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Patrick Voisin (dir.), Ahmadou Kourouma, entre poétique romanesque et littérature politique

Patrick Voisin (dir.), Ahmadou Kourouma, entre poétique romanesque et littérature politique, Classiques Garnier, 2015

par Jonathon Repinecz

(George Mason University)

Cet ouvrage collectif offre un bouquet de lectures du premier roman d’Ahmadou Kourouma, Les Soleils des indépendances (1968), repère incontournable dans les canons littéraires africain et francophone. Rédigés par des chercheurs travaillant majoritairement sur le continent africain, ces vingt essais restent généralement extrêmement près du texte des Soleils.  Ils proposent des analyses pointues de nombreux thèmes du roman : son univers mythique et symbolique (R. Chemain, Konandri, Moatamri, Vignest) ; la place ambiguë de la femme (Boni, A. Chemain) ; le choc entre tradition et modernité (Dahmani, Diandué, Kouvouama) ; le rapport au politique (Allouache, Aloui, Jemmali, Mestaoui) ; les origines du roman (Bekkat) ; son utilisation de l’ironie (Laouani) ; sa subversion des traditions orales (Mas) ; et sa célèbre africanisation ou « malinkisation » de la langue française (sujet principal de Bohui et Fewou Ngouloure, et secondaire chez quasiment tous les autres).

Toutes ces lectures pourraient servir de ressources pédagogiques efficaces : elles faciliteraient, par exemple, l’enseignement des méthodes de l’interprétation littéraire, d’autant plus que l’élève ou l’étudiant confronté aux Soleils pour la première fois se trouve souvent, selon mon expérience, totalement désorienté. Elles seraient également une ressource utile pour le lecteur qui connaît déjà les Soleils et qui souhaite mieux en apprécier les nuances.

S’il y a un fil conducteur qui réunit ces lectures, c’est leur insistance sur la qualité littéraire de l’œuvre de Kourouma, qualité que plusieurs d’entre elles défendent au détriment des approches pluridisciplinaires possibles du roman. Toutes reconnaissent l’enracinement du roman dans une réalité africaine – c’est-à-dire malinké/dioula et houphouëtienne – ainsi que ses origines dans un manuscrit pamphlétaire dont les éditeurs parisiens ne voulaient pas.  Cependant la plupart des contributeurs, dont je souligne quelques exceptions plus loin, suivent l’appel du directeur de l’ouvrage, Patrick Voisin, à désaccentuer les apports des disciplines africanistes –surtout l’histoire mais aussi l’anthropologie et les études de la tradition orale – dans la lecture de KouroumaVoisin, dont les deux essais ouvrent et clôturent le volume, cherche à démontrer au lecteur français et aux institutions littéraires françaises que l’œuvre de Kourouma « a une meilleure vocation » que de témoigner des réalités de l’Afrique (p. 24) ; elle participe « pleinement de/à la littérature française » (p. 27) parce qu’elle a « une portée universelle » (p. 25) ; la critique devrait éviter d’« enfermer l’écrivain dans la littérature d’expression française de l’Ouest africain où l’on est prêt à le maintenir en bocal »  (p. 24).

Cette revendication de la supériorité de la littérature par rapport aux autres types de discours,  ainsi que l’utilisation des mots « français » et « universel » comme des quasi-synonymes, sont à interroger.  Elles révèlent, d’un côté, un effort louablement antiraciste de Voisin de s’attaquer à une certaine arrogance française qui continue à placer un « classique africain » au-dessous d’un « classique » tout court (p. 398-92).  Pourtant, cette mission d’universaliser Kourouma révèle aussi un attachement singulier aux préoccupations particulières des institutions littéraires françaises (épreuves, programmes scolaires et universitaires, concours, prix, etc.).  Il est compréhensible de vouloir promouvoir Kourouma dans ce monde-là, mais pourquoi la critique devrait-elle s’y limiter ?  Dans un article important, Achille Mbembe – grand lecteur de Sony Labou Tansi et d’Amos Tutuola – a demandé, « Faut-il provincialiser la France ? ».  La réponse, évidemment, est oui.  L’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop est en train de revitaliser l’appel déjà ancien du Kenyan Ngugi wa Thiong’o à « décoloniser l’esprit » en retournant aux langues africaines.  Pour Diop, la littérature dite francophone est une simple « littérature de transition » vers des renaissances littéraires en wolof, et sans doute dans une multitude d’autres langues, pour lesquelles l’influence française ne sera qu’un lointain souvenir.  Sous cette optique, la malinkisation de la langue française entreprise par Kourouma, sujet célébré dans cet ouvrage collectif et chanté par la critique en général, ne ferait que présager la désuétude future du français en Afrique, au lieu de l’enrichir. Qu’on soit d’accord ou non, il est clair que la floraison de questionnements sur l’identité, la pensée, et la littérature africaines ne se soucie plus d’une quelconque consécration par les institutions littéraires françaises, qui, en dehors de la France, ont perdu beaucoup de leur pertinence.

