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Nabile Farès

Vie et oeuvre de Nabile Farès

Nabile Farès, l’homme des incorruptibilités*

Par Ali Chibani

 

Le sel de la mer est en moi. Le vent aussi. Celui qui détache le soleil et le porte, là, dans le ventre de tes larmes.

               Ne pleure plus Malika.

               Ne pleure plus.

               J’ai compris.

Nabile Farès, Mémoire de l’Absent

Nabile-FarèsNabile Farès[1] présente l’anthropologie comme ce qui est « beaucoup plus qu’un système de classification des différences et existences culturelles, mais ce lieu de la référence et de la saisie des enjeux culturels inscrits dans l’histoire sociale des peuples, des sociétés, des individus et des groupes. » Cette fonction, on peut le dire, est aussi celle qu’il attribue à la littérature. Son désir est « que l’on considère [s]es livres comme n’étant pas étrangers à la vérité commune et éthique propre à l’humanité vivante, à élargir l’horizon et la réalité de l’humanité vivante ; rien de plus, rien de moins ![2] »

« L’humanité vivante », une catégorie vaste et précise. Pour Nabile Farès, la littérature ne veut pas d’une « humanité » mourante, d’une humanité morte, ou d’une humanité tout court, mais d’une humanité vivante en cela qu’elle est, en permanence, productrice de sens, de liens sociaux et culturels, de récits qui permettraient aux civilisations de se regarder les unes les autres, de se donner les unes aux autres, et de passer les frontières de l’idéologie, des nationalismes, des interdits d’être à soi et d’être à l’Autre, pour que, en chaque civilisation, pour chaque civilisation, l’étranger soit, non une menace, un marginal, mais fondateur. Ainsi, le monde aurait en soi, partout, une part nommée Maghreb – Occident – qui est aussi cette part que le Maghreb – appelant ainsi les peuples vivant dans cet espace géographique, civilisationnel, littéraire, linguistique de la pluralité – refuse de voir, d’enregistrer et d’accepter, tant elle constitue une vérité qui compromet les discours politiques et religieux des Etats actuels.

Au pays des disparus et des résurrections

            Mais comment parler de « l’humanité vivante » ? Nabile Farès le fait à la manière des chamans qui, d’après Mouloud Mammeri, affectionnent l’antiphrase : nommer une chose pour dire le contraire, dire le mal pour appeler le bien. Farès dit les cassures réelles et symboliques, les gouffres, les embrasements, les corps cassés, les corps décapités, les langues nouées, les langues interdites, les êtres disparus, les êtres enlevés par l’armée coloniale et par la « Sécurité militaire » algérienne du « parti Kiététout »… pour laisser entendre que l’humanité vivante est possible dans et par la reconnaissance de ce qu’elle n’est pas aujourd’hui : « il faudrait que vous acceptiez ce voyage au Pays de Là-Bas, des Disparus et des Résurrections, ce pays se trouve un peu plus loin de ces lieux où nous sommes, de ce bureau, de cette place forte… ».

            « Avec beaucoup de précautions méthodologiques, d’attentions analytiques et de liberté critique[3] », cet « enfant de la guerre », dont les recherches ont été dirigées par Germaine Tillion en anthropologie, par Emmanuel Levinas en philosophie et par le philosophe et psychanalyste Pierre Kaufmann en anthropologie littéraire, évoque et analyse les comportements et les destructions actuelles – du nazisme, à la guerre d’Algérie, à l’islamisme, au racisme, au capitalisme pratiqué par ceux qu’il nommait « les pervers à l’envers » en référence à un slogan politique : « travailler plus pour gagner plus » – passe souvent par l’évocation, très katébienne, des récits originels définissant le passage d’une monstruosité exprimée par les contes pour être tenue à l’écart du monde mais qui finit par violer et envahir le champ du réel. Si l’enfant qui écoute un conte a son inconscient pour le protéger de la terreur que le récit inspire en pensant qu’il ne s’agit que d’un conte, qu’est-ce qui pourrait protéger l’humanité des massacres et des crimes qu’elle commet quotidiennement, réellement, dans cette « “forêt des Ogresˮ ; autour de laquelle plusieurs hameaux, maisons isolées, avaient été incendiés[4] » ?

Aux origines de la vie et de la parole

            Nabile Farès s’est souvent senti proche du conteur qui est « celui qui reconduit la perte prononcée dans l’existence en une symbolique de la destination.[5] » Aussi a-t-il réemployé les symboliques du conte en tant qu’elles restituent le sujet blessé et morcelé « aux origines de la vie et de la parole[6] ».

