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Comptes-rendus de lecture

Chawki Amari, L’Âne mort

Désespérante lourdeur de l’être algérien

Par Ali Chibani

 

 

            L’Algérie connait ces dernières années une certaine renaissance de sa littérature francophone publiée sur place, et ce malgré un lectorat peu important et souvent peu intéressé. Cependant, rares sont les livres qui passent la frontière pour être publiés à l’étranger – le contraire n’étant pas vrai, on peut s’interroger sur le regard que portent les éditeurs sur l’écrivain algérien qui ne s’adresse pas directement à eux – quand ils ne font pas polémiques ou qu’ils ne font pas une louange explicite ou implicite de la colonisation. La méfiance des éditeurs algériens à l’égard des nouvelles technologies ne favorise pas non plus la circulation de cette littérature.

Désenfouissement

l-ane-mort-de-chawki-amari-1036574007_LParmi les livres publiés ces dernières années en Algérie et qui méritent une reconnaissance internationale, figure sans nul doute L’Âne Mort[1] de l’écrivain et chroniqueur Chawki Amari. Le livre est dédié à Afulay mieux connu sous le nom d’Apulée de Madaure, premier romancier algérien et auteur de L’Âne d’or ou Les Métamorphoses. Par cet hommage, l’écrivain s’inscrit et inscrit son travail dans la généalogie berbère mais aussi dans ce que Nabile Farès a nommé « l’étrangeté » de l’Afrique du Nord, étrangeté rejetée et condamnée par les discours nationalistes post-indépendance au risque de nourrir et de produire de nouvelles violences et cassures psychologiques chez les Algérien-ne-s. Cet hommage est aussi l’annonce du travail de désenfouissement « gé(néa)(o)logique » auquel va se livrer le géologue de formation Chawki Amari. En cela, on peut penser à L’Invention du désert de Tahar Djaout qui interroge les différentes strates du « désert » algérien de la chute de la dynastie des Al-Moravides aux années 80.

Il n’y a pas que cela qui nous fait penser à Tahar Djaout. Si ce dernier rappelait dans ses écrits sa formation de mathématicien, Chawki Amari parsème son roman de connaissances scientifiques, mathématiques, géologiques, physiques et chimiques qui sont offertes à la fois comme métalangage d’un texte se lisant et s’expliquant de lui-même, mais aussi comme un langage révélant la psychologie des personnages, ou encore l’effet des violences historiques subies par le peuple algérien, dont la conséquence est l’observation par celui-ci de comportements défiants toutes les lois de la nature et de la raison.

Le roman s’ouvre ainsi par une mise en parallèle de deux réalités sans lien apparent entre elles. Izouzen, un mystérieux libraire dominé par ses pulsions de mort et qui a tué ses six femmes, lit : « L’univers pèse exactement 10 puissance 154 kilogrammes alors qu’il devrait en peser beaucoup plus, si l’on pèse les corps célestes séparément et la matière qui coule entre cette purée d’atomes au goût indéfinissable. » (p. 9) Plus loin, il lit :

Combien pèse l’air qui nous enveloppe, la tradition qui nous enferme, notre famille, nos voisins ou l’Algérie qui nous pèse ? Comment vivre avec légèreté dans un espace qui nous plombe, nous fige et nous attire vers la terre des ancêtres en raison du carré inverse de la distance qui nous en sépare, nous cloue au sol comme des vers de terre au carré inverse de la distance selon Newton ? (p. 10)

            C’est donc par association qu’agit l’auteur, association d’une découverte scientifique et de la réalité de l’Algérie contemporaine :

Amel 4G a une autre idée [pour s’enrichir] : fabriquer de l’eau. Qu’est-ce que l’eau sinon une combinaison d’atomes d’hydrogène et d’oxygène ?

– L’oxygène, y en a dans l’air, explique-t-elle, et pour l’instant l’air est gratuit. Quant à l’hydrogène, savez-vous que c’est l’élément le plus abondant dans l’univers

– On n’est pas dans l’univers, lui répond Lyes. On est à Alger.

