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Congrès des écrivains noirs, Frantz Fanon

Bernard Magnier (dir.), Sur Fanon

 

Actualité de Frantz Fanon

Les échos de « Racisme et culture » dans l’ouvrage Sur Fanon[1]

par Virginie Brinker

 

Du 19 au 22 septembre 1956 s’est tenu le premier Congrès des écrivains et artistes noirs, organisé par la maison d’édition et librairie Présence africaine, à la Sorbonne, réunissant une centaine d’écrivains et artistes noirs internationaux et affichant un caractère nettement anticolonial. Frantz Fanon, penseur de l’aliénation coloniale, alors auteur de Peau noire, masques blancs (1952), est l’un de ces intellectuels. L’article extrait de sa communication et intitulé « Racisme et culture » est publié dans le n° 165-166 de Présence africaine[2].

Il s’agira ici d’analyser les échos des idées développées dans ce contexte par Fanon dans une contribution récente consacrée à la pensée de Fanon, un de « ces auteurs rares qui bouleversent et questionnent, telles des vigies, puissantes et dérangeantes, lucides et subversives, dont les livres sont de ceux que l’on ne referme jamais tout à fait[3] ». Même si les auteurs contemporains réunis dans ce collectif ne s’inspirent pas tous explicitement[4] de ce texte précis de Fanon qu’est « Racisme et culture », il nous a semblé intéressant de tenter de cerner ce que retiennent ces auteurs contemporains de la pensée fanonienne et ce qui fait, selon eux, son actualité.

Anticolonialisme

 Fanon ouvre « Racisme et culture » sur une réflexion sur la valeur normative de certaines cultures décrétée unilatéralement et l’affirmation de l’existence de « groupes humains sans culture », de « cultures hiérarchisées », de la notion de « relativité culturelle ». La colonisation y est conçue comme une « domination organisée », un « gigantesque travail d’asservissement économique voire biologique » mais aussi une « entreprise de déculturation ». Racisme et domination économique sont étroitement liés : « le racisme crève les yeux car précisément il entre dans un ensemble caractérisé : celui de l’exploitation éhontée d’un groupe d’hommes par un autre parvenu à un stade de développement technique supérieur. C’est pourquoi l’oppression militaire et économique précède la plupart du temps, rend possible, légitime le racisme », dit Fanon.

Patrick Chamoiseau, l’un des auteurs réunis par Bernard Magnier, rend parfaitement compte de cette idée dans « Fanon, côté cœur, côté sève » :

Ce qu’il y a de plus violent chez lui, c’est sa radicalité. La radicalité n’est que l’exigence d’une analyse autonome, totale, éperdue, de ce que nous devons affronter, du réel dans lequel nous devons exister, et du souci de comprendre les forces systémiques qui œuvraient (et qui œuvrent encore) entre le projet capitaliste occidental et le reste du monde[5].

C’est ensuite, bien sûr, le concept d’aliénation, cher à Fanon, qui retient l’attention de certains auteurs du collectif. Pour le penseur, « l’oppresseur par le caractère global et effrayant de son autorité en arrive à imposer à l’autochtone de nouvelles façons de voir, singulièrement un jugement péjoratif à l’égard de ses formes originales d’exister ».

Gerty Dambury souligne l’actualité de ce sentiment d’aliénation :

Ce sentiment permanent de « se regarder être différent » – et j’exprime là ce que je ressens encore malgré les luttes menées, malgré les avancées réelles –, c’est Fanon qui me l’a rendu clair et qui m’a permis d’en traquer les causes[6].

Les résonances actuelles

Dans « Racisme et culture », Fanon envisage une forme de « mutation » postérieure au « nazisme et à l’institution d’un régime colonial en pleine terre d’Europe », celle qui transforme  un racisme « biologique » « vulgaire, primitif, simpliste » en « racisme culturel » : « L’objet du racisme n’est plus l’homme particulier mais une certaine forme d’exister. À l’extrême on parle de message, de style culturel. Les “valeurs occidentales” rejoignent singulièrement le déjà célèbre appel à la lutte de la “croix contre le croissant” »

Patrick Chamoiseau le rappelle ainsi dans une formule aussi lapidaire qu’efficace : « [Fanon] n’a jamais été dupe de cette décolonisation qui ne décolonisait pas le colonisateur[7]. » Mais c’est Nathalie Etoké, dans « Race et citoyenneté », qui explicite le mieux l’actualité de cette idée de la mutation d’un racisme biologique en racisme culturel exprimée par Fanon :

Bien qu’ils continuent à incarner le fantasme de l’étranger, un nombre important de Noirs n’arrive plus de contrées lointaines. Ils sont nés et vivent en métropole. A cause de certaines pratiques religieuses ou culturelles considérées comme dangereuses et antirépublicaines, la citoyenneté des Français non blancs se trouve destituée[8].

L’article de Fanon mentionne, par ailleurs, que le racisme « hante et vicie la culture américaine. Et cette gangrène dialectique est exacerbée par la prise de conscience et la volonté de lutte de millions de noirs et de juifs visés par ce racisme ». Au-delà des États-Unis, ce lien entre antisémitisme et négrophobie est mis en scène par le texte de Mohammed Aïssaoui qui imagine rencontrer Fanon dans une rue parisienne en 2013, cette fois :

« Vous avez lu les journaux ? », m’a-t-il demandé sans attendre ma réponse. Il a enchaîné en pointant son index vers moi : « Toutes les formes d’exploitation se ressemblent. Elles vont toutes chercher leur nécessité dans quelque décret biblique. Toutes les formes d’exploitation sont identiques, car elles s’appliquent toutes à un “objet” : l’homme… Le racisme colonial ne diffère pas des autres racismes. L’antisémitisme me touche en pleine chair… ». J’étais un peu déstabilisé, mais il ne l’avait pas remarqué. Il s’est approché de moi et m’a presque chuchoté, je crois que c’était pour que je comprenne bien : « Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous. Un antisémite est forcément négrophobe[9] ».

