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Comptes-rendus de lecture, Premier roman

Guy Alexandre Sounda, Confessions d’une sardine sans tête.

Un « long soliloque sinueux[1] »

par Sonia Le Moigne-Euzenot

 

 

Le premier roman de Guy Alexandre Sounda a pour titre Confessions d’une Sardine sans tête, titre désopilant et énigmatique que les surréalistes n’auraient pas renié. L’auteur s’appuie sur ses expériences de comédien et de dramaturge pour nourrir son écriture.

Le récit est façonné comme une pièce de théâtre. Il s’ouvre et se termine sur le même lieu clos : la pièce où est enfermé Fabius Mortimer Bartoza. L’homme a la soixantaine. Les 234 pages du livre se déroulent en 24 heures, de 18h à 8heures du matin. Le personnage a près de lui un accessoire principal, peut-être un fétiche : une poupée russe à qui il adresse la parole. De l’autre côté de la porte, celui que l’on appelle « L’écouteur ». Il l’observe. Son travail consiste à consigner les paroles des détenus qu’on a amenés là parce qu’ils se sont mal conduits sur la voie publique. Sa voix narrative est aussi celle d’un commentateur. Mortimer, lui, a été retrouvé juché sur la statue d’Henri IV dans un parc parisien. Il disait qu’il voulait y fêter ses « trente cactus »[2],  ses « trente poires », [3], ses « trente pistaches »[4], ses « trente pommes d’eau », [5], ses « trente barbadines »[6], ses « trente nèfles »,[7] ses « trente merises », [8] ses « trente ans »[9]. L’homme peut paraître fou aux yeux de « l’écouteur », ses propos, délirants.  En réalité, il est un écorché[10] totalement ravagé par sa mémoire qui lui martèle le souvenir des 76 personnes qu’il a tuées.

Dans généalogie d’une banalité[11], Sinzo Aanza compose lui aussi un récit à deux voix. Comme « l’écouteur » appose ses notes à côté du récit de Mortimer, « la rédaction de la chaîne nationale » fait lire à Sidonie Lutumba des notes rédigées par un auteur inconnu qui raconte « les aventures de ces inciviques d’Élisabethville »[12]. Elle en profite elle aussi pour commenter le texte destiné à être lu à voix haute. Dans le premier cas il s’agit de consigner ce qui prouvera que Mortimer est fou, dans le second cas, il s’agit de freiner, de museler la parole de ceux qui expriment avec lucidité la réalité absurde et douloureuse de leur quotidien. La voix de Mortimer comme celle des habitants « du capharnaüm du Bronx[13] » se heurte à celle qui voudrait les contraindre à n’exprimer que ce qu’une société aveuglée par ses normes peut admettre. Au déni des uns répond l’authenticité des autres. À la volonté de dompter des expressions singulières répond l’acharnement à refuser l’expression d’une parole uniformisante et autocrate. « L’homme qui a écrit tout ça doit être une race dangereuse d’opposant, le genre de ces vermines qui prennent les armes et vont vandaliser et saigner les montagnes de l’Est et les montagnes de l’humilité des femmes[14] » affirme en effet le commentateur dans le livre de S. Aanza. Les deux romans, quant à eux, ont un parti pris. Ils privilégient largement le temps de parole des instances non instituées. De ces paroles en miroir, le lecteur retient qu’à l’expérience quotidienne de la souffrance physique et morale doit s’ajouter pour les personnages principaux l’expérience éprouvante qui consiste à se battre pour se faire entendre à titre individuel ou à titre collectif.

Mortimer cherche à parler, à trouver une oreille qui l’écoute. Il n’esquive pas l’horreur de son acte. Toujours réduit au silence, il en vient à se confesser à cette poupée. Tout l’intérêt de ce livre est de donner à lire un débat intérieur. Tout l’intérêt de ce livre est d’être  un « long soliloque sinueux » où le narrateur parle pour lui-même et tant pis si le lecteur a de quoi se perdre dans les méandres temporels qu’il emprunte. L’enfance en pays gombolois côtoie l’exil en France, ses errances, ses rencontres. Le temps de la dictature et de la colonialité tord les habitudes et les coutumes du présent des habitants de Talanamisso[15]. Dans ce monde  gombolois devenu surréel à force de misère et de prévarication « La  réalité et le délire se tramaient ensemble[16] ». Mortimer doit se débattre dans cet enchevêtrement mémoriel. Une même page passe sans prévenir d’un lieu à un autre[17]. L’homme est un grand buveur de rhum, ses idées s’embrouillent, certaines l’obsèdent, l’empêchent de penser, l’empêchent de vivre, le laissent en plein chaos.

