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Nabile Farès

Nabile Farès, L’Etrave. Voyages à travers l’islam (inédit)

« Tu n’iras pas piétiner le cœur des gens »

par Ali Chibani

 

 

 

Avec L’Etrave[1], Nabile Farès continue à s’interroger et à nous interroger sur l’Histoire d’une humanité marquée par ses propres violences. Telle une étrave qui fend les eaux, son dernier roman, publié à titre posthume en Algérie, traverse des histoires douloureuses qui suscitent des questionnements auxquels il répond à travers ses personnages. L’antisémitisme, l’islamisme, le colonialisme, les totalitarismes… sont source de souffrances psychiques et physiques. Est-ce par effet de la souffrance morale engendrée par la mise en péril de soi, due à la confrontation avec les tragédies historiques, que le narrateur est malade et hospitalisé pour une opération au cœur ? La question peut se poser particulièrement quand l’auteur fait dire à Rachel qui conseille sa fille Anna : « tu n’iras pas piétiner le cœur, la terre, l’amour des autres gens, des autres personnes, tu resteras tranquille, vigilante, pas sourde, tu aimeras le monde et détesteras les imbéciles… » (p. 46-47). La possibilité de vie du narrateur est possibilité de dire et d’écrire un récit qui soit, comme la chambre où le patient se trouve après son arrêt vasculaire, une « “Umsit” qui voulait dire, en termes plus clairement déployés, Unité mobile de soins intensifs » (p. 128). Celle-ci, par la mobilité de ses personnages dans le temps et l’espace, pallie l’angoisse et la souffrance de l’humanité, de la même façon que les médecins qui rassurent leur patient.

Des personnages en « miroir »

Rachel est le personnage avec qui Ahlan Blech, algérien, kabyle, dialogue. C’est aussi elle qui ouvre les voies du cœur du narrateur bouchées par les souffrances d’une vie de « solitudes », un cœur « piétiné » par des « z’humains » qui restent innommables, substituant à leur nomination des points de suspension qui indiquent que, par leurs gestes et leur violence, ils heurtent la pensée et échappent à la raison humaine : « ah oui, on peut généreusement lui en vouloir, surtout quand ça se met à s’occuper des vies, des gens, des dégâts, en avalanche, ça se met, comme ça, dans tous les temps, ça empêche les vivants de vivre, c’est terrible un ……, ça empoisonne la vie des autres, pour longtemps, ça dépasse même les bornes du présent… » (p. 49).

Rachel est une artiste-peintre et psychanalyste qui permet au narrateur d’être en lien : en lien avec elle, en tant que femme aimée, en lien avec Anna, avec la possibilité d’un autre monde et la possibilité, voire la nécessité de rester en vie, comme lui en intime l’ordre affectueux cette dernière. Anna est une adolescente qu’on peut, à bien des égards, considérer comme le double-héritier du personnage-narrateur. Elle pratique l’écriture littéraire qui lui vaut un 18/20 et (s’)interroge sur l’Histoire : « Anna, qui, comme les enfants, les adolescentes, adolescents, a des manières de dire et de penser, sentir, profondément et étonnamment, ce qui a lieu dans les limbes, abîmes inconnus d’un être… » (p. 42). Comme le narrateur, elle a aussi le sens de l’ironie  : « Autre défi qui mêle bien, vie et mort, disparition et existence – je me rappelle qu’Anna entrant dans un magasin de soldes en juillet dont la vitrine était encombrée d’un panneau sur lequel était écrit en lettres qui pouvaient être monstrueuses, déplacées “Tout doit disparaître”, avait dit “Sauf nous” mi-blague mi-vérité. » (p. 168) Enfin, comme Ahlan Blech, Anna a besoin d’Elly, un personnage avec qui dialoguer.