Fanon poursuit son idée en indiquant que « la circulation des groupes, la libération, dans certaines parties du monde, d’hommes antérieurement infériorisés, rendent de plus en plus précaire l’équilibre. Assez inattendument, le groupe raciste dénonce l’apparition d’un racisme des hommes opprimés », tandis que se cristallisent des crispations identitaires liées au rejet :

Retrouvant la tradition, la vivant comme mécanisme de défense, comme symbole de pureté, comme salut, le déculturé laisse l’impression que la médiation se venge en se substantialisant. Ce reflux sur des positions archaïques sans rapport avec le développement technique est paradoxal. Les institutions ainsi valorisées ne correspondent plus aux méthodes élaborées d’action déjà acquises.

Contre la fixité des essentialismes, une identité en mouvement

Si aucun auteur ne reprend directement ces idées, dont les résonances nous sont pourtant et malheureusement trop quotidiennes, quelques auteurs[10] prennent soin de rappeler la célèbre phrase fanonienne de Peau noire, masques blancs – « qu’il me soit permis de découvrir et de vouloir l’homme, où qu’il se trouve », cherchant à extraire le psychiatre antillais et algérien de la « lecture biaisée et tendancieuse » de la violence dans laquelle on a « enfermé » sa pensée[11], à l’instar de Yahia Belaskri dans son texte « Fanon et moi ». Daniel Maximin rappelle ainsi à quel point les huit dernières pages de cet essai fondateur

constituent un des textes fondamentaux du XXe siècle pour tout homme, noir ou blanc ou jaune ou vert, qui cherche les mots de passe pour échapper aux frontières de son histoire et de sa géographie ; pour déshabiller les peaux et arracher les masques qui altèrent les seules luttes justes pour la dignité de tous ; pour marier la lutte et l’espérance, disqualifier le ressentiment tout comme la bonne et la mauvaise conscience engluées dans leurs assignations ; et vaincre la violente fixité des essentialismes pour « introduire l’invention dans l’existence[12].

 C’est alors un Fanon dépassant les clivages liés aux croyances, aux origines, aux couleurs de peau qui se trouve valorisé soixante ans après le Congrès. Patrick Chamoiseau  retient d’ailleurs cette dimension dans son propre cheminement de pensée :

[…] à cette époque de ma rencontre avec Fanon, je m’étais contenté, comme nous tous, d’essayer d’arracher le « masque blanc » basique qui m’oblitérait l’âme. En exaltant ma négritude, j’ai bien souvent eu le sentiment d’y parvenir, par le recours à un masque noir […] tout aussi basique, [qui] ne faisait que voiler l’abîme déjà ouvert d’une autre complexité[13].

C’est donc l’image d’un homme à l’identité en mouvement qui semble ici mise en valeur et qui devient par là-même un modèle à suivre dans certains des textes du collectif :

J’aurais tant voulu lire Fanon plus jeune pour comprendre plus tôt, que l’on ne s’autorise que de soi-même. Une égalité, c’est comme l’identité, cela ne se décrète pas, cela s’expérimente, cela se cherche, puis cela se vit. Fanon a cherché, lui, sans cesse. Comme il nous manque[14]

Pour écouter la conférence, cliquez ici.

[1] Bernard Magnier (dir.), Sur Fanon, Mémoire d’encrier / Le Tarmac – La scène internationale francophone, coll. « Chronique », 2016.

[2] Frantz Fanon, « Racisme et culture », Présence Africaine 2002/1 (N° 165-166), pp. 77-84.

[3] Bernard Magnier, « Introduction » à Sur Fanon, op. cit., p. 6.

[4] Le texte de Valérie Marin La Meslée, « Jean-Marie Gustave, Laïla, Frantz, Achille et nous autres », cite toutefois explicitement le congrès et la conférence « Racisme et culture » de Fanon, in Sur Fanon, op. cit.¸ p. 94.

[5] Patrick Chamoiseau, « Fanon, côté cœur, côté sève », Sur Fanon, op. cit., p. 50.

[6] Gerty Dambury, « Recherche », in Sur Fanon, op. cit., p. 57.

[7] Patrick Chamoiseau, « Fanon, côté cœur, côté sève », in Sur Fanon, op. cit., p. 51.

[8] Nathalie Etoké, « Race et citoyenneté », in Sur Fanon, op. cit., p. 69.

[9] Mohammed Aïssaoui, « J’ai croisé Frantz Fanon aujourd’hui… », in Sur Fanon, op. cit., p. 15.

[10] Voir notamment Lamia Berrada-Berca, « Humains, tous humains », in Sur Fanon, op. cit., p. 45.

[11] Yahia Belaskri, « Fanon et moi », in Sur Fanon, op. cit., p. 38.

[12] Daniel Maximin, « Un homme qui interroge », in Sur Fanon, op. cit., p. 97.

[13] Patrick Chamoiseau, « Fanon, côté cœur, côté sève », in Sur Fanon, op. cit., pp. 49-50.

[14] Souâd Belhaddad, « Fanon, simplement rassurant », in Sur Fanon, op. cit., p. 41.

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