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La parole aux écrivains: textes et entretiens inédits

Haytham Jarboui, Entretien avec Wafa Ghorbel

« Un désir de changement »

Par Haytham Jarboui

 

Wafa Ghorbel est une universitaire tunisienne qui a obtenu le Prix Découverte 2016 du Comar d’orpour son premier roman Le Jasmin noir, publié aux éditions de La Maison Tunisienne du Livre, à Tunis, la même année. Ce roman, passionnant et émouvant, est placé sous le signe de l’urgence d’écrire une « ancienne blessure »…

Haytham Jarboui est enseignant-chercheur. Il prépare une thèse de doctorat en Littérature et Langue Françaises.

Haytham Jarbaoui.- Le Jasmin noir a une structure particulière, puisqu’il s’agit d’un roman épistolaire, ce qui représente un renouvellement dans l’esthétique romanesque francophone tunisienne. En effet, ce procédé n’est pas aussi fréquent. Les trois lettres qui constituent ce roman nous emportent d’un tableau à un autre, sans garder le même rythme narratif. Comment expliquez-vous ce changement de rythme ?

Wafa Ghorbel- Je ne sais pas si on peut vraiment parler d’un roman épistolaire dans le cas du Jasmin noir. C’est vrai qu’il s’agit de trois lettres écrites à trois moments différents de la vie de la narratrice. Toutefois, quand on parle de roman épistolaire, c’est généralement pour désigner une correspondance. Seule la narratrice envoie des lettres. Nous n’avons pas de réponse de la part de son destinataire. Par ailleurs le genre épistolaire est juste un prétexte pour pouvoir accéder sans intermédiaire à la pensée intime de la narratrice. Elle-même n’attend pas de réponse de son interlocuteur. Pour ce qui est du rythme, comme vous le dites, il n’est pas le même du début à la fin. La première lettre, celle qui installe la narration, est beaucoup plus lente. La seconde accélère un peu les événements. Quant à la dernière, elle est écrite dans l’urgence. Dire avant que ne tout disparaisse. La division du texte en lettres rend possible ce changement de rythme puisque chacune d’entre-elles correspond à une période particulière de la vie de la narratrice, donc a un besoin de dire particulier, à un état psychologique différent.

H.J.- Une étude sociologique sur plusieurs romans féminins francophones a montré que les thèmes de prédilection sont la sexualité et le corps aux dépens de la recherche esthétique et poétique. Cela est peut-être expliqué par un contexte social particulier, ce qui fait que le critère d’évaluation du roman féminin de langue française est sa capacité à transgresser les tabous dans une société très peu ouverte aux questions des libertés individuelles, en l’occurrence la liberté des femmes. Est-ce que votre écriture s’inscrit dans cette démarche ou bien tente-t-elle d’aller au-delà ?

W. G.- Je ne pense pas que la question de la transgression des tabous et de la dénonciation des traditions désuètes des sociétés orientales (maghrébines en l’occurrence) soit le propre de l’écriture romanesque féminine. Nous rencontrons ces mêmes dénonciations, ce même genre d’engagement, cette même quête des libertés chez des écrivains masculins. Toutefois, il est évident que les femmes se sentent plus impliquées. Elles parlent de leurs vies, de leurs expériences ou des expériences de leurs semblables. Elles témoignent. Cela ne veut aucunement dire qu’il n’y a pas de recherche sur le plan de l’écriture, de la création. Un roman n’est pas un simple témoignage, sinon j’aurai pu choisir d’écrire un article ou un essai.

H.J.- Les références à la musique, à la chanson et aux interprètes, notamment Jacques Brel sont multiples. D’ailleurs, les discussions entre la narratrice, qui a fait des études en France et qui est chanteuse, et son amant (musicien lui aussi) tournent souvent autour de la musique. Est-ce que l’on peut considérer que ce roman est un hymne à l’amour dont les accents sont nostalgiques ?

W. G. – Ce roman peut-il être considéré comme un hymne à l’amour ? Oui, pourquoi pas ? Il serait en même temps hymne à la musique, au chant, à l’art comme expressions de l’être, comme moyens de communication souvent plus efficaces que le langage ordinaire.

H.J : La narratrice, dans votre roman, – incarnant la révolte – exprime une blessure profonde comme vous l’écrivez : « L’ancienne blessure fraîchement suturée s’était rouverte. La douleur se réveilla plus intense que jamais. J’étais au seuil de la détresse et je ne pouvais en parler à personne ». Est-ce que l’écriture a une fonction cathartique dans la mesure où la narratrice est incapable d’en parler à un confident ?

