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Bande dessinée francophone, Enseignants, étudiants, élèves, Récits d'enfance et d'adolescence

Isabelle Arsenault et Fanny Britt, Jane, le renard et moi

Fragments d’une (fragile) adolescence

par Sandrine Meslet

Aux  élèves, aux miens, aux nôtres.

Jane et le renardSi la bande dessinée propose un éclairage nouveau sur le lien qu’entretiennent ensemble texte et image, elle nécessite également une prise en compte des particularités liées à son support : l’album. Le choix quant à la répartition des vignettes, leur taille ou encore leur colorisation font l’objet d’une attention particulière. Elles forment ainsi une oeuvre double à la croisée de la littérature et des arts visuels, la vignette devenant, au même titre que le texte, vecteur d’un sens qu’il appartient au lecteur de décrypter.

Jane, le renard et moi, premier album en collaboration des québécoises Isabelle Arsenault et Fanny Britt paru en 2013 aux éditions La Pastèque, revient sur l’acceptation de soi, une des grandes problématiques de l’adolescence. Si le titre semble renvoyer au conte et à l’enfance par l’intermédiaire du mystérieux renard, l’album montre le difficile combat d’une adolescente vers l’émancipation. Car il s’agit bien ici de dénoncer une nouvelle dictature imposée aux femmes par les sociétés modernes, celle de la normalisation du corps.

L’hiver québécois sévit et nous suivons pas-à-pas la longue traversée, cette fois, intérieure, d’une adolescente victime de harcèlement. Cette mise à l’épreuve est accompagnée d’une lecture jouant le double rôle d’intertexte et de refuge, lorsque la jeune adolescente explore son mal-être en le reliant au fascinant destin de Jane Eyre. Les destins des deux héroïnes, par un subtil jeu de mise en abyme, se font écho et dévoilent avec justesse l’éternel combat des femmes vers la liberté.

 Le harcèlement ou le drame quotidien de mes 14 ans

Jane, le renard & moi (planche 1)

Isabelle Arsenault et Fanny Britt, « Jane, le renard & moi », 2012 © éditions La Pastèque

Sur la première page, trois vignettes introduisent un espace scolaire froid, impersonnel, d’abord anonyme, qui se resserre progressivement sur quelques élèves. Le plan d’ensemble s’estompe alors pour se rapprocher du personnage-narrateur qui s’exprime. Un début de phrase « Impossible de se balader aujourd’hui », prononcé par le mystérieux narrateur-personnage, introduit les problématiques de l’ouvrage à mi-chemin entre renfermement et exclusion. Elle est poursuivie sur la page suivante à l’aide de trois négations juxtaposées « ni dans les couloirs de l’école, ni dans la cour de l’école, ni même dans les escaliers du fond ceux qui mènent au local d’arts plastiques et qui sentent le lait caillé » qui redoublent le sentiment d’exclusion et le prolongent dans les moindres recoins de l’espace scolaire. Les responsables de cette interdiction de circuler apparaissent alors par le biais d’un énigmatique pronom personnel sujet « Elles sont partout comme leurs insultes griffonnées sur les murs. » Les visages tournés vers le lecteur, comme s’il était lui-même associé à la silhouette fuyante du narrateur, reflètent la moquerie. Le lecteur est ainsi placé dans la situation du personnage principal. Il devient lui-même l’exclu.

Jane, le ranerd et moi - planche 5

Isabelle Arsenault et Fanny Britt, « Jane, le renard & moi », 2012 © éditions La Pastèque

Après le sépia des premières pages qui évoquaient la solitude et l’isolement du narrateur, le passage à la couleur est notable. Plongée au coeur de sa lecture de Jane Eyre, le narrateur, apparu sous les traits d’une frêle jeune fille, revit et s’extirpe d’un quotidien douloureux. La lecture à mi-chemin entre le recours et le secours se transforme en refuge. Lire c’est survivre. Et le personnage de Jane Eyre, à travers son courage et sa persévérance, sert de modèle au narrateur. L’intertexte du roman de Charlotte Brontë crée ainsi un véritable jeu de miroir dans lequel la jeune fille tente de s’évader. L’image prend le pas sur le texte qui se réduit considérablement, elle illustre avec délicatesse le silence de l’adolescente et laisse la place à son volubile monologue intérieur.

À cet instant, le rejet, doublé de harcèlement, dont est victime la jeune fille n’est toujours pas expliqué car il est, par sa nature même, inexplicable. Le mal se repaît du silence assourdissant qui l’enferme, l’isole, la condamne. Pourtant les circonstances vont peu à peu se dévoiler, l’analepse révèle alors les anciennes amitiés qui ont cédé la place au harcèlement, à la violence verbale qui deviendra bientôt physique.

