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Abdelkader Djemaï

Abdelkader Djemaï, Histoires de cochons

Pour la réhabilitation du cochon

Par Ali Chibani

 

Pour les lecteurs qui cherchent un livre apaisant et enrichissant, Histoires de cochons[1] est l’ouvrage idéal. Dans ce récit, l’écrivain algérien Abdelkader Djemaï[2] dresse un portrait flatteur du cochon, retrace son histoire, énumère ses espèces, et décrit les fêtes et les rites qui montrent que le porc n’est pas seulement un animal mais un élément symbolique et culturel important pour tous les peuples. Histoires de cochons est un ouvrage où le plaisir d’écrire de l’auteur et le plaisir de lire du public sont aussi savoureux que le plaisir culinaire. « Synonyme de beau temps et de vacances, ce bouquet de saveurs [offert par Djemaï], qui mêle celle de la graisse aux senteurs du clou de girofle, du gingembre, de la cannelle et du cumin, invite à la convivialité, à la fête… » (p. 39). Et ce n’est sans doute pas Gargantua qui nous démentira si nous disons qu’il n’y a rien de meilleur au monde qu’un bon repas partagé dans la bonne humeur.

Métissage et universalité

Teinté d’humour et de bienveillance, Histoires de cochons commence par mettre les points sur les groins : « bien avant celle du mouton, du bœuf ou de la volaille, la viande la plus consommée sur la planète est celle du cochon qui respecte et veut du bien à l’homme » (p. 17) La taille et la couleur du cochon indiquent souvent une appartenance spatiale précise : « Beige, blanche, grise, bicolore ou tachetée, la couleur de leur peau change selon les régions et les espèces. » (p. 18)

Dans une époque où la tolérance devient une vertu rare, il est bon de se référer au cochon qui prouve qu’on survit bien au métissage : « La [couleur] rose est due au croisement, il y a trois siècles, des races européennes et des asiatiques. » (p. 19) Le porc et son proche sauvage le sanglier appartiennent à une famille qui connait parfaitement les bienfaits de l’universalisme : « Le sanglier a d’autres cousins éparpillés dans le monde : en Afrique, le phacochère vit dans la savane […]. Le potamochère aime à barboter dans les rivières de Madagascar et d’Afrique du Sud. Il y a aussi le babiroussa des Iles Moluques et de l’île indonésienne de Sulawesi… » (p. 83). Métissé, universel, le cochon sait réconcilier les ennemis comme nous l’a si bien prouvé Le Cochon de Gaza du réalisateur Sylvain Estibal qui a reçu le César du Meilleur premier film en 2012.

N’allez tout de même croire que le cochon d’Inde fait partie de cette large famille avec laquelle il ne partage que le cri. De plus, il n’est pas d’Inde mais d’Amérique du Sud : « Cette erreur est due à Christophe Colomb qui croyait avoir trouvé une nouvelle route pour atteindre les Indes alors qu’il avait, sans le savoir, découvert l’Amérique. Il avait emporté dans les cales de ses caravelles des cochons qui n’allaient pas prospérer sur cette terre. » (p. 120)

Maltraitance religieuse

Mise en page 1On voit souvent le porc dans certaines séries américaines servir de cobaye aux médecins légistes qui cherchent à reconstituer, dans un laboratoire, le déroulement d’un crime, car son corps est le plus proche du corps humain : « ils n’ont qu’un seul estomac et leurs morphologies internes sont presque identiques. » (p. 131) Abdelkader Djemaï nous rappelle une autre propriété qui rapproche le cochon de l’être humain : « il est dans le peloton de tête des mammifères sensibles et intelligents. Il est placé au quatrième rang, après l’homme, le singe et le dauphin ! […] Il est également le seul animal à pouvoir se reconnaître dans un miroir. » (p. 61) Cela n’a pas empêché l’être humain de faire de lui son porc émissaire pour ne pas qualifier de bouc un animal fier de sa queue en tire-bouchon. « À propos de croix, le cochon a, hélas, toujours porté la sienne », nous rappelle Djemaï qui souligne : « De la période féodale jusqu’au XIXe siècle, on prenait plaisir à le griller non pour le déguster mais pour le châtier. Afin d’exorciser une catastrophe ou un crime, il faisait un bon coupable. » (p. 62)

En plus du langage familier qui, selon Larousse.fr, donne au mot cochon le sens d’«  Homme sale, glouton, grossier ou débauché », les religions sont pour beaucoup dans la piètre image que nous avons de cet animal qui supporte patiemment la méchanceté et l’ingratitude humaines depuis des millénaires : « Si le christianisme n’interdit pas la consommation de la viande de porc, l’iconographie pieuse a contribué, elle aussi, à ternir la réputation de la bête. Elle l’a injustement écartée au profit de la pacifique colombe, de l’ “âne si douxˮ sur lequel Jésus entra dans Jérusalem, du bœuf humble et méritant, et du mouton, adorable et bien peigné… » (p. 67)

