Vous lisez...
Comptes-rendus de lecture

Tarik Khider, L’Affaire Khider. Histoire d’un crime d’Etat impuni

Assassinat de Mohamed Khider : un crime d’Etat

Par Ali Chibani

L’histoire de l’Algérie indépendante est traversée d’assassinats politiques qui sont souvent la répétition du meurtre fondateur et longtemps inavoué d’Abane Ramdane, l’Architecte de la Révolution, par l’armée des frontières.

                Parmi ces assassinats, il y a celui de Mohamed Khider, tué par balles le 3 janvier 1967 à Madrid où il s’était réfugié. Khider a été avant et après sa mort sali par des accusations de vol du « Trésor du FLN ». Ce dernier est constitué des cotisations des militants du FLN, notamment émigrés, et Khider en a été responsable.

Le cri du mort

               Couv-Khider-web_2 Il aura fallu 50 ans pour que cette affaire resurgisse en Algérie à travers un livre écrit par Tarik Khider, le fils de la victime, qui a consacré « sa vie à la recherche de la vérité sur la mort de son père » et publié chez l’éditeur indépendant Koukou Editions.

L’Affaire Khider. Histoire d’un crime d’Etat impuni[1] commence par retracer le parcours de Mohamed Khider, né en 1912 à Alger dans une famille de cultivateurs qui, pour des raisons économiques, ont quitté leur région d’origine, Biskra, et se sont installés dans la capitale.

La prise de conscience et l’engagement politique se construisent peu à peu chez le jeune Khider qui se souvient de la révolte du Rif au Maroc guidée par Abdelkrim El Khattabi et qui est sensible aux idées de Messali Hadj nommé à la tête de l’Etoile Nord Africaine (ENA). Arrêté lors des manifestations de Mai 45, il est emprisonné. A sa libération, il participe à la transformation du Parti du Peuple Algérien (PPA) en Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques (MTLD). Il est ensuite élu député avec Ahmed Mezerna.

Dans son parcours de militant, Mohamed Khider fait la connaissance de plusieurs personnalités qui vont être déterminantes, chacune à sa manière, dans la future guerre de Libération, et qui sont appelées les « Neuf historiques », fondateur du Comité Révolutionnaire d’Unité et d’Action (CRUA). Ce sont eux qui ont fixé la date du début de l’insurrection. Parmi ses « Neuf », on compte Ben Bella, Boudiaf, Ben M’hidi et Aït Ahmed qui devient le beau frère de Khider. Celui-ci compte parmi les victimes du premier détournement d’avion dans l’histoire mondiale quand l’appareil qui portait les dirigeants du FLN avait été arraisonné par les autorités françaises pour arrêter les cinq leaders.

Détournement de l’indépendance

Si les choix politiques à faire étaient clairs pour Khider avant et pendant la guerre d’Algérie, ils se sont compliqués après l’indépendance et l’accaparement du pouvoir par Ben Bella et, après le coup d’Etat de 1965, par Boumediene.

Après l’indépendance, Mohamed Khider soutient Ahmed Ben Bella avec l’espoir de le garder, puis de le ramener « à une démarche plus conforme à l’esprit de leur combat commun » (p. 96). Mais Khider est troublé par le comportement du nouveau président qui fait adopter son projet de Constitution par les cadres du FLN, devenu Parti Unique, dans une salle de cinéma et non au Parlement. La mort de Khemisti, ministre des Affaires étrangères, victime du premier crime d’Etat dans l’Algérie indépendante, inquiète aussi Khider qui finit par comprendre que Ben Bella « s’enfonce dans une posture de dictateur ». Khider devient finalement un opposant franc à Ben Bella et va jusqu’à se servir d’une partie des fonds du FLN dont il avait la responsabilité pour soutenir « la rébellion en Kabylie et […] celle de Chaâbani, dont les suites furent tragiques[2] ; il subventionna un mouvement armé dans le Constantinois ; il procéda à d’importants achats d’armes. Mais tout idée de profit lui était étrangère », rapporte son fils qui cite Vérités sur la Révolution algérienne de Mohamed Lebdjaoui.