W. G. – D’abord, la narratrice est souvent révoltée, mais incarne-t-elle toujours la révolte ? Non, je ne pense pas. Elle a souvent été soumise dans sa vie. Sa révolte se manifeste surtout à la fin du roman. Ensuite, pour répondre à votre question : oui, l’écriture a une fonction cathartique. Il y en a qui se rendent chez le psy pour se faire soigner, et il y en a qui écrivent pour sortir d’une crise émotionnelle, existentielle, d’une dépression… Rien d’exceptionnel sur ce plan.

H.J.- A qui la narratrice adresse-t-elle ces trois lettres ?

W. G. – Bonne question ! A priori, la narratrice adresse ses trois lettres à son violeur. Toutefois, il me semble que ceci n’est que prétexte puisqu’il y a très peu de chance que ce violeur lise ces lettres. Par ces missives, la narratrice s’adresse d’abord à elle-même, à sa propre intériorité, se dit, dans un moment de sincérité, ce qu’elle n’a jamais réussi dire à personne. Elle s’adresse également à sa société dont elle dévoile les failles. En dernier lieu, elle s’adresse peut-être, de façon moins directe, à son mari-amant (universitaire et musicien comme elle) qui aurait plus de chance de lire les trois lettres que son violeur.

H.J.- Est-ce que le personnage est en train de vivre son « expérience intérieure » selon la conception de Georges Bataille ?

W. G. – Le personnage vit une sorte d’expérience intérieure propre à lui, mais loin de celle de Georges Bataille. Il n’y a pas vraiment de place pour l’extase ou pour un mysticisme athée. La narratrice du Jasmin noir est loin d’être souveraine au sens bataillien. Elle est trop alourdie par son passé, par sa souffrance, par ses traditions.

H.J.- Dans votre roman, la narratrice, contrairement aux autres personnages, est anonyme, ce qui est intrigant (seul le sobriquet « princesse » figure dans le roman). Est-ce que ce choix cherche à annuler tout processus d’identification avec l’auteure ?

W. G. – Non. J’aurais pu donner simplement un prénom différent du mien, pour qu’il n’y ait pas identification à l’auteure. Pour rectifier : personne parmi les personnages principaux n’a de prénom : ni la narratrice, ni le violeur (M.), ni le mari, ni son partenaire le pianiste. D’abord, l’absence de prénom permet un certain bouillage identitaire intentionnellement recherché qui cultive l’énigme posée dès le départ. Ensuite, l’absence de prénom me semble donner plus d’élasticité aux personnages, les rattache moins à un cadre spatio-temporel particulier.

H.J.- En lisant votre roman, j’ai senti un grand plaisir. D’ailleurs, Roland Barthes écrit dans Le plaisir du texte : « Si je lis avec plaisir cette phrase, cette histoire ou ce mot, c’est qu’ils ont été écrits dans le plaisir (ce plaisir n’est pas en contradiction avec les plaintes de l’écrivain) ». Est-ce que vous avez la même conception de l’écriture que Roland Barthes ?

W. G.– Parfaitement. Le moment de l’écriture a été un moment d’intense plaisir en dépit de la douleur, non moins intense qu’implique la nature même du sujet.


H.J.-
Dans le roman, la narratrice évoque une scène traumatisante et tragique qui remonte à son enfance, à savoir le viol. Le lecteur lui-même se sent bouleversé par cette scène. Cette rhétorique des « passions tristes » (au sens spinoziste) domine tout le roman. Est-ce que ces passions invitent à réfléchir sur la condition de la femme en vertu de la transformer ou bien seulement à « comprendre » selon la formule de Spinoza : «  Ni rire, ni pleurer, mais comprendre » ?

W. G. – Ce roman invite d’abord à comprendre la situation d’une certaine catégorie de femmes, à prendre conscience de leurs vies, leurs contradictions, leurs souffrances, leurs luttes… Il n’y a pas un appel explicite au changement même si la dénonciation de certains aspects de la société implique forcément un désir de changement, d’évolution. Mais, pour cela, il faut d’abord comprendre…

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Discussion

Une réflexion sur “Haytham Jarboui, Entretien avec Wafa Ghorbel

  1. Merci et si ce n’est déjà fait un peu de pub pour le livre de Waleed Al-Husseini « Une trahison française ». Cordialement, Pacico.

    ________________________________

    Publié par Marie-Anne jouanique | 10 avril 2017, 14:28

Le tour du monde des arts francophones

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