Oui, bien sûr, comment en sortir ? Il faut échapper à l’attraction de la Terre pour flotter dans l’univers. Oui, mais avant cela, il faut déjà sortir de la puissante attraction d’Alger. (p. 23)

Comme de la glace sur le feu

            Le trio va sortir d’Alger mais pour perdre sa solidarité. Comme dans Les Affinités électives Goethe s’inspire des découvertes chimiques de son époque sur l’attirance et la répulsion entre les éléments chimiques pour décrire l’attirance et la répulsion entre les âmes humaines, Amari s’inspire de ses connaissances scientifiques pour raconter la solidarité et l’éclatement d’un groupe d’amis :

La chaleur du feu communique de l’énergie aux molécules de la glace, celles-ci vibrent, bougent, les molécules résistent encore et encore. Mais la chaleur est alimentée par le feu, contrairement au glaçon qui n’a plus sa source de froid. Il résiste mais la chaleur augmente, de façon continue. Le glaçon a perdu, il le sait. A un moment précis, les liaisons moléculaires qui faisaient de lui un bloc, un solide, un homme, lâchent, les liens se distendent, les attractions entre les atomes se font plus faibles, le corps casse. C’est le changement, après la résistance au changement. De l’état solide à l’état liquide, par rupture de la colle atomique, par l’annihilation des forces qui soudent entre elles les molécules du petit morceau de glace. (p. 165-166)

Tissam, Lyes et Mounir forment un triangle amoureux de quadragénaires vivant à Alger. Tissam, anéantie par un divorce, et les deux hommes qui l’accompagnent, l’un érudit, l’autre drôle, sont des personnages de notre époque en cela que, comme la majorité des Algérien-ne-s qui découvrent le confort de la surconsommation après la pénurie des années de guerre froide et des années 90, ils ne pensent qu’à gagner le plus d’argent possible. « Oui, mais comment entrer dans ce cercle d’initiés où l’on peut gagner un milliard avec un simple coup de téléphone ? » demande Mounir qui sait que dans son pays, on peut tout importer. « Des petits malins ont même importé de l’argent […] des fausses pièces qu’ils ont fait faire en Chine… » (p. 29)

« Un âne mort en vie »

Naturellement, en Algérie, pour s’enrichir, il faut être maitre ès combines et corruptions et savoir s’adresser aux bonnes personnes comme Karim PDP, ou « Karim Pas de Problèmes », résolvant les problèmes qui n’ont pas de solutions en faisant facturer ses services. Ce dernier guide le trio vers Bernou un homme riche qui pourrait les aider à s’enrichir à leur tour. Mais le rêve se transforme en cauchemar quand Lyes, pour s’amuser, pousse Zembrek, l’âne aveugle du maitre des lieux, dans la piscine.  Un âne qui compte, aux yeux de Bernou, plus que tout au monde. Or Bernou est un homme si puissant qu’il peut ordonner à la police de lancer un avis de recherche avec l’image de l’âne disparu. Le trio n’a plus qu’à fuir dans son Break bleu dont le moteur chauffe régulièrement en se demandant sans cesse pourquoi un âne mort pèse plus lourd qu’un âne vivant.

Tissam, Lyes et Mounir vont en Kabylie, dans les montagnes, dans l’espoir de trouver une solution à leur problème qui ne devient que plus complexe quand un médecin légiste leur apprend que l’âne est toujours vivant et qu’il ne leur reste plus qu’à répondre à la forte attraction d’Alger en rentrant à pied puisque la voiture est tombée en panne.

Le roman de Chawki Amari peut être considéré comme un livre sur le « malaise dans la civilisation » berbère à notre époque, un malaise qui trouve ses racines dans les violences historiques subies par ce qui est aujourd’hui l’Algérie : « Le rapport à la terre des Kabyles et de tous les anciens peuples a quelque chose de fascinant, une passion faite d’amour autant que de cette haine qui a poussé quelques-uns à tout brûler, incendier les sols, raser les arbres et dynamiter les montagnes. Les lois du foncier y sont d’une extraordinaire complexité, le droit coutumier berbère étant surmonté du droit musulman, lui-même rehaussé des droits turc et français puis algérien, le tout donnant un mélange confus de toutes les strates, imbroglio juridique qui a comme conséquence cet attachement névrotique à la terre, la parcelle des ancêtres. » (p. 145)