Dans sa préface lumineuse et dense, Beida Chikhi nous éclaire sur le choix de Nabile Farès de construire des « personnages en miroir ». Après avoir mis en regard L’Etrave avec une très grande partie de la production littéraire de Nabile Farès : « On retrouve enfin le Nabile Farès dionysien ! Car, en dépit de la gravité de l’actualité sur un fond de destins croisés, de mariage en quête de sens, et de la puissance quasi destructrice de la réflexion, l’imagination crépusculaire se nourrit encore des fantaisies de ses récits précédents », Beida Chikhi, relevant le choix de l’auteur, écrit :

L’Étrave – ou « l’entrave » débarrassée de son pouvoir négatif –, sera un roman, avec des personnages, dont deux en miroir : le narrateur, un Algérien né dans une famille musulmane, momentanément nommé Ahlan Blech, encore en quête d’une part manquante de son identité, maître de conférences et psychanalyste, et Rachel, son double féminin, française convertie au judaïsme par empathie pour la souffrance du peuple juif, elle aussi maître de conférences et psychanalyste. (Préface, p. 11)

La construction des dialogues rapproche l’œuvre de Nabile Farès du conte en tant que celui-ci est une pratique sociale :

… toucher, en quelque sorte, la compréhension que je pouvais avoir de ce qu’elle-même [Anna] vivait : j’ai écrit dans le texte que la professeure a noté d’un 18, me dit-elle, que tout le monde a besoin d’un personnage qui l’accompagne dans la vie, un personnage inventé, ici, dans la vie d’ici, je veux dire : celle que l’on vit, que je vis ; un personnage avec lequel je peux vivre, courir, jouer, penser, ne pas avoir peur, franchir des barrières, n’importe quelles barrières, dedans, dehors, plutôt dehors venues dedans, des barrières faites de mots que j’entends, des méchancetés dites que je ne comprends pas, qui heurtent mon corps, dont je ne sais que faire, c’est vrai, je ne sais que faire de ces mots… (p. 42)

Le besoin d’un Autre avec qui dia-loguer pour comprendre la « logique » qui anime les comportements humains et avec qui remonter le temps et se promener dans le monde à questionner pour toucher aux origines (origines du présent, origines des cultures, des langues, des religions…) n’est pas nouveau chez Nabile Farès. Dans Yahia pas de chance, son premier roman, le personnage éponyme dialogue avec Amokrane et avec Claudine, Brandy Fax le fait avec James Baldwin, dans la première partie du Passager de l’Occident et avec Conchita dans la deuxième partie, le journaliste avec l’avocat Laabi dans La Mort de Salah Baye, Slimane Driif avec l’enfant Tania dans Il était une fois, l’Algérie. Car L’Etrave arrive comme le récit qui rassemble l’œuvre farésienne.

Par ces dialogues faits de questions-réponses, un personnage en dit un autre. La complémentarité amoureuse est aussi une complémentarité spirituelle dans la démarche de construction de sens qui anime les personnages. Une complémentarité qui peut apporter une réponse à la souffrance, à la douloureuse incompréhension face à l’étrangeté radicale des meurtriers assoiffés de pouvoir, et aussi l’espoir d’un monde où l’on n’ajoute pas le malheur au malheur :

Visiblement, les questions que me posait Rachel correspondaient à une mise en éveil de mes capacités à répondre à ce qui lui tenait à cœur, à l’automne prochain, à Corfou ; et, animé, sans doute, par l’actualité et intensité de ses paroles, un peu pour la Kabylie, le monde dit arabe, Israël, le grand-père disparu, sans laisser de traces, le grand-père dit musulman, j’acquiesçais, naïvement, mais, fermement, pensant à la réconciliation des mondes dont parlaient Rabbi Yehouda et Rabbi Abahou, pour Anna, Elly, son personnage, l’étranger que j’étais. (p. 179)