Aux origines de la vie et de la parole, se trouve aussi la femme, celle qui a le don du conte et à laquelle il consacre L’Exil au féminin[7]. Dans ce recueil de poésie, à l’exil territorial, s’ajoute un exil intérieur et social de la femme qui se construit en tant que signe par le foisonnement des métaphores et par les blancs qui occupent l’espace de la page[8]. En cela, Nabile Farès fait de la francophonie l’espace de l’Odyssée des symboliques berbères voyageant dans « une langue devenue plusieurs[9] » On comprend dès lors que les personnages du conte berbère comme l’ogre, l’ogresse ou Mqidec[10] traversent une grande partie de son œuvre.

Les contes sont à leur façon un lieu : lieu généalogique de narrativité mythique qui préenregistre les structures de la représentativité du monde et de ses angoisses. Dans Yahia pas de chance, un jeune homme de Kabylie, roman autobiographique « forcené » écrit pendant la guerre d’Algérie alors qu’il avait rejoint l’ALN, Nabile Farès note : « Depuis trois mois dans ce village nous sommes dans l’enfer des bêtes et la nuit des ogres. […] Des génies malfaisant ont envahi nos terres et mutilé les âmes. Dans la forêt des hommes qui brûlent, le loup étranger fait des ravages aux montagnes et aux pitons que tu vois au-dessus d’Akbou »[11].

La généalogie dans l’œuvre farésienne est touchée par la cassure mais elle est aussi l’espace du signe transformé en « lieu d’être ou de croyance[12] ». Dans Mémoire de l’Absent qui revient sur la guerre d’Algérie et sur l’histoire de la Kahéna pour « restitue[r] dans et par le langage la cassure mentale et sociologique d’un monde en pleine destruction »,  le père veut écrire sa « généalogie ». Vivant dans un monde de la colonisation où il est difficile de se constituer une mémoire, le fils, personnage narrateur, ne comprend pas le sens du mot « généalogie » jusqu’à ce qu’il participe à la grève des étudiants algériens en 1956 : « Oui. Ce n’est qu’à ce moment que je compris que. Ce que cherchait le père. Était une raison de vivre. A l’intérieur du territoire. Sans doute. Une raison de vivre[13]. »

Néanmoins, comme le fils d’esclave Jugurtha qui n’oublie pas que Massinissa l’a intégré dans la royauté par l’adoption, Nabile Farès s’est toujours senti en dette envers ses aînés parmi lesquels l’oncle enlevé par l’armée française et qui n’est jamais revenu (Yahia pas de chance, Le Champ des Oliviers, Mémoire de l’Absent) et le père, Abderrahmane Farès, président de l’Exécutif provisoire algérien, qui revient sous la forme d’un spectre inspecter le lieu « Algérie » dans Il était une fois, l’Algérie, « curieux ou [attentif] à la disparition des histoires des femmes des hommes des enfants » et fantôme « de pages qui auraient consigné une cruelle vérité du monde ?[14] ». La « vérité du monde », portée par la métaphore de la lune, est celle qui empêche le héros des contes kabyles Mqidec de dormir : « Si la lune veille sur nos vies, c’est à la manière d’une coureuse de serpents qui, dans l’ombre où elle s’avance, agite les chevelures des arbres, dissimule les pointes aiguës de la mort et porte au sommeil des hommes le venin qu’elle a recueilli[15] ».

Vivre et dévivre : tout simplement écrire

            Dans ses œuvres, Nabile Farès dépeint un monde qui a hérité de traumatismes importants et qui, loin d’entrer dans un travail de reconstruction et de guérison, constitue ces mêmes traumatismes en espace clos où il met en scène la répétition des tragédies anciennes : « jamais n’aurait dû avoir lieu ce qui a eu lieu et pourtant ça a eu lieu et ça continue d’avoir lieu. Voilà, entre autre, la tragédie contemporaine de l’après-fascisme, l’après-antisémitisme, l’après-anti-judaïsme contemporain et la tentative d’extermination des juifs d’Europe. Oui, je suis engagé à dénoncer, à m’indigner de ce qui a eu lieu et qui n’aurait jamais dû avoir lieu ; de même pour la France et l’Algérie : la France n’aurait jamais dû se comporter en Algérie comme elle s’y est comportée entre 1954 et 1962.[16] »

            L’écriture apparait ici comme une nécessité vitale pour l’écrivain et pour le lecteur, vitale pour le monde qui, par la poésie, inverse la fonction attribuée aux mots dans les discours politiques et religieux de refus de l’Autre, en fonction d’ouverture à l’Autre, de « pont » pour reprendre la métaphore d’un ami cher à Farès, Jean El Mouhoub Amrouche :

… Slimane était convaincu d’avoir conquis, ici, dans ses travaux d’imprimerie, le droit de passer outre, de franchir les barrages de mots, de langues, voire […] de pays.

