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Comptes-rendus de lecture

Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz, La Berline arrêtée dans la nuit

« Et des fleurs se lèvent de terre

Qui sont comme le pardon des morts »

Par Ali Chibani

La nuit survint comme je balançais

Entre un peu de vertige à tenir ce secret

Et la peur, l’affolement d’être un faussaire.

Patrice de la Tour du Pin, « Poème privé »

miloszL’intuition de la bonne image, Milosz devait l’avoir innée. Nous voulons parler d’Oscar Milosz l’aîné, et non du prix Nobel de littérature (1980) qui se trouve être son cousin.

Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz est un immense poète francophone pratiquement tombé dans l’oubli aujourd’hui. Né en 1877 en Lituanie, dans un territoire devenu par la suite la Biélorussie, Oscar Milosz a très tôt connu l’exil. À l’âge de 11 ans, il a quitté son pays natal pour venir à Paris où il est scolarisé dans un lycée. Il est par la suite mobilisé en 1914 par la France. Après la guerre, il devient le premier représentant de la Lituanie indépendante en France où il est décédé en 1933.

Dans sa carrière d’écrivain, il a mis en valeur la culture lituanienne, notamment en transcrivant et en traduisant des contes populaires. Il a été romancier, dramaturge, métaphysicien et surtout poète[1]Milosz fait partie de ces écrivains catholiques qui ont marqué la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle à l’instar de Paul Claudel, Patrice de la Tour du Pin et de Jean El Mouhoub Amrouche. D’ailleurs, ce dernier lui dédie son deuxième recueil de poésie Etoile Secrète[2] dans des termes qui illustrent parfaitement l’importance du poète lituanien aux yeux des écrivains de son époque :

à O. V. DE L. Milosz

                               au Poëte,

                               au prophète

                               notre Maître en vie spirituelle,

et, par lui, à tous ceux qui nous ont donné

d’entrevoir la grandeur du destin de l’homme,

                                                               en hommage d’admiration

                                                                              et de gratitude.

Un poète romantique et décadent

Pour entrer dans l’univers poétique d’Oscar Milosz, on peut lire La Berline arrêtée dans la nuit[3], une anthologie parue en 1964 chez Gallimard. Elle est préfacée par Jean Bellemin-Noël et postfacée par le prix Nobel de littérature Czeslaw Milosz. On peut y voir combien la poésie d’Oscar Milosz est marquée par l’esprit décadent comme cela se manifeste dans « À la morte », le premier poème, très nervalien, de l’anthologie :

Le marbre et le granit seront vêtus de mousses

Et l’herbe des cercueils enlacera ton corps

Et tu seras bien morte au milieu des fleurs rousses

Mais dans ton cœur d’orgueil fleurira le remords. (p. 27)

Le premier recueil de Milosz, paru en 1899, s’intitule justement Le Poème des Décadences. Écrits en alexandrins ou en vers libres, les poèmes qui le composent laissent entrevoir, à la manière de Verlaine, un monde mélancolique, endeuillé, aux mouvements désolés, où les âmes abandonnées se reflètent les unes dans les autres :

La brume a tout mangé, rien n’est gai, rien n’irrite

Le rêve est aussi creux que la réalité.

(« Brumes », p. 34)

Cette décadence a pour conséquences la cassure des mots – qui, dans le passé, étaient source de bonheur – et la difficulté de les exprimer :

Mais ce soir laissez-moi vous appeler ma morte

Et vous parler tout bas, comme si vous dormiez,

Car, semblables aux lys dans le cri de l’automne

Les mots que vous aimiez se brisent dans ma voix

Mon âme d’aujourd’hui vous regarde et s’étonne

De reconnaître en vous mon âme d’autrefois… (p. 31)

            De son exil précoce, Milosz a gardé le sentiment d’avoir été tôt abandonné. La solitude en devient un des leitmotivs de son œuvre et donne le titre de son second recueil Les Sept Solitudes d’un « cœur orphelin du vieux temps. » (« Un chant d’adieu devant la mer », p. 56). A ce propos, il est bon de rappeler que le titre Solitude, ma mère que Taos Amrouche a choisi pour un de ses romans est une métaphore issue de « Symphonie de septembre », un des poèmes les plus célèbres du poète lituanien qui, dit-on, savait parler aux oiseaux. La célébrité de ce poème est notamment due à ces strophes imprégnées de mélancolie et où l’on peut découvrir la disposition de Milosz à proposer des images poétiques marquantes, comme cela ne se pratique que dans la littérature orale :

Solitude, ma mère, redites-moi ma vie ! voici

Le mur sans crucifix et la table et le livre

Fermé ! si l’impossible attendu si longtemps

Frappait à la fenêtre, comme le rouge-gorge au cœur gelé,

 

Qui donc se lèverait ici pour lui ouvrir ?

