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Aimé Césaire, Congrès des écrivains noirs

Aimé Césaire, premier Congrès des écrivains et artistes noirs

Aimé Césaire, une critique de la fiction coloniale

 Par Nicolas Treiber

 

 

 

 

image-article-cesaireEn cette fin d’après-midi du 20 septembre 1956, Césaire monte à la tribune d’un amphithéâtre René Descartes comble. Il s’apprête à clore la deuxième journée du premier Congrès international des écrivains et artistes noirs qui se tient à la Sorbonne du 19 au 22 septembre 1956. La veille, Jacques Rambemananjara, Paul Hazoumé, Léopold Sédar Senghor, Ahmadou Hampaté Ba ou encore Frantz Fanon se sont succédés pour interroger l’unité culturelle africaine, le rapport des peuples africains à l’Europe, ou le racisme qui détermine la structure de la culture coloniale imposée aux colonisés.

Organisé par la revue Présence africaine, ce congrès s’assigne deux tâches dans son argument,

« La culture moderne et notre destin » : « Faire accéder à l’audience du monde l’expression de nos cultures originales, dans la mesure où celles-ci traduisent la vie actuelle de nos peuples, et notre personnalité » et « renvoyer à nos peuples l’image de leurs aspirations, de leurs expériences ou de leurs joies, éclairées par les épreuves, les joies et les espérances du monde[1]« .

Or cet effort propédeutique, visant à promouvoir l’énergie et la diversité des expressions culturelles africaines, nécessite un travail de déconstruction de la situation culturelle, politique, économique, idéologique qui les rassemble sous une même domination, coloniale ; tenter de briser ce joug dans les consciences ; dissiper l’air vicié qu’il fait peser sur les respirations du monde. Bref, décoloniser les esprits.

Mécanique de l’acculturation

 

Avec sa verve et sa précision coutumières, Césaire prononce une communication devenue culte dans l’histoire de la critique de la situation coloniale : « Culture et colonisation[2]« .

Après son Cahier d’un retour au pays natal (1947) – mégaphone poétique des « sans voix » –, ou son Discours sur le colonialisme (1950) montrant l’inanité d’une « civilisation » coloniale, il poursuit l’excavation du lien maudit entre politique et culture coloniales, en s’en prenant à l’alibi de la colonisation française, cette prétendue perspective d’assimilation sous laquelle l’Empire français masque l’exercice brutal de son pouvoir.

Le progrès en situation coloniale livre sa construction sémantique particulière : un oxymore. Idem pour ce que le colonisateur se plaît à présenter de lui-même comme « la civilisation ».

Illusion dis-je, car il faut bien se convaincre du contraire : qu’aucun pays colonisateur ne peut prodiguer sa civilisation à aucun pays colonisé, qu’il n’y a pas, qu’il n’y a jamais eu, qu’il n’y aura jamais, éparses dans le monde et comme on le voulait aux premiers temps de la colonisation, de « Nouvelle France », de « Nouvelle-Angleterre », de « Nouvelle-Espagne »[3].

Aucune civilisation de naît de la gabegie ni de la dépossession. Penser ensemble colonisation et progrès sous l’angle d’un transfert de technologies de développement s’avère donc contradictoire. L’universalité des méthodes occidentales est une façade. À la jonction du secteur économique et de la politique éducative coloniale, Césaire souligne, par exemple, « la grande misère de l’enseignement technique », cette manière de tenir à distance le colonisé de la maîtrise de l’outil qui assure en retour sur lui son emprise matérielle : « La technique en pays colonial se développe toujours en marge de la société indigène sans que jamais la possibilité soit donnée aux colonisés de la maîtriser[4]. » Une dynamique mortifère sous-tend le mensonge de l’assimilation coloniale. Et Césaire s’emploie à révéler la fabrication idéologique du trompe-l’oeil colonial en matière culturelle :

Nous avons vu que toute colonisation se traduit à délai plus ou moins long par la mort de la civilisation de la société colonisée. Mais, pourrait-on dire, si la civilisation indigène meurt, le colonisateur lui substitue une autre civilisation, une civilisation supérieure à la civilisation indigène et qui est précisément la civilisation du colonisateur[5].

Or la colonisation n’est pas un « contact de civilisation comme un autre[6] » prévoyant la substitution de l’une à l’autre et n’a aucune vocation à le devenir. L’assimilation, comme finalité de l’opération d’acculturation totale dont le dispositif colonial tient le discours, s’avère ainsi impossible et de surcroît néfaste pour la survie du colonisateur lui-même. Car, prise aux mots, une véritable substitution de civilisations assurerait au colonisé la maîtrise des différents plans du dispositif qui le domine et donc les moyens même de détruire la dépendance dont il est victime. Au niveau économique, la création d’un capitalisme indigène n’est pas souhaitable du point de vue du colonisateur, puisqu’elle serait « l’image et en même temps la concurrente du capitalisme métropolitain[7] ».

La quadrature de la sous-culture

Dans son Discours sur le colonialisme, Césaire résumait la colonisation culturelle par cette équation lapidaire : « colonisation = chosification[8] ». Les personnes assujetties par la colonisation sont ramenées au rang de choses. Le sujet colonisé est le produit d’une méthode de connaissance qui, pour donner sens à la réalité, la réifie invariablement.