C’est ce bousculement de la culture qui permet de comprendre le basculement du récit dans le fantastique qui est aussi une marque d’intertextualité : « C’est comme dans Apulée, à l’envers [sauf qu’ici ,’est] l’âne qui se transforme en homme. » (p. 149) Les références à L’Âne d’or d’Apulée se multiplient. D’ailleurs, le roman de Chawki Amari est composé de onze livres, tout comme celui d’Apulée. Amari a choisi de donner un titre à trois de ses chapitres. Le livre 7 s’intitule « L’élévation », quand le huitième a pour titre « Les métamorphoses ». Enfin, le dernier livre est intitulé « La descente ». On comprend bien la forme en triangle du roman où l’on passe d’Alger aux montagnes du Djurdjura en Kabylie avant de revenir à Alger – ce qui n’est pas sans nous rappeler Les Faux Monnayeurs d’André Gide où l’on passe de Paris aux hauteurs de Saas Fée avant de redescendre à Paris – marque l’échec de l’élévation du trio et de son éloignement de la capitale algérienne à laquelle les deux hommes se sentent obligés de revenir, laissant Tissam à son nouvel amour – mortel ? – Izouzen. L’élévation a donc pour seul effet la dislocation du triangle amoureux :

A ce niveau topographique, elle sait aussi que l’équilibre à trois s’est rompu. Le triangle, forme des plus stables, s’est désagrégé comme une montagne démembrée par Slim, le vendeur d’animaux [qui passe son temps à jeter des rochers des hauteurs pour écraser les gens d’en bas]. La gravité a eu raison du groupe démantelé par son propre poids, la gravité qui façonne l’univers à coups de rapprochements et d’effondrements. Vivre sans gravité est impossible, le cœur ou le cerveau ne sauraient pas où se placer, flottant à la dérive dans des corps dilatés pleins de vie. Mais tout ça, c’est la faute à l’âne, il est trop lourd, trop bête, c’est lui le facteur de rupture. Il faut le tuer, même s’il est déjà mort.

            Si nous avons parlé d’un roman qui assume l’étrangeté de l’Afrique du Nord, c’est notamment parce que L’Âne mort compte parmi ses personnages, étrange(r)s, Fu (prononcer « Fou »), un vulcanisateur chinois qui s’est établi dans les montagnes du Djurdjura. C’est lui, l’étranger qui tient compte des Algériens avec lesquels il vit, qui donne un sens à tout le roman. Sans se départir de l’humour qui caractérise ce roman et le rapproche encore plus de L’Ane d’or, Fu déclare :

– L’Algérie agit nature et contre nature, contre nature même de l’homme. Mais pas parce que lourd seulement, parce que refuse de changer. Et nature est changement. Adaptation, transformation, évolution. Mais nature est aussi résistance au changement, pas bouger, pas rester vivant. Tout un problème. […] Vous colonisés par monde entier, Romains, Arabes, Turcs et Belges.

– Français…

– En développant résistance, vous intégrer résistance comme force fondamentale, résistance joue aujourd’hui contre vous. Vous résistez à vous, vous résistez à tout, fabrique lourdeur. Pays peut s’effondrer par propre poids. […] Non mais après, résistance devient nature, on résiste à nous après, résiste à nature de homme. On devient pierre, silicification, et pierre bouge pas, même si fait mal quand on la jette sur quelqu’un. (p. 171-172)

L’identité algérienne, comme l’a rappelé Fu, porte l’empreinte de plusieurs civilisations qui l’ont marquée violemment. Cette réalité historique laisse sa trace dans L’Âne mort aussi puisqu’il existe une confusion générale sur l’identité de l’auteur-narrateur du livre. Est-ce Chawki Amari, ou Achour, un « physicien, écrivain esclave » et personnage du roman ? D’ailleurs, cette histoire souvent empreinte de réalisme est-elle issue de la réalité algérienne ou est-elle juste un délire dû au changement d’altitude et à la surconsommation de coquelicots, cousins du pavot, par les personnages ? Le narrateur avoue : « [on] n’a jamais su quel était ce livre qu’Izouzen cherchait et qu’il a commandé à Achour et récupéré. Peut-être ce livre-ci, L’Âne mort, puisque rien n’existe et que tout est permis. » (p. 176)

[1] Chawki Amari, L’Âne Mort, Alger, éd. Barzakh, 2014.

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