Le porc est définitivement exclu de la « liste de VIP à plumes, à poils et à sabots » par le judaïsme (Lévitique, 11, 1-8) et par l’islam (sourate de « La Table », verset 3) qui ont déclaré la consommation de sa viande illicite, notamment à cause de « ses sabots fendus semblables à ceux du diable », mais aussi « au motif qu’il n’est pas un ruminant et que son sang peut transmettre des parasites et des microbes […]. L’absence dans son corps d’une enzyme qui pourrait rejeter ses toxiques dans les urines est un autre argument évoqué. » (p. 76) Le judaïsme interdit même de prononcer le nom de l’animal « car il souille la gorge de celui qui le nomme. » (p. 74) En réalité, cette interdiction pourrait être, d’après l’anthropologue et spécialiste du droit musulman Mohammed Hocine Benkheira, un emprunt « aux Égyptiens, à certaines époques où les prêtres l’évitaient. L’idée qu’il aurait été interdit, ajoute cet enseignant à l’École pratique des hautes études de Paris, pour des raisons de santé a peut-être été avancée par Maïmonide, qui voulait lui donner un fondement utilitaire. » (p. 79)

Certaines religions et croyances ont cependant justement honoré l’aimable quadrupède : « L’Inde fit d’un autre animal mal aimé, le sanglier, l’une des incarnations de Vishnu, l’un de leurs dieux. On le retrouve aussi dans le Mahâbhârata, sous les traits du dieu Vahâtra, l’un des personnages centraux du théâtre traditionnel indonésien. » (p. 69)  « Les Chinois, eux, lui ont toujours témoigné du respect et même de la vénération. […] la sagesse populaire le trouve honnête galant, sensible, joyeux compagnon un peu impulsif. » (p. 76)

« Matraque idéologique »

La prohibition du porc par le judaïsme et l’islam et sa non-interdiction par le christianisme a fait de ce mammifère, malgré lui, un symbole culturel détourné par l’extrême droite qui l’a transformé en « un instrument politique » opposé au développement du marché halal en France. L’innocent saucisson est ainsi devenu « une matraque idéologique. » (p. 100) « En 2010, le site Riposte Laïque a programmé à Paris un apéro Facebook “saucisson et pinardˮ. Prévu dans le quartier de la Goutte-d’Or, il visait “à lutter contre l’islamisation du 18e arrondissement.ˮ » (p. 98)

Pourtant, le désir des musulmans d’intégrer la culture culinaire française est plus que manifeste. En effet, on a vu ces dernières années apparaître des produits comme le lard halal, le jambon halal ou encore le saucisson halal. Cela signifie bel et bien la reconnaissance, par les musulmans, d’une spécificité culturelle française dont ils veulent se rapprocher : « Malgré l’agrément d’institutions comme la Mosquée de Paris, ce label, qui suscite quelquefois des controverses et de la méfiance quant à la tonalité religieuse de ce terme qui signifie “liciteˮ, s’est adapté depuis 1980, aux produits hexagonaux. Crue, cuite, fumée ou salée, sa charcuterie imite par ses formes, ses couleurs et ses volumes celle qui est vendue en France. » (p. 91-92).

Le passage d’une culture à l’autre, d’une rive de la Méditerranée à l’autre, est fréquent dans Histoires de cochons et cela ne se fait pas seulement par le rapprochement de la saucisse de porc avec la merguez. La liste des ingrédients nécessaires pour la préparation de différents types de plats à base de viande de porc éveille les souvenirs d’enfance de l’auteur qui se souvient des plats que sa mère lui préparait à Oran et qui étaient à base de viande de mouton cette fois. Avec un peu d’humour, on pourrait dire, à la lecture de ce récit d’Abdelkader Djemaï, que le mouton est un peu le porc algérien comme le porc serait un peu le mouton français. D’ailleurs, ce récit commence par un souvenir d’enfance qui associe les deux bêtes : « À Oran où je suis né, à la veille de l’Aïd-el-Kébir, la grande fête qui commémore le sacrifice d’Abraham, mon père achetait un mouton qu’il ramenait chez nous. […] La nuit, je l’entendais bêler près de la fenêtre où il avait été attaché. Il me rappelait les cris perçants du cochon qui s’élevaient, près de mon école, de la courette de la boucherie-charcuterie de M. Martinez qui habitait le premier étage. » (p. 11-12)

Lard dans l’art

Même si Abdelkader Djemaï n’évoque pas Peppa the pig que les moins de cinq ans affectionnent, parfois excessivement, il revient sur quelques œuvres cinématographiques et littéraires qui font du cochon leur star ou leur personnage principal. Outre Miss Piggy dans le Muppet Show, le cochon le plus célèbre de la littérature est sans doute Sage l’Ancien qui initie la révolte des bêtes maltraitées par Mr Jones dans La Ferme des animaux de Georges Orwell. « En faisant du cochon une matière artistique et une source d’inspiration, l’art l’a également honoré en lui dédiant deux musées. Le premier à Chambonnas, en Ardèche, avec sa mini-ferme et le second en Allemagne, à Stuttgart. » (p. 137)

L’entrée du cochon dans le monde de l’art n’est pas récente : « La peinture autour du thème du repas a inspiré des grands artistes comme ceux de l’école flamande, tandis que les fresques de Pompéi s’ornent de jambon et de saucisses. » (p. 139). Et comme tout art a son concours, l’« andouille peut s’enorgueillir d’avoir son prix littéraire : le Goncourt de la charcuterie », depuis 1967.

Pour illustrer l’importance du porc dans la culture française et dans d’autres cultures du monde, Abdelkader Djemaï a décrit un nombre inattendu de festivals et de fêtes qui célèbrent cet animal. Il y a une liste surprenante d’événements et de concours drôles, certes, pour les non initiés, mais qui constituent, selon Djemaï, un véritable « patrimoine à préserver ».

 

[1] Abdelkader Djemaï, Histoires de cochons, Paris, Michalon, 2015.

[2] Lire sur La Plume Francophone notre dossier « Abdelkader Djemaï ».

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