Il faudrait souligner plusieurs exceptions importantes à l’approche franco-universaliste annoncée par Patrick Voisin.  Les réflexions approfondies de Mestaoui sur la matrice politique de la décolonisation, de Boni sur la pratique de l’excision, et de Bekkat sur les origines du roman situent habilement l’œuvre de Kourouma dans divers contextes, ce qui aide le lecteur non seulement à apprécier la littérarité du roman, mais à comprendre ce qu’il a à dire.  D’autres contributeurs se proposent d’explorer les dimensions historiques, anthropologiques, et épiques du roman, mais leurs analyses restent sur le plan général.

En effet, aujourd’hui, bientôt soixante ans après les « soleils des Indépendances », on ne peut s’empêcher de percevoir parfois dans Ahmadou Kourouma, entre poétique romanesque et littérature politique un certain anachronisme théorique, malgré la diversité de ses contributions, leur antiracisme salutaire, et leur utilité pédagogique manifeste.  Quelques essais se réfèrent même, sans mise en garde critique, à l’autorité d’écrivains coloniaux – Griaule (p. 118), Delafosse (p. 154), Cornevin (p. 157) – dont l’œuvre a déjà été longuement problématisée[1]. Il aurait été souhaitable de relativiser la centralité présumée des canons français et francophones, de faire face aux nombreuses mises en cause de la possibilité même d’une littérature universelle (y compris de la fameuse « littérature-monde »)[2], et d’encourager le lecteur à lire Kourouma dans tous ses contextes, notamment à la lumière de la pensée africaine et africaniste contemporaine.

Références

Amselle, Jean-Loup, et Emmanuelle Sibeud (dir.). 1998. Maurice Delafosse entre orientalisme et ethnographie : L’Itinéraire d’un africaniste, 1870-1926. Paris : Maisonneuve et Larose.

Béti, Mongo. 1978. « Contre M. Robert Cornevin et tous les pharisiens de l’Afrique de Papa. » Peuples Noirs, Peuples Africains 4 : 77–96.

Clifford, James. 1996. « Pouvoir et dialogue en ethnographie: L’Initiation de Marcel Griaule. » In Malaise dans la culture : L’Ethnographie, la littérature, et l’art au XXe  siècle, tr. Marie-Anne Sichère, 61–96. Paris : ENS des Beaux-Arts.

Diop, Boubacar Boris. 2011. « Langues africaines et création littéraire. » L’Autre 12 (1): 82–88.

Forsdick, Charles. 2010. « World Literature, Littérature-Monde : Which Literature? Whose World? » Paragraph 33 (1): 125–43.

Hargreaves, Alec, et al. 2012. Transnational French Studies : Postcolonialism and Littérature-Monde. Liverpool: Liverpool University Press.

Mbembe, Achille. 2012. « Faut-il provincialiser la France ? » Politique africaine, no. 119: 159–88.

Ngugi wa Thiongʼo. 2011 [1986]. Décoloniser l’esprit. Tr. Sylvain Prudhomme.  Paris: La Fabrique.

Parker, Gabrielle. 2013. « From ‘Ecrivains Coloniaux’ to ‘Ecrivains de Langue Française’ : Strata of Un/acknowledged Memories. » In France’s Colonial Legacies: Memory, Identity and Narrative, dir. Fiona Barclay, 48–70. Cardiff: University of Wales Press.

Sall, Amadou Lamine, et Lilyan Kesteloot. 2007. « Un peu de mémoire, s’il vous plaît ! » Le Monde.

[1] Sur Griaule, voir Clifford (1996); sur Delafosse, voir l’ouvrage collectif d’Amselle et Sibeud (1998); sur Cornevin, voir Parker (2013) et Béti (1978).

[2] Pour un aperçu récent sur ces débats, voir Forsdick (2010) ; pour des perspectives plus approfondies, voir l’ouvrage collectif de Hargreaves et al. (2012).  Dans un article du Monde (6 avril 2007), Sall et Kesteloot avaient succinctement souligné le francocentrisme de la « littérature-monde » peu après la parution de ce manifeste.

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Discussion

2 réflexions sur “Patrick Voisin (dir.), Ahmadou Kourouma, entre poétique romanesque et littérature politique

  1. Je trouve cet article très intéressant. Merci de nous aider à mieux connaître la littérature francophone. Je vais parler de votre site sur mon blog litteratureportesouvertes.wordpress.com.

    Publié par ggunice | 18 avril 2017, 17:02

Le tour du monde des arts francophones

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