », ainsi que la culture : « Nourredine avait entendu Ben Bella proclamer du haut des marches de l’Opéra la nationalisation des salles de cinéma. » (p. 58) Cette « nationalisation » de l’indépendance a été dénoncée par bien des auteurs, parmi lesquels Nabile Farès :

… reconnaissance d’une indépendance nationalisée, restreinte à l’emprise d’un parti politique et d’une armée qui, à l’époque, avait comme visée principale, la conquête de tous les pouvoirs en Algérie : pouvoir politique, économique, territorial, linguistique, auxquels on ajouterait aussi bien, imaginaire, littéraire, historique ; les pouvoirs culturels, universitaires, scolaires, d’éducation étant laissés au projet d’une islamisation et arabisation soutenues par un mouvement cultuel et politique qui se considérera de lui-même, en dépit d’autres formations politiques, linguistiques, cultuelles et culturelles, laïques, dépositaire de la légitimité symbolique, institutionnelle du pouvoir politique en Algérie, sous l’appellation quelque peu imaginative de front islamique du salut.[3]

L’Opéra d’Oran, jadis occupé par l’armée coloniale, est, comme tous les lieux de la ville, un chronotope historique qui – pratique si récurrente dans l’œuvre de Goethe et de Balzac – condense l’histoire en un lieu. Précisément, dans Le jour où Pelé…, ce chronotope condense les vingt dernières années de l’Algérie. Cette condensation met ainsi en contigüité la cassure qui s’est produite à la « nationalisation » de l’indépendance algérienne et la distance qui sépare les nouvelles réalités politiques, sociales, économiques, culturelles et linguistiques des idéaux de celles et ceux qui ont combattu l’empire colonial : « Dans le cadre de l’arabisation du pays, le colonel Gamal Abdel Nasser n’avait pas hésité, lui, à expédier tout ce qui lui tombait sous la main, même, disait-on, des vendeurs de cacahuètes. » (p. 41)

Un match pour se sentir humain comme les autres

Le match opposant l’Algérie au Brésil guidé par le mythique Pelé offre l’occasion de vivre dans l’extase collective et d’entrer dans le Panthéon des grandes nations du football. Le peuple algérien veut profiter de ce moment qui participe à la construction de sa mythologie contemporaine pour croire en la réalité du prestige et de la grandeur de la nouvelle nation. Le passage de Pelé honore la ville d’Oran, d’après le père de Nourredine, nullement déçu par le score final. Il s’agit avant tout de réparer une blessure narcissique, de sortir de la nuit du silence où le peuple colonisé fut longtemps séquestré, privé de la possibilité de dire son nom, avant d’être soumis à un régime tyrannique. Aussi ce moment de bonheur est-il qualifié de « convalescence » :

Puis, sans qu’il s’y attende, des berlingots de lait aromatisé et des insultes aigres se mirent à tomber sur la tribune officielle que Ben Bella s’apprêtait à quitter, entouré de sa garde rapprochée. […] C’étaient seulement des gestes de colère ou de panique. Une stupeur inquiète s’était emparée des travées. Mais, rapidement, et sans qu’il y eut besoin de l’intervention des forces de l’ordre, ce qui aurait à coup sûr gâché pour de bon la soirée, le calme revint. Ce n’était pas celui qui vient, dit-on, après la tempête pour réconforter les corps et les âmes. C’était un calme qui ressemblait à une convalescence. (p. 112-113)

La parenthèse heureuse qu’est ce match est aussi un moment de grand plaisir artistique. Fin dans son recours à l’implicite pour rendre compte des réalités sociales, Abdelkader Djemaï insiste avec précision sur les émotions des supporters face à la beauté des gestes des joueurs et des buts, fussent-ils brésiliens : « Devant ce but à la beauté fatale, les spectateurs étaient partagés entre des émotions contradictoires. Ils avaient le sentiment exaltant d’avoir vécu un moment incomparable : voir Pelé à l’œuvre, seul tel un grand artiste sur une scène nue, éclatant de présence, impérial et rayonnant. D’un autre côté, c’était contre les leurs qu’il avait marqué. » (p. 106) Cette rencontre initie donc à l’expérience de l’altérité douce et heureuse, dans un pays marqué par l’inimitié, d’une fraternité qui transcende les frontières des nations et reconnait l’égalité des peuples dont les joueurs sont le symbole vivant :

… alors Pelé et ses compagnons essaieront de prouver, par leur jeu étourdissant, qu’ils sont de véritables étoiles du football mondial, alors l’équipe algérienne dont l’exhibition est attendue avec autant de curiosité que de sympathie, essaiera de montrer qu’elle peut, au moins pendant de longs moments, être égale à son adversaire, alors le public vivra, pendant quatre-vingt dix minutes des moments de plaisir, de jouissance presque jamais atteints. (p. 96)

                Le parcours de Nourredine dans la ville d’Oran nous fait vivre l’initiation des Algériens à la liberté et à l’exercice de leur indépendance après plus d’un siècle de colonisation. Le bonheur apparait comme un sentiment toujours altéré dans la jeune nation et le peuple pris au piège des constructions politiques, souvent violentes, qui ne tiennent pas compte de son existence. Ce roman constitue enfin une véritable initiation du lecteur à l’histoire et à l’atmosphère qui régnait pendant les premières années de l’indépendance algérienne. Le coup d’Etat orchestré par Boumediène et la stupeur dans laquelle le putsch a plongé les Algérien-ne-s clôt ce roman et – avons-nous le sentiment – en appelle un autre.

[1] Abdelkader Djemaï, Le jour où Pelé…, Bègles, éd. Le Castor Astral/Alger, éd. Barzakh, 2018.

[2] Lire à ce propos Dine Philip, Rey Didier, « Le football en Guerre d’Algérie », Matériaux pour l’histoire de notre temps, 2012/2 (N° 106), p. 27-32. URL : https://www.cairn.info/revue-materiaux-pour-l-histoire-de-notre-temps-2012-2-page-27.htm

[3] « Algérie 2013 : vocation politique et information », Club de Mediapart, mise en ligne le 12/07/2013. Url : https://blogs.mediapart.fr/nabile-fares/blog/120713/algerie-2013-vocation-politique-et-information

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