Appel du chasseur attardé dans les marais livides,

Le dernier cri de la jeunesse faiblit et meurt : la chute d’une seule feuille

Remplit d’effroi le cœur muet de la forêt. (p. 128)

La solitude n’est pas le seul sentiment avec lequel Milosz dialogue. Comme Baudelaire, le poète lituanien qui se dit né « pour exalter le beau » (« La Terre », 107), se bat contre « Mylord Spleen » (« Grincement doux », p. 80) qu’il apostrophe pour lui dire à quel point il a horreur de l’ennui dans lequel il voit une condition inhérente à l’exil :

Rouge terriblement dans la mort du soleil

Toutes voiles dehors dans l’insensé silence

Le vaisseau vermoulu de l’ennui se balance

Avec ses exilés malades de sommeil.

(« Un chant d’adieux devant la mer », p. 59)

L’exil est aussi vécu comme une cassure dans le temps qui amène le poète à exprimer sa nostalgie du passé, comme catégorie temporelle idéalisée et glorifiée : « Je voudrais être un chœur de musiques très vieilles » (dans « Un chant d’adieux devant la mer ») ; « Mes pensées sont à toi, reine Karomama du très vieux temps » (dans « Karomama »), « antiques thrènes » (dans « La danse de la vie »)… Comme chez les romantiques, le temps présent est présenté comme temps déceptif, notamment à travers la disparition des référents de l’enfance du poète :

Tous nos anciens serviteurs étaient morts ; leurs enfants

Avaient émigré ; j’étais un étranger

Dans la maison penchée

De mon enfance. (p. 135)

Aussi le poème se transforme-t-il en « berline dans la nuit » dans laquelle voyage un poète qui chante « pour l’amour des morts très anciens, dans l’obscure rosée. » (« Symphonie inachevée », p. 134) et qui va vers les temps passés qu’il est possible d’idéaliser et auxquels on peut, comme le signifie clairement Paul Ricœur, prêter l’autorité qui manque au présent.

« Ô comme le désir de vivre m’étonne ! »

Milosz, le poète qui substantive les adverbes et écrit : « Les morts, les morts sont au fond moins morts que moi. » (« Tous les morts sont ivres », p. 79), inscrit sa création dans le « jadis ». C’est ce que rappelle le préfacier de cette anthologie :

… personne n’affirmera sans précaution et que beaucoup même récuseraient en doute qu’il ait été écrivain, voire un homme, du XXe siècle. […] le roman dans lequel il s’est incarné comme son propre héros à la fois dérisoire et sublime, L’Amoureuse initiation, se passe dans la Venise du XVIIIe siècle… Que les femmes idéales auxquelles il a adressé ses lettres d’amour en forme de poèmes furent d’abord les héroïnes d’Edgar Poe… Que le mot « patrie » désigne pour lui « le vieux pays lithuan » de la fin du Moyen Âge quand ce n’est pas la Judée de son lignage maternel…  (p. 9)

Cela n’a pas empêché le poète d’être un homme de son temps dans la vie de tous les jours, notamment à travers son combat pour l’indépendance de son pays et ses efforts pour le représenter à Paris. Et « la poésie qu’il écrivit apparaît bien de notre temps : moderne dans sa forme si peu formelle, dans son incantation polyphonique, dans son langage avide ou dévoré de vérité. » (Ibid.)

Effectivement, à l’image de la poésie de Federico Garcia Lorca ou de l’acméiste Ossip Mandelstam, la poésie de Milosz est marquée par un travail remarquable sur le rythme du vers et ses sonorités. Les figures de répétition (allitération, assonance, anadiplose, anaphore) et les refrains se multiplient pour créer un « chant de prière et de rut », qui anime la « danse de la vie » et peut aussi devenir une « danse macabre », comme dans ce passage où la forme oppose la vivacité du chant au thème morbide qui le compose :

Dans un pays d’enfance retrouvé en larmes,

Dans une ville de battements de cœur morts,

(De battements d’essor tout un berceur vacarme,

De battements d’ailes des oiseaux de la mort,

De clapotis d’ailes noires sur l’eau de mort).

Dans un passé hors du temps, malade de charme,

Les chers yeux de deuil de l’amour brûlent encore

D’un doux feu de minéral roux, d’un triste charme ;

Dans un pays d’enfance retrouvé en larmes…

        – Mais le jour pleut sur le vide de tout.

 

Cet extrait d’un poème intitulé « Dans un pays d’enfance… » attire notre attention sur un autre thème cher à Milosz et que nous pourrions désigner, pour être plus près de sa signification symbolique, par une formule de Jean Amrouche : « l’esprit d’enfance ». Chez Milosz, comme chez Amrouche, l’enfance incarne ce que Lorca appelle le « pays innocent » : l’innocence, non d’un individu ou du poète même, mais de l’humanité, ou, du moins pour Amrouche, de cette partie de l’humanité qui ne s’est pas laissée corrompre par la peur de la mort laquelle est le sceau de la modernité techniciste. L’esprit d’enfance – qui est à la fois celui du héros, du saint et du poète – c’est aussi le souvenir gardé en soi[4] du vieux chant maternel – la mère étant ici l’humanité et la terre – que le poète transmet au monde en « jetant moi dans le Vésuve » (« Grincement doux », p. 81) et en mourant aux tentations de la vie terrestre :

 

Et pourquoi et comment n’ayant jamais connu

Ni mon visage, ni mon deuil, ni la misère

Des jours, m’as-tu si soudainement reconnu

Tiède, musicale, brumeuse, pâle, chère,

Pour qui mourir dans la nuit grande de tes paupières ?