La démarche de compréhension s’accomplit souvent par la marche ou le voyage à travers l’Europe, le Proche-Orient, l’Afrique du Nord et les promenades dans Paris… Ce voyage et ces promenades, par les questions qu’ils font émerger et les réponses qu’ils apportent, mènent aux racines de l’antisémitisme en Europe et dans les pays musulmans, aux racines de la souffrance de Rachel et du personnage narrateur. Inquisition, intégrismes, déportation, colonisation…, l’histoire méditerranéenne se construit, allant des temps anciens à la dictature meurtrière de Bachar Al Assad, en passant par les invasions arabes en Afrique du Nord, les violences musulmanes en Espagne, le nazisme et la guerre d’Algérie…

 

Une religion qui se tue de l’intérieur

De même, l’histoire individuelle, parfois autobiographique, est un miroir de l’Histoire collective, dans un texte qui pose « des questions qui touchent bien aux pères des pères, si je peux dire, et, avant eux, à ceux que d’autres appellent “aïeux”, d’autres, pères de grands-pères, aux noms écrits presque à l’infini ou au commencement, comme cela se dit, des temps et des noms… » (p. 70), accessibles notamment à travers la sagesse rabbinique. Nous pouvons nous intéresser au moment où Ahlan Blech cherche la vérité sur la disparition de son grand-père maternel, mobilisé en tant que traducteur par la France coloniale et tué dans la bataille de la Somme. Il est intéressant de remarquer que si la famille du personnage-narrateur a refusé de voir la vérité de la disparition du grand-père pour lui préférer une explication mensongère (il aurait abandonné les siens) mais qui le garde en vie, les musulmans refusent de voir ce qui, dans les origines de l’islam, existe comme violences, meurtres et surtout refusent de vivre avec l’idée que leur religion a été précédée par deux autres. Est-ce la raison pour laquelle les Etats des pays musulmans enseignent, par honte non-avouée – « une (h)ontologie de soi et des autres » –, que le Coran inclut la Bible et la Torah et les corrige – « correction » qui, de nos jours, est débordée par sa violence, évoluant de la « rectification » présumée au châtiment réel au nom d’une religion qui, ce faisant, se tue de l’intérieur – quand le prophète Mohamed, rappelle Nabile Farès, a inclus l’islam dans le judaïsme et le christianisme :

Tous ces noms écrits n’ont pas été dits et écrits pour affirmer que ce sont ces seuls noms qui compteraient jusqu’à la fin des temps mais pour montrer que les noms des personnes, tous les noms, tous leurs noms, tous les noms de toutes les personnes, sont précieux pour chaque histoire et à plus forte raison pour cette histoire qui vient après celles des deux autres histoires et  religions, judaïsme et chrétienté, celle des musulmans qui vient après, celle du Coran, qui  vient après, la troisième religion, si l’on veut, qui n’est pas la première, qui est prise dans la première, incluse, pourrait-on dire, à partir d’Ishma-ël, et ce n’est pas un péché, ni un mal, ni une tare, de venir après, une histoire qui vient après celle des parents, ce n’est pas parce qu’on peut être, comme tout le monde, dans la tête des parents, avant de naître, qu’on serait né avant eux, leur amour, leur haine, leur silence, leur époque ; je me rappelle une histoire, dis-je à Rachel ; une histoire que je n’ai pas inventée, qui s’est passée. On ne badine pas avec les siècles, paraît-il, sauf pour faire la leçon aux enfants : au douzième, ni avant, ni après, c’est une histoire qui a été racontée, colportée, habillée, transmise jusqu’aujourd’hui, que l’on trouve dans des livres dits de sagesse et d’humour ; ça se passe à l’école, lors des enseignements qui se faisaient, se font toujours, dans une école que l’on appelle, en arabe, le « Kouteb », école où on apprend à écrire, lire le livre dit sacré (on reviendra sur cette histoire de « sacré ») – le Coran – école où l’on apprend l’histoire de l’islam, du moins une certaine histoire de l’islam, très expurgée, pacifiée, belle, pleine de légendes, fausses, controversées, dirai-je en voulant être juste, enfin, sur le prophète, ses femmes, ses dits, eux aussi dits Compagnons, Majuscules, sans doute, je me rappelle qu’enfant, à sept-huit ans, après avoir appris quelques versets, comme on dit sourates et entendu parler des merveilles de ce que ce livre pouvait faire, on ne parlait jamais des dégâts que ce même livre pouvait entraîner, par exemple, non, avait entraîné, non, on ne parlait d’aucun crime, d’aucun meurtre dans les lieux saints, jours de prière dans des mosquées, celle de La Mecque, par exemple, c’est pas rien, tout de même le meurtre d’un Commandeur des Croyants dans sa mosquée, Non, on ne nous en parlait pas, ni à ce moment, ni plus tardivement d’ailleurs, et, je crois que, même si on nous l’avait dit, en tant que petit, on n’aurait rien compris, on aurait continué de ne pas penser et d’écouter, par obligation, par incompréhension, par hypnose, peut-être, dirait-on aujourd’hui… (p. 70-72)