             Il écrirait, oui, il écrirait.[17]

Pour

chang[er] de nom ; je me serais appelé : oui, L.M.T, oui, Laissez-Moi Tranquille.

                Ou bien LNT.

                Laissez-Nous Tranquilles. [18]

Une injonction lourde de sens en ce qu’elle manifeste l’impossibilité faite aux peuples de disposer librement d’eux-mêmes. Cette impossibilité, dans l’œuvre de Nabile Farès, apparait comme l’ordre donné par l’Etat pour faire disparaitre les sujets[19]. Aussi, le « je » auctorial reconnait l’incapacité historique d’exister qui lui est faite, l’amenant à ceci : « au lieu d’entretenir une forme historique et psychologique du Moi. Je devais activer la forme latérale d’un moi qui ainsi, n’était plus l’origine de quelque chose, mais le moment de parcours d’un plus vaste ensemble que lui.[20] »

Le Moi, en devenant un espace intersubjectif – par un décentrement du regard, parallèle à la subjectivité de l’auteur –, se fait aussi espace du monde à parcourir. En d’autres termes, l’auteur, pour toucher à l’origine de sa vie ou de sa transparence subjective, doit accepter la disparition du Moi qui renaitrait métamorphosé dans le Beau pour peu que celui-ci existe :

                Aussi. Puis-je dire. Persuadé de ce que l’inexistence est la condition de la beauté. J’avais. En quelque sorte fait vœu de beauté. Puisque. Je m’étais dit. Par je ne sais quelle force ou désir : je m’étais dit. Je ne deviendrais réellement existant que si je parvenais à rendre plus évident. En ce point du monde où je me trouve. Ce qui me faisait « vivre » ou, (bien que ce mot n’existe pas encore) « dévivre » ou, plus simplement écrire.[21]

C’est à ce niveau de l’impossibilité d’exister, de l’interdiction d’être et de l’injonction de disparaitre, qu’apparait la langue amazighe. Pour Nabile Farès, qui a toujours soutenu les militants du Printemps berbère dans une époque ou parler de cette identité menait aux geôles d’Alger et incitait la Sécurité militaire à violer son domicile à Alger, après avoir gelé son salaire pendant deux ans pour le décourager d’enseigner dans ce pays où il est né le 25 septembre 1940, « tamazight est une langue ouverte pour les langues et non pas une fermeture pour toute langue ». Il précise sa pensée :

L’amazighité, c’est un lieu d’ouverture à l’intelligence de l’histoire et du devenir, ce n’est pas un espace et une temporalité close pour une identité fermée ; cela devrait être un espace pour des pensées, interrogations, mémoires, ouvertures bénéfiques pour la paix civile, les enjeux démocratiques de reconnaissance d’aujourd’hui, contrairement aux enlisements meurtriers, anachroniques des guerres d’aujourd’hui.

La mère, le père et Jean El Mouhoub Amrouche

Les textes de Nabile Farès sont en quête du rythme de la langue maternelle. C’est ce qu’exprime, dans une confidence que l’auteur nous a faite, cette ponctuation originale qu’il applique à tous ses écrits : « Ce monde n’est pas un. Seul. Unique. Sans partage. Cela est faux. La vrai monde est plusieurs. C’est ainsi qu’est le vrai monde. L’autre. Celui de votre guerre. N’est pas le vrai monde.[22] » À ce lieu de l’écriture, dans le non-dit, se joignent l’intime et le public, la blessure privée – l’absence de la mère et de sa langue – à la blessure historique – la mort de l’Algérie telle que voulue par ceux qui l’ont libérée. À ce propos, Nabile Farès aimait évoquer sa mère, comme gardienne de la langue et productrice de la culture berbère qu’elle fait durer même dans les pays étrangers, en rappelant les visites de Jean El Mouhoub Amrouche au domicile familial en France « dès qu’il avait envie de parler en kabyle ou de manger aghrum uquran[23] ». l’attachement de Nabile Farès a Jean Amrouche a été si fort qu’il a écrit Le Chant d’Akli[24], recueil de poésie qui vient, à sa façon, donner corps à l’espoir de Jean d’écrire un roman qu’il voulait intituler La Mort d’Akli. À la mort de l’Esclave (indigène ?) sous la colonisation, Farès a répondu par la vie de l’Esclave et la célébration de son ancrage dans l’oralité des Chants berbères de Kabylie[25].

