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Sylvie Kandé

Sylvie Kandé, Gestuaire

Gestuaire de Sylvie Kandé

 

par Virginie Brinker

 

Gestuaire[1], le troisième ouvrage poétique de Sylvie Kandé, fixe dans l’éternité du poème un ensemble de gestes possibles à l’homme, des plus insignifiants aux plus remarquables, des plus violents aux plus tendres, comme le rappelle la coda, à la fin du recueil. Ce texte, métapoétique, explicite la démarche artistique, tout comme un poème tel « Brève de main », de sorte que le recueil apparaît comme une véritable expérience poétique, à la recherche d’un art de dire le geste.

 

Renommer le monde

 

Un geste a la particularité d’être ou de n’être pas signifiant, à l’instar des poèmes du recueil, où percent parfois certaines unités thématiques, notamment autour de l’esclavage, du deuil et de la figure paternelle, et d’autres fois le seul plaisir du signifiant lui-même et de la matérialité du mot, dans son épaisseur rythmique et sonore.

 

À cet égard, la première strophe de « L’Oiseau de Septembre » pourrait apparaître comme métapoétique :

 

Gestes au miroir dans une masure sans rime ni raison

Une porte grince une persienne claque – conversations

Ce n’est rien juste le temps qui tente de battre la mesure

Arpente ses quartiers vétustes en claquant du talon

du vestibule à la souillarde du cellier à la soupente

La clé la clé est dans la redondance le reflet le renom

 

Si l’on accepte de prendre le dernier segment dans son sens littéral, à l’instar de Michel Leiris jouant volontiers du littéral et du figuré dans son Glossaire j’y serre mes gloses – intertextualité à laquelle nous invite la poétesse elle-même dans « Coda » –, il semblerait bien qu’au milieu d’un d’enchaînement de poèmes parfois « sans rime ni raison », les effets de sens (« la clé ») reposent sur les redondances thématiques tissées par le recueil, celles que nous évoquions, mais aussi les échos liés à des figures et des motifs récurrents (l’oiseau, la pierre, le bar…), et le renom, c’est-à-dire ici, si l’on joue nous aussi sur les mots, la manière de « renommer » le monde.

Cela passe par les titres notamment, tel le malicieux « En gros… » qui évoque la mort d’un être minuscule, un moustique, ou, dans un registre plus grave, « Coup de chapeau », évoquant une bavure policière. Dans « En gros… », au-delà de l’ironie qui s’abat également sur la citation de Coltrane, et du jeu évident – qui rappelle le « o » dégringolant de « Mouette » dans un poème qui évoquait la chute de l’oiseau – point peut-être un art du paradoxe, à même de dire le geste.

 

Le paradoxe comme art du dire le geste

 

En effet, dire le geste « qui ne s’entend ni ne s’écrit[2] » requiert d’inventer une langue, d’orchestrer les mots autrement. Ce peut être en faisant la part belle à la narrativité,  comme dans « Cannes », ou au soliloque (« Je me parle beaucoup à moi-même à haute voix je songe[3] »), puisque le geste, comme on peut le lire dans « Brève de main », « m’appartient en propre ».

Mais c’est peut-être surtout en prenant acte de ce paradoxe (le geste ne s’entend ni ne s’écrit) et en faisant de ce paradoxe, justement, un véritable geste poétique que l’on parvient à le dire. D’où les titres paradoxaux – de section (« Qui gagne à être tu ») ou de poème (« Des choses qui gagnent à être tues »). Les gestes sont d’ailleurs eux-mêmes paradoxaux et contradictoires, « des gestes de mort et de vie, d’extrême tendresse et de violence inouïe[4] », et pour les dire, le recueil pointe des termes, là encore, eux-mêmes paradoxaux : les gestes sont « las » (p. 22) et « arrondis » (p. 24), ou, tout au contraire, qualifiés de « lapidaires » (p. 94). Ainsi, ceux qui entendent les figer dans un sens monolithique et immuable ne sont point des poètes, ils sont même le contraire des poètes : des meurtriers, à l’instar du génocidaire qui s’écrit : « C’est que nous, nous maîtrisons l’art des gestes ; eux, depuis la nuit des temps, se contentent de mouvements » (p. 26).

 

Pour entendre les mots de la poétesse elle-même sur ce recueil, n’hésitez pas à consulter l’interview réalisée par notre partenaire, Les Lectures de Gangoueus, accessible depuis le lien suivant :

http://www.sudplateau-tv.fr/2017/08/07/les-lectures-de-gangoueus-invitee-sylvie-kande-pour-gestuaire/

Sylvie Kandé est lauréate du prix Louise Labé pour Gestuaire.

 

[1] Sylvie Kandé, Gestuaire, Paris, Gallimard, 2016.

[2] « Car du geste qui ne s’entend ni ne s’écrie », « Brève de main », ibid., p. 40.

[3] Ibid., p. 101.

[4] « Coda », p. 103.

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