Jane, le renard et moi - planche 6

Isabelle Arsenault et Fanny Britt, « Jane, le renard & moi », 2012 © éditions La Pastèque

Le secret

On assiste ainsi aux pages 46-47 à la révélation du secret qui empoisonne la vie de l’adolescente au moment où elle s’apprête à acheter un « suit », ou maillot de bain, en compagnie de sa mère avec laquelle la pudeur de la relation empêche toute confidence. Pour l’adolescente, dans la cabine d’essayage, l’image que reflète le miroir est celle d’un corps difforme. La double page met en scène le corps de la jeune adolescente apparaissant sous la forme d’une saucisse géante « une saucisse/une grosse saucisse », corps dans lequel se disputent souffrance et auto-dérision. Les deux « suits » sont décrétés trop petits sans qu’il soit question de quitter la cabine pour que ce jugement soit confirmé par la mère de la jeune fille. La vendeuse avec son sourire avenant, entièrement commercial, met en lumière le décalage entre ce que recherche la jeune fille en terme d’image et ce qu’elle croit voir d’elle.

La saucisse renvoie à la grosseur, à l’absence de formes et d’harmonie, pour un corps féminin en mal de perfection. L’évocation de cet aliment symbolise le rejet de soi qui passe par l’évocation d’un aliment gras, symbolisant l’excès de nourriture auquel se prêterait le personnage. La dimension humoristique de l’expression est contrebalancée par la souffrance du personnage. Le personnage s’autorise toutefois une pointe d’humour puisque la saucisse est qualifiée de ballerine, le mot composé venant renouveler le décalage. Somme toute, un regard cruel qui n’est pas dénué d’humour. Être parfaite ou ne pas être devient l’insoluble question à laquelle les femmes se doivent de répondre, mais la dictature des autres est avant tout celle que l’on s’impose à soi. Le harcèlement aboutit à une vision tronquée, assujettie, et c’est là l’enjeu du drame décrit par l’ouvrage. La violence atteint son paroxysme lors d’un voyage scolaire, où les élèves campent. Lors du repas, la jeune fille est violemment prise à parti par un camarade, alors qu’elle ne cherche à tout prix à ne pas attirer l’attention de ses tourmenteurs, qui déclare « Je t’ai planté une fourchette dans le cul mais t’es tellement grosse que tu l’as même pas sentie » (p. 70). Le passage au registre familier souligne la violence de la saillie, la jeune fille tombe à genou, tête baissée, semblant achevée par ces insultes (p. 74-75). Elle s’interroge même : cela est-il vraiment arrivé sans qu’elle s’en rende compte ?

Jane, le renard et moi - planche 2

Isabelle Arsenault et Fanny Britt, « Jane, le renard & moi », 2012 © éditions La Pastèque

Mais une rencontre va tout changer, retournée à sa tente, la jeune fille, surprise, aperçoit un renard. Personnage tout droit sorti de l’enfance, il annonce un changement. La fin d’une époque et le début d’une nouvelle. Leurs regards se croisent et ils apparaissent dans des vignettes distinctes dans un véritable champ/contrechamp. Le renard ne peut être l’ami tant attendu, il ne fait que l’annoncer. Enfin le renard et la jeune adolescente apparaissent dans le même cadre mais, lorsqu’elle s’apprête enfin à le caresser, l’animal disparaît. Le renard devient alors un personnage que l’on quitte et, non plus, que l’on apprivoise.

Jane, le renard et moi - planche 4

Isabelle Arsenault et Fanny Britt, « Jane, le renard & moi », 2012 © éditions La Pastèque

L’enfance est perdue, le renard se détourne car il ne s’apprivoise pas ; c’est vers les humains désormais qu’il faut apprendre à se tourner pour enfin se trouver. Le renard ne remplace pas l’ami, il ne fait qu’annoncer sa venue, annoncer la possibilité d’une amitié qui va naître quelques pages plus tard avec Géraldine et sera cette fois marquée par la parole. Face à Géraldine, une autre adolescente, la jeune fille est enfin nommée comme si le regard de l’autre, de l’amie avait le pouvoir de donner un nom, d’affirmer à la face du monde une intégrité : Hélène. Si l’amitié existe, il est un cri, un flot de mots, une parole libérée, retrouvée.

Lire / Lier

L’album illustre la problématique du harcèlement scolaire en montrant de quelle manière une adolescente peut surmonter la dictature du physique par la biais d’un remède : l’amitié. En sortant de sa solitude l’adolescente accepte de devenir adulte en continuant à vivre malgré les critiques, en faisant fi des insultes.

Les auteurs s’interrogent aussi sur les acteurs de cette dictature en n’omettant pas une aliénation nourrie par les femmes elles-mêmes à travers le regard de ces jeunes adolescentes. En mettant en exergue cette cruauté, les deux auteurs signent une oeuvre délicate sur les fragiles heures adolescentes dans lesquelles se dessinent une société ambivalente où les êtres se croisent pour se déchirer ou grandir ensemble.

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