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Littérature et migrations, Littérature et Mémoire, voyage de l'écriture, Sylvie Kandé

Sylvie Kandé, La quête infinie de l’autre rive

Au-delà des naufrages

 

par Nicolas Treiber

 

Pour exister, les exploits demandent à être consignés, transmis, chantés. C’est là l’objet même du genre épique dans lequel Sylvie Kandé inscrit La quête infinie de l’autre rive. Une « épopée en trois chants », parue aux éditions Gallimard en 2011, inspirée des hauts faits d’Aboubakar II. Au début du XIVe siècle, cet empereur du Mali a entrepris de franchir l’océan. À sa suite, 2 000 pirogues se sont lancées à l’aventure des flots. Leurs équipages impavides ont ramé vers l’autre rive jusqu’à l’épuisement. Personne ne sait s’ils ont atteint leur destination. Mais leur légende continue de surnager au milieu de l’Atlantique. Comme si l’eau conservait des bateaux la mémoire des sillages. Il revenait à la poétese de relever les traces de cette traversée.

 

Poétique de la mer étale

 

Le premier chant débute dans le sel et le soleil qui rongent les visages des rameurs, qui altèrent le jugement mais pas le courage ni la foi en l’empereur. Et le poème cristallise le temps qui goutte de leurs gestes infiniment répétés :

 

Comme qui dirait bourrelés par l’attente

nous ses canotiers sommes là d’abord

une goutte de temps

suspendue

au

fil

de

nos

p

a

g

a

i

e

s[i]

L’océan semble trop vaste pour ce voyage. Ne reste de la flotte que trois barques à la dérive. Mais la détermination de l’équipage du Manden Mori ne faiblit pas. Comme le rappelle le second chant, elle s’offre en brise-lame aux vagues : « Haute était la vague / et plus haute encore l’espérance[ii] ». Cette aventure – ce « rêve irrévocable / qui préfère se saborder que de se rendre à la raison[iii] » – assume sa durée indéfinie :

 

Notre voyage fut doux paladins :

Il vient de commencer et n’aura pas de fin

Car nous restons la chance de la mer

De découvrir ses bornes et chacune de ses rives[iv]

Les voyageurs semblent moins se hasarder sur l’océan que ce dernier chercher à travers eux à atteindre la pleine conscience de lui-même. La traversée acquiert une dimension heuristique. Elle est affaire de connaissance et de reconnaissance. Sylvie Kandé conjugue dans son épopée une odyssée maritime au reflux de mémoires englouties.

Dans leur naufrage à la fin du premier chant, les derniers esquifs soumis à la tempête emportent avec eux la possibilité d’écrire une autre histoire. Un récit concurrent au commerce triangulaire et à la traite des esclaves dont les victimes sont enfouies dans le sinistre passage du milieu :

 

Mais au fond des abysses glauques

les doubles des pour-être-enchaînés-estampés-lacérés-avant-que-d’être-jetés-muets-d’horreur-hurlant-de-rage-par-dessus-bord-à-la-grâce-des-chiens-de-mer

croisaient leurs mains sans chair

au sommet de leur crâne[v]

 

L’océan partage avec le récit historique ses béances de sépulture hantée par la présence spectrale des trépassés :

 

Non l’histoire ne serait pas écrite autrement

et la mer de prendre sur elle la fable

de rouler son blues au-dessus des naufrages

et des longs banquets tristes des mânes

dans leurs nécropoles de sable blanc[vi]

Pourtant, en mettant un terme à l’aventure de l’empereur malien, loin de signer son échec, le récit du naufrage contribue à magnifier sa geste et son désir de connaître l’au-delà des mers.

Le second chant qui conte les préparatifs de l’expédition en imagine également bien d’autres dénouements. Dont celui de l’accostage, de la rencontre et des épousailles entre les peuples d’Afrique et d’Amérique « avant même d’avoir connu leurs noms[vii] ».

Ainsi, l’épopée de Kandé parvient-elle à devancer le récit des découvreurs venus d’Occident qui donnèrent son nom à l’autre rive, au bout de leur voyage dans une traînée de sang. Ce faisant, le poème se charge d’une fonction sépulcrale : il libère les noyés de l’histoire en érigeant ses stèles de mots.