Sous Boumediene, dont il approuve d’abord le coup d’Etat qui lui redonne l’espoir d’un changement politique, Khider se montre inflexible quant à la remise du « Trésor du FLN ». Ayant refusé de rendre ces fonds avant qu’on l’ait rétabli dans son honneur, Khider est une nouvelle fois accusé publiquement, par Boumediene, de détournement de fonds. Les attaques contre Khider ne s’arrêtent pas là. «Quelques jours après avoir participé au regroupement des forces de l’opposition », et précisément le 3 janvier 1967, Mohamed Khider est assassiné  par « un inconnu au faciès maghrébin » sous « les yeux de sa femme horrifiée. » (p. 127) Tarik Khider écrit : « L’enquête, menée rapidement par la police espagnole, établit l’implication de membres de l’ambassade d’Algérie à Madrid ». Des accusations confortées par Hocine Aït Ahmed dans une conférence de presse animée à Londres le 2 février 1967.

Un système politique hermétique

Enterré au Maroc, Khider n’est pas pour autant laissé tranquille puisqu’un mois après les funérailles, « Abdelaziz Bouteflika, alors ministre des Affaires étrangères, introduit par voie diplomatique une curieuse demande auprès des autorités marocaines : faire enlever le drapeau algérien qui flottait sur la tombe de Mohamed Khider » (p. 130). Tarik Khider pointe du doigt l’ancien ministre des Affaires étrangères qui, selon lui, a agi pour que l’affaire soit étouffée. En effet, et même si la police madrilène est rapidement mise sur la piste du commanditaire, un certain « Rabah Boukhalfa, attaché culturel à l’ambassade d’Algérie à Madrid [et dont] la véritable fonction [est] celle de commissaire de police en Algérie, attaché au service de renseignements » (p. 145), l’assassinat de Khider, qui, d’après l’auteur, aurait été exécuté par un certain Youcef Dakhmouche, est à ce jour un crime impuni . Pire que cela, les autorités algériennes ont continué à salir la réputation de ce révolutionnaire même après sa mort.

Avec L’Affaire Khider. Histoire d’un crime d’Etat impuni, Tarik Khider décrit un cas représentatif des victimes du détournement et de la confiscation de l’indépendance algérienne par Ben Bella et Boumediene qui n’ont pas hésité à éliminer physiquement et à salir moralement les hommes et les femmes qui ont la légitimité historique et politique pour diriger le pays. On se rend compte à la lecture de ce livre que l’Algérie est sous l’emprise d’un système politique, complètement refermé sur lui-même, craignant d’être déstabilisé par une contestation pacifique menée par des hommes ayant la légitimité politique et historique qui manque, cruellement, aux différents dirigeants qui se sont imposés depuis 1962. Cette crainte est telle que même les morts n’ont pas bénéficié du repos qu’on leur attribue dans nos croyances communes. Une crainte qui, semble-t-il, est devenue folie comme le prouve la séquestration des os du colonel Amirouche et de son compagnon Si El Haouès, dans la cave d’une caserne coloniale à Alger, par Houari Boumediene. Une folie qui se poursuit encore, de même pour la fermeture du Pouvoir algérien à toute contestation et à tout dialogue avec le peuple algérien. On n’en pas fini non plus avec le détournement des idéaux de la guerre de Libération comme le signale Tarik Khider qui donne des indications, à la fin de son livre, sur l’usage qui est actuellement fait du « Trésor du FLN ».

[1] Tarik Khider, L’Affaire Khider. Histoire d’un crime d’Etat impuni, Alger, Koukou Editions, 2017.

[2] Le colonel Chaâbani, un des leaders de l’Armée de Libération Nationale (ALN) pendant la guerre d’Algérie, a été condamné à la peine capitale et exécuté, en 1964, suite à un procès expéditif commandé par Ben Bella.

 

Publicités

Discussion

Pas encore de commentaire.

Le tour du monde des arts francophones

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Tous les dossiers

%d blogueurs aiment cette page :