Ici, il passe de la personne à la culture. Citant Malinowski, il pointe ce « don sélectif qui, de tous les éléments de la situation coloniale, influence peut-être le plus le processus du changement culturel[9]« . Ce don est « sélectif » dans la mesure où le geste qui donne retire dans le même mouvement à son destinataire tous les bénéfices du « contact' ». Il constitue l’opposé de cette relation d’échange véritable, c’est-à-dire réciproque, que Marcel Mauss a analysée sous l’angle du don et du contre-don[10]. Et Césaire poursuit :

Ainsi donc la situation culturelle dans les pays coloniaux est tragique. Partout  où la colonisation fait irruption, la culture indigène commence à s’étioler. Et, parmi ses ruines, prend naissance non pas une culture, mais une sorte de sous-culture, une sous-culture qui, d’être condamnée à rester marginale par rapport à la culture européenne, et d’être le lot d’un petit groupe d’hommes, « l’élite », placés dans des conditions artificielles et privés du contact vivifiant des masses et de la culture populaire, n’a aucune chance de s’épanouir en culture véritable[11].

« Sous-culture ». Ainsi identifié, le verrou culturel colonial est conduit inévitablement à exploser. L’emploi même du terme « sous-culture » met au jour un élément structurant de la relation coloniale, au fondement de l’apprentissage colonial en tant que technique de domination par l’acculturation : l’inoculation, chez le colonisé, d’un imaginaire qui n’est pas le sien, mais dont il apprend à relayer les codes, et qui finit en retour par le posséder. Reprenant le terme de Césaire dans Littérature et Développement, Bernard Mouralis met en lumière le ressort de la création de cette « culture coloniale spécifique[12] » destinée à l’élite colonisée, discréditant, dans le même temps, sa culture d’origine : « Le choix, s’il existe, ne peut-être qu’entre une caricature de culture européenne et ce que le colonisateur a laissé subsister de la culture autochtone[13] ».

La fortune du terme « sous-culture » dans la pensée française permet de franchir un pas supplémentaire. Avec le soupçon glaçant d’un effet-retour de la colonisation sur ses thuriféraires. Et si… ce dispositif culturel de la colonisation se trouvait au centre de ce que nous appelons communément aujourd’hui « la mondialisation » ? Comme si, dans la forge du discours de sa domination, le colonisateur s’était lui aussi brûlé l’esprit avec son imaginaire.  Dans un texte écrit à la même époque, « Civilisation universelle et cultures nationales[14]« , le philosophe Paul Ricœur remarque qu’au stade de son progrès au début des années 1960 l’humanité tout entière semble être entrée dans une impasse civilisationnelle : « Tout se passe comme si l’humanité, en accédant en masse à une première culture de consommation, était aussi arrêtée en masse à un niveau de sous-culture[15]. » La sous-culture dans laquelle la situation coloniale tentait de confiner les cultures colonisées apparaît comme le contre-champ idéologique de la possession matérielle des artefacts de la technique, interrompant tout progrès spirituel à venir : « À ce point extrême, le triomphe de la culture de consommation universellement identique et intégralement anonyme, représenterait le degré zéro de la culture de création[16]. » La colonisation culturelle se situerait donc au fondement de la scénographie énonciative de la modernité occidentale, dans la tentative ratée d’exporter une fiction ethnocentrique.

Une perspective postcoloniale

 

De Césaire à Ricœur, l’action anomique de la sous-culture nous reconduit au coeur du laboratoire colonial, parmi ses protocoles culturels. Car le triomphe de la culture de consommation pourrait se lire comme la réussite effective de l’une des modalités d’assujettissement expérimentées par le dispositif colonial, pérennisant discrètement son emprise, continuant de dresser son voile déformant sur la relation des peuples à eux-mêmes. Une colonial line semble s’être étendue sur le monde par l’entremise de cette culture de consommation.

La résistance à l’emprise de cette sous-culture impose de tenter sans relâche de regagner la scène de l’échange sous l’encroûtement de la possession, dénier à l’Occident ses prétentions universelles, réajuster son écoute des autres. Au préalable, lutter contre la surdité, ce dernier rempart d’indifférence contre l’acouphène lancinant qui travaille l’humanité arrêtée en marche dans son propre progrès derrière la rambarde d’une caisse enregistreuse. Tendre l’oreille à cet appel du Cahier de Césaire : « Écoutez chien blanc du nord, serpent noir du midi / qui achevez le ceinturon du ciel[17]. » Se relier contre des liens qui attachent et séparent. Danser, à l’invite du poète, la « danse brise-carcan », la « danse saute-prison[18] ». Danser sous l’horizon ceinturé de nuages. Caliban et Prospero modernes. Au beau milieu de la tempête.

[1]  Présence africaine, n° 8,9, 10, « Le Premier Congrès international des écrivains et artistes noirs », juin-novembre 1956, p. 6.

[2] Aimé Césaire, « Culture et colonisation », in Présence africaine, op. cit., pp. 190-205.

[3] Aimé Césaire, « Culture et colonisation », op. cit., p. 197.

[4] Ibid., p. 198.

[5] Ibid., p. 196.

[6] Ibid.,  p. 200.

[7] Ibid., p. 198.

[8] Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, op. cit., p. 23.

[9] Voir Malinowski, The dynamics of culture change, an inquiry into race relations in Africa (1944), cité par Césaire, « Culture et colonisation », op. cit., p. 199.

[10] Voir Marcel Mauss, Essai sur le don (1925).

[11] Aimé Césaire, « Culture et colonisation », op. cit., p. 203.

[12] Bernard Mouralis, Littérature et développement, Paris, Silex, 1981., p. 53.

[13] Ibid., p. 54.

[14] Paul Ricoeur, « Civilisation universelle et cultures nationales », in Esprit, n° 10, 1961.

[15] Ibid., p. 445.

[16] Ibid., p. 447.

[17] Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, op. cit., p. 63.

[18] Ibid., p. 64.

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