            Le corps-texte farésien est le lieu d’un travail actif qui en fait un espace tellurique et la mémoire vivante des séismes historiques qui marquent, cette fois, le corps de l’écrivain et sa mémoire :

J’ai lu dans votre mémoire les déchirures de l’être et du devenir, les déchirures de l’ombre sur le ventre des mondes, et cet oubli immense de la plaine d’exil, l’œil posé sur la jeunesse du monde.

Les cris des arbres

Ou des mouettes ? sur le changement de ciels et des paysages.[26]

            Dans toute son œuvre, Nabile Farès fait de la nature le lieu d’un exil positif et apaisant où la mort ne peut pas atteindre la vie. C’est dans cette nature, figure maternelle suprême, lieu qui submerge les failles historiques et les cassures mentales[27] des peuples que l’être se réconcilie avec sa généalogie.

Le conte ne sort plus alors du merveilleux pour devenir fantastique – le monde fantastique étant, d’après Pierre Kaufmann qui avait dirigé la thèse d’Etat de Nabile Farès[28], « fantasmes de la puissance universelle de l’allocutaire[29] » – et il n’est plus la mémoire anticipée des crimes et de la folie de l’humanité. Loin de gâcher le bleu de la mer ou de blesser les yeux de la mère, le conte redevient un espace symbolique inviolé qui annonce la possibilité d’un retour à la tranquillité et à la sécurité prénatale portée ici par la métaphore du hérisson :

à l’enlèvement de son père par les militaires d’Alger. Après s’être reculé de la vitre et de la porte du balcon, il s’était assis devant sa table de travail, avait posé l’enveloppe qui venait d’Akbou, avait pris son stylo et s’était mis à écrire, il avait eu le sentiment que les mots tombaient sur la feuille de papier blanc comme de grosses larmes d’encre sur une mer atrocement bleue, et il avait écrit Claudine, mon amour, demain Mokrane passe me prendre dans ma chambre. C’est plus triste que tout, et je n’ai jamais eu autant froid. Je ne sais pas ce qu’il adviendra de moi et de ce dont j’ai eu toujours si envie. mais tu dois le savoir et je n’y insisterai pas (ma tête brûle autant que l’été en Provence) mourir dans l’herbe les yeux clos je crie que  je ne mourrai pas, parce que la mort ça n’existe pas. je me cacherai dans toutes les forêts du monde et j’aurai une carapace de piquants, comme le hérisson de nos compagnes.[30]

Incorruptible

« La mort ça n’existe pas », mais la censure existe et Nabile Farès l’a subie. Il a toujours considéré les accusations qui font de son œuvre un travail hermétique comme une politique de censure, voire comme une censure politique. De fait, des pressions ont été exercées par les autorités algériennes sur un éditeur français pour que ses textes ne soient plus publiés. Comment expliquer sinon cette demande qui lui a été faite de simplifier « l’écriture consumation de L’Exil et le Désarroi[31] » et de l’expurger de la critique qu’il fait du régime algérien ? Loin de répondre à une telle demande, Farès a repris son texte et l’a proposé à François Maspero.