 

Et les grands fonds glauques probablement se dépeuplèrent

des pour-être-enchaînés-et-flétris-avant-que-d’être-jetés-tristes-bestiaires-par-dessus-bord-au-bonheur-du-grand-squale.

 

Une éthique de l’aventure

 

Le rêve d’une autre histoire destinée à panser les blessures du passé finit par informer le récit des cauchemars du présent. Le troisième chant manifeste le lien entre l’épopée de l’empereur et celle des migrants contemporains. L’espoir de franchir l’océan devient le thème principal de leur commune fugue nautique :

 

Si je réussis on dira que j’ai fait quelque chose

Et si je fais naufrage on saura au moins

Que je suis mort d’avoir essayé[viii]

Les voici immobiles dans leur patera au milieu d’une mer d’huile. Panne de moteur et de GPS. Condamnés à ramer. À subir la faim et la soif et les « lames scélérates ». Ils sont de la même étoffe que l’empereur. Des aventuriers. Dont Georg Simmel[ix], dans un petit livre sur l’aventure, affirme la parenté avec les artistes et les joueurs. À l’instar des premiers, ils prennent pour règle de leur action leur propre nécessité intérieure. Avec les deuxièmes, ils tentent le tout pour le tout en se fiant aux hasards des fortunes de mer, aux roulements imprévisibles des vagues et à leur volonté impérieuse d’en franchir une à une les crêtes.

Dans le premier chant, Nassita Maninyan, la griotte, encourageait les derniers survivants de l’expédition impériale en rappelant la règle éthique de leur mort épique : qu’ils rament sans faiblir jusqu’à leur dernier souffle. Car cette mort les prémunira de l’oubli :

 

À chacun sa manière de trépas

mais la renommée du brave ne finit pas

À chacun se part de chance

mais faute de pèlerins ne cesse pas le pèlerinage

Ramez toujours plus droit ramez donc plus fort

 

Car la flèche qui te cible

s’il t’est impossible

de l’esquiver d’une feinte

il faut qu’en pleine poitrine

t’en atteigne sans faillir la pointe[x]

À la fin du troisième chant, la barque chargée de migrants rejoint ce théâtre de la fabrique de l’héroïsme. Un jeune homme prend cause pour la possibilité du retour. La retraite devant l’adversité n’est pas honteuse :

 

Car si on conspue qui se défausse et à juste raison

il y a un salut pour ceux qui reviennent de voyage

un compliment pour ceux qui ayant goûté des périls

retrouvent enfin la route de la maison[xi]

Mais le pilote douche ces illusions de revenir sur leurs pas. En effet, « la terre est à portée / et à portée nos châteaux en Espagne ». Il en coûte un appel aux secours, un sauvetage, une quarantaine, l’oubli du pays et du nom qui permettront d’entrer « dans cet empire / par la petite porte », de « se faufiler entre les mailles du filet/ pour profiter à notre tour du pactole[xii] ». De poursuivre sans fin l’aventure du rêve de l’Europe. Car l’amer réveil n’appartient pas à l’épopée. Le troisième chant s’achève en point d’orgue sur un plongeon. En nageant, Alassane compte atteindre plus rapidement la rive, « c’est-à-dire si la rive est pour lui / À chacun sa propre chance[xiii] ». Telle est la règle mortelle de l’aventure. Des migrants qui jouent leur vie sur le grand tapis salé. Comme des coups de dés dans l’océan.

 

 

 

La quête infinie de l’autre rive vient de recevoir le prix Lucienne Gracia-Vincent sous les auspices de la Fondation Saint John Perse.

[i] 21

[ii] 56.

[iii] 24

[iv] 24

[v] 39

[vi] 39

[vii] 81

[viii] 90

[ix] Georg Simmel, La Philosophie de l’aventure, traduit de l’allemand par Alix Guillain, Paris, L’Arche, 2002, p. 73-74.

[x] 37-8

[xi] 103

[xii] 104

[xiii] 107

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