 

Quels mots, quelles musiques terriblement vieilles

Frissonnent en moi de ta présence irréelle,

Sombre colombe des jours loin, tiède, belle,

Quelles musiques en écho dans le sommeil ?

(« Dans un pays d’enfance », p. 76-77)

 

Le silence participe également à la construction du rythme poétique des textes de Milosz, avec les tirets, les alinéas en début de ligne ou encore l’imposant signe « Silence » posé comme refrain :

 

Car ce qui me mangeait le cœur ne faisait pas de bruit

(« Symphonie inachevée », p. 136)

 

Je me suis réveillé sous l’azur de l’absence

Dans l’immense midi de la mélancolie.

L’ortie des murs croulants boit le soleil des morts.

                Silence. (« Solitude », p. 117)

 

Je te donnerai – mais ne le dis pas – la pauvre clef

(« Le pont sur le Rhin », p. 119)

 

Nous allons voir la belle chambre de l’enfance : là,

La profondeur surnaturelle du silence

Est la voix des portraits obscurs.

(« La berline arrêtée dans la nuit », p. 166)

 

Les torrents des troupeaux              descendent vers les bergeries         l’ombre est sur An-Dor et Pau du pays d’Esaü…

(« Psaume de l’étoile du matin », p. 206)

Milosz = Jésus + Goethe + Einstein

Après la décadence, la solitude et la mort de soi, vient le temps de la renaissance. Milosz trouve l’espérance dans le catholicisme. Les titres des derniers poèmes, à connotation chrétienne, dont l’intertexte majeur est biblique, qui s’ajoutent aux titres mystérieux et mystiques, pour ne pas dire cabalistiques, des recueils précédents (Nihûmim, Andramondoni, H,), illustre ce cycle de l’existence vie-mort-vie (résurrection) : « Cantique du printemps », « Psaume de la maturation », « Psaume de la réintégration », « Psaume de l’étoile du matin »… C’est aussi dans ces textes que le métaphysicien, qui s’interroge sur le mouvement et l’espace, s’exprime le plus :

La paix qui m’environne n’est si parfaite que parce qu’elle n’a plus de nom à me donner. Elle est en moi et je suis en elle, et dans ce Lieu comme nous innommé où s’est accomplie notre union, il n’est pas jusqu’au mot le plus universel, Ici, qui n’ait perdu à jamais son sens ; car rien n’est demeuré hors de nous où nous puissions encore situer un Là-bas, et l’espace total où respire la pensée nous apparaît non comme le contenant, mais comme l’intérieur illuminé du beau Cosmos tombé des mains de Dieu. Jadis, quand l’esprit du silence parfait me saisissait, je levais les yeux vers les soleils, aujourd’hui, ma vue descend avec leur regard dans mon être. (« Psaume de la réintégration », p. 200-201)

 

milosz« Pour Milosz, tout, dans l’univers, est MOUVEMENT. Tout, y compris l’homme dans sa substance même…[5] » A propos de l’espace et du mouvement, le prix Nobel de littérature Czeslaw Milosz, rappelle que son oncle « Oscar Milosz, avant d’avoir eu connaissance des travaux d’Einstein, eut en 1916 une illumination : il découvrit à son propre usage, par intuition et non pas un raisonnement mathématique, la théorie de la relativité. Si l’espace définit par le rapport d’un mouvement à un autre mouvement, il cesse d’être “son contenant propre et celui des autres choses. Nous ne reconnaissons en lui qu’un des éléments du concept triparti du mouvement, lequel embrasse espace, temps, et matière.ˮ » (Postface, p. 222-223).

Czselaw Milosz confirme ainsi l’intuition de Jean Noël-Bellemin sur la complexité de la personnalité d’Oscar Milosz. Pour le préfacier de cette anthologie, il y a « trois poètes » en Milosz : « Un symboliste, même un peu « décadent » […]. En outre un romantique, à l’allemande ou à l’anglaise, car son admiration le portait vers les poètes qu’il a traduits, Goethe et Schiller, Byron et Shelley, ainsi que leurs émules polonais, Mickiewicz, Norwid, Towianski. Pour finir un mystique… » (Préface, p. 10).

[1] Retrouvez une biographie complète d’O. V. de L. Milosz en cliquant ici.

[2] Jean El Mouhoub Amrouche, Etoile Secrète [1937], Paris, L’Harmattan, coll. Écritures arabes, 1983.

[3] O. V. De L. Milosz, La Berline arrêtée dans la nuit, préface de Jean Bellemin-Noël et postface de Czeslaw Milosz, Paris, Gallimard, 1964.

[4] « Pourtant j’ai pénétré le secret de mon corps. Ô mon corps !

Toute la joie, toute l’angoisse des bêtes de la solitude

Est en toi, esprit de la terre, ô frère du rocher et de l’ortie. » (« Nihumîm », p. 143)

[5] Jacques Buge, Milosz. En quête du divin, Paris, Librairie Nizet, 1963, p. 146.

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