Tout l’art de Guy Alexandre Sounda est de plier la langue française à sa vision d’un monde toujours sur le point de basculer. Le narrateur interpelle, prend à témoin, bifurque et revient, désoriente et précise, décrit et invente, enchante les mots alors même qu’ils racontent la cruauté et l’horreur. Il s’attarde par exemple affectueusement sur le quotidien des gens de son village avant de détailler les conditions d’exécution de son père par un soldat analphabète des bérets rouges[18]. De nombreuses notes de bas de page éclairent la compréhension du vocabulaire lingala ou kikongo qui jalonne la narration. Puisque l’absurde a envahi le pays, puisque, dit-il « la guerre a fait de notre pays un poème cousu de vers absurdes », les mots qu’il choisit pour le décrire ouvrent paradoxalement sur « une métaphore harnachée de plumes d’oiseaux [19] ». Quand il impose à son cousin Serge-de-Montreuil, qui cherche aussitôt à l’interrompre, le récit de la tuerie dont il a été l’acteur, il ne lui épargne aucun détail mais prend le temps de donner le nom de chacune de ses victimes. Rien ne peut excuser son acte, ni davantage l’excuser à ses propres yeux. La langue de Guy Alexandre Sounda montre un homme broyé, même après avoir tenté de parler à l’un de ses compatriotes. Il dit : «  c’est comme si je sortais d’un moulin à poivre pour me précipiter dans un train à crémaillère en emportant mes soixante-seize cadavres et toute la marmaille qu’ils avaient conçue dans ma tête. En gros : j’étais très loin de sortir de la fondrière, quoi[20]. »

Puisque, dès les premières pages du livre, l’issue du parcours de Mortimer débouche sur une impasse, le lecteur sait que parler n’est pas thérapeutique. La trame narrative de ce roman semble ainsi presque mineure par rapport aux choix esthétiques retenus par l’auteur. Celui-ci cherche à faire entendre, à faire éprouver le parcours mnémonique de Mortimer. Ce « long soliloque sinueux » n’a de destinataires que des oreilles improbables à cause desquelles la faconde de Mortimer ne peut qu’être versatile au point de manipuler la langue dont il tente de déjouer les pièges. Parlant à la poupée il dit : « Tu as bien entendu cette phrase, ma chère petite, ‘la vie est courte et farcie de gens qui honnissent tout ce qui sort de la marge et qui gicle dans le bidet’ ? Encore une de ces phrases pour lesquelles je suis imbattable, des phrases qui ne disent pas grand-chose au fond, et que je débite pour impressionner et montrer que dans ma tête il n’y a pas que des macchabées, mais aussi des bestioles intelligentes qui savent des choses sérieuses, des phrases pour embellir un discours, engager une discussion, épater un adversaire, baratiner une mouquère[21] ! »

L’écriture est souvent jubilatoire. Elle peut recomposer une réalité insupportable.  Elle pose « un voile qui empêchait de voir la nudité des choses[22]. » Elle est souvent truculente lorsqu’il parle, par exemple, des femmes qu’il trouve belles. Elle peut suggérer la sensibilité de Mortimer. Cet assassin est capable du pire mais aussi capable de proposer «  un sanglot de rhum[23] » à un client du bar qu’il fréquente. « L’écouteur » ne s’y trompe pas. Serait-il le double de l’auteur ? Dans ses notes on relève : « Fabius Mortimer, un cabotin ? Non ! C’était un montreur d’ombres bleues au bout des quais, un planteur de mots-à-fleurs dans des pots à crayons[24]. »

Tata Françoise avait très tôt comparé Mortimer à une sardine sans tête. Sa mère lui avait expliqué que la comparaison lui était venue à cause de ses yeux. Loufoque ? Absurde ? Le lecteur était prévenu : la lecture de ce roman n’allait pas être de tout repos. Pour notre plus grand plaisir.

[1] Guy Alexandre Sounda, Confessions d’une sardine sans tête, éditions Sur le fil, La Crau, 2016, p.103.

[2] Ibid, p.19

[3] Ibid, p.30

[4] Ibid, p.25

[5] Ibid, p.111

[6] Ibid, p.137

[7] Ibid, p.210

[8] Ibid, p.219

[9] Ibid, p.19

[10] Ibid, p.55

[11] Sinzo Aanza, généalogie d’une banalité, Vents d’ailleurs, La Roque d’Antéron, 2015, 283 p.

[12] Op.cit., p.9

[13] Ibid, p.114

[14] Ibid, p. 141

[15] Guy Alexandre Sounda, Confessions d’une Sardine sans tête, op.cit., p.75.

[16] Ibid, p. 53.

[17] Ibid, p. 78. Le même procédé se retrouve ailleurs dans le roman.

[18] Ibid, p.91

[19] Ibid, p. 53

[20] Ibid, p.153

[21] Ibid, p.148

[22] Ibid, p. 165

[23] Ibid, p. 136

[24] Ibid, p. 104

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