« Farès vise, selon la Préface de Beida Chikhi, la pensée critique que l’islam contient mais qui demeure encore voilée. La tâche de l’écrivain est de la dévoiler et de la faire passer dans l’énergie structurante de la société et de la culture. L’Étrave compose un paysage capable d’accueillir cette pensée, de la révéler à partir de son propre voilement. Il s’agit d’envisager l’altérité comme un rappel à l’ordre, une puissance qui questionne, éprouve, impose une expérience des limites… » (p. 22).

C’est donc une invitation à remonter à la pluralité des origines des malheurs actuels qui nous est lancée par Nabile Farès :

L’origine est une parole qui finit par s’écrire au-delà des sentences de mort ; phrase qui me ferait écrire le verbe « penser » avec un « a » plutôt qu’un « e », « panser » l’origine, la vie, la séparation et, à travers la séparation la reconnaissance. Aussi ne puis-je qu’essayer de comprendre ce que voulait dire cette invitation, ces paroles d’un père qui manque. (p. 159)

Cette remontée mène aussi vers l’origine des noms, comme « ghetto », par la rencontre de leur inscription et de leurs traces dans le monde actuel :

Aurais-tu aimé, je ne trouve pas d’autre mot, vivre à Rome, Venise, Paris, aussi bien, aux temps longs, multiples, des ghettos ; tu sais maintenant d’où vient ce mot « getto » qui désigne le double quartier des juifs après le petit pont après l’arrêt du vaporetto Guidecca, à Venise, qui sépare les deux rives, dans le quartier de Cannaregio ; existe toujours le passage, la porte des Juives, des Juifs, quartier ancien, quartier neuf… (p. 35)

            Par ce voyage scripturaire et lucide dans l’histoire et l’espace méditerranéens, Ahlan Blech rencontre sa propre étrangeté, celle qui est inscrite dans l’histoire familiale, et par le partage de cette histoire, le partage de sa pensée et de ses espoirs, il intègre le pays d’Anna en intégrant le temps de vie de la jeune fille, joyeuse autant qu’elle est lucide : « Mais, je le souhaite, mon cher étranger ; et, bienvenu au pays de tout le monde, ajouta-t-elle, en souriant. C’est bientôt mon anniversaire, tu seras là ? » (p. 170-171) De la sorte, le personnage narrateur ne quitte pas sa « paura, la peur, la trouille rencontrée à mi-course sur le chemin de la vie, aux carrefours, supplices, des mondes, des tortures, des agonies, des espoirs, des illusions, des souffrances » (p. 158), mais, au bout de son long et périlleux parcours, entre dans une nouvelle histoire où le bonheur et la lucidité sont ensemble possibles, nous rappelant que, contrairement à la peur, « l’être ne se donne pas à mi-course[2] »

[1] Nabile Farès, L’Etrave. Voyages à travers l’islam, Préface de Beida Chikhi, Paris, éd. Barzakh, 2017.

[2] Nabile Farès, Le Champ des Oliviers, Paris, éd. Seuil, 1972.

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