Dans son message de condoléances, le ministre de la Culture (Quelle culture ?) M. Azeddine Mihoubi fait de Nabile Farès « un exemple pour la jeunesse algérienne qui a su faire face et résister au colonialisme français ». Reconnaissons d’abord à Monsieur le Ministre le mérite d’avoir pensé à rendre hommage à l’auteur décédé. Même s’il l’a fait dans un message froid, qui semble forcé et en partie inspiré de Wikipedia, sélectif aussi puisqu’il oublie l’engagement de l’auteur contre l’autoritarisme et les dérives du régime algérien et de ses islamistes, c’est toujours mieux que le silence du RCD et du FFS qui ont la mémoire courte et ont oublié tout ce que l’homme engagé qu’a été Nabile Farès leur a apporté comme soutien dans une période où l’on risquait sa vie pour cela. Néanmoins, si Nabile Farès doit être aujourd’hui un modèle, c’est surtout pour son intelligence, son ouverture d’esprit, son amour de l’humanité et son INTÉGRITÉ. Oui, son INTÉGRITÉ, lui, l’incorruptible. Et en la matière, M. Mihoubi, qui n’a jamais pensé à inviter Nabile Farès au moindre événement culturel en Algérie quand il débourse des millions pour des starlettes moyen-orientales qui, faute d’éveiller l’esprit du public, excitent inutilement sa libido, aurait pu allonger la liste des personnes qui devraient suivre, dans leur vie, le modèle de Nabile Farès. Il aurait ainsi pu commencer par toutes celles et tous ceux qui dirigent l’Algérie dans le sens de leurs intérêts personnels, qu’ils soient ministres, maires, préfets, militaires, religieux, fonctionnaires, hommes d’affaires, hommes et femmes politiques (Quelle politique ?), journalistes et écrivains officiels…

Nabile Farès est le digne fils d’Abderrahmane Farès qui a désapprouvé énergiquement l’autoritarisme de Ben Bella[32]. Si le père a été séquestré par Ben Bella et a choisi de quitter la vie politique après le coup d’Etat de Boumediene en 1965,  le fils a vécu deux années avec un salaire gelé par les autorités algériennes qui voulaient l’amener à abandonner l’enseignement subversif qu’il dispensait à l’université d’Alger où il sensibilisait les étudiants à leur réalité historique par l’analyse des textes des écrivains algériens qui, à ce jour et honteusement, ne sont pas lu dans les écoles algériennes. Ses positions politiques contre le parti unique et en faveur des revendications identitaires et culturelles berbères ont attiré la Sécurité militaire à son domicile laissé sens dessus dessous. C’est l’événement qui lui a fait comprendre que le moment était venu de partir pour sauver sa vie. Et c’est en France qu’il a continué son engagement politique, notamment en soutenant la création de la Ligue des droits de l’Homme en Algérie. Depuis 1983, date de son départ précipité, il est rentré quelques jours seulement dans son pays pour un colloque sur Mammeri en 1990.

Nabile Farès a toujours été un homme de l’ouverture pour qui le « mélange » est l’avenir du monde, mais pas n’importe quel mélange. Indigné de voir aujourd’hui des écrivains algériens chercher à tout prix à se faire connaitre auprès des médias français,  l’écrivain et psychanalyste qui s’est battu pour que cesse la hogra  en Algérie et ailleurs est l’homme des incorruptibilités : incorruptibilité littéraire, incorruptibilité scientifique, incorruptibilité médiatique, incorruptibilité politique, incorruptibilité humaine. Eh oui, Monsieur le Ministre ! Jusqu’à sa mort le 30 août 2016 à Paris, quelques jours avant la publication de son dernier livre, Nabile Farès n’a jamais été à la recherche d’une reconnaissance institutionnelle ou médiatique quelconque. Il tirait sa satisfaction des sollicitations exprimées par les jeunes d’Algérie et de France qu’il a toujours écoutés avec un profond respect et une modestie qu’on ne peut pas trouver chez les écrivains starifiés.

Nabile Farès, dont certaines œuvres ont été traduites en plusieurs langues alors que d’autres sont en cours de traduction, a été l’homme des rencontres vivantes. En plus des pièces de théâtre créées pour la scène et donc non publiées, il a travaillé au sein de la CIMADE et, dans les écoles, avec les enfants des immigrés. Dans les événements publics, il préférait provoquer la parole de l’assistance au lieu d’être le seul à s’exprimer. Il était particulièrement intéressé à l’idée de faire parler le public français sur la guerre d’Algérie et la colonisation pour l’amener à mieux comprendre l’époque actuelle et ses déchirements, à mieux assumer, donc à mieux surmonter, l’héritage traumatique que l’Etat et beaucoup de médias français préfèrent taire ou nier, par peur ou par désintérêt, comme si on pouvait cacher une guerre sous le tapis du silence et du déni.

« Yella yiwen ulac-it yella »

Le proverbe kabyle dit : « Il est un, il est mais il n’est pas ; il est un autre, il n’est pas mais il est ». Nabile Farès n’est plus mais il est et sera, pour nous, le Moi-Autre, la fonction idéale de l’intelligence et de la sensibilité humaines. Il est parti sans avoir revu l’Algérie dont il ressentait, au plus profond de son être et au plus profond de son corps, le moindre tremblement, la moindre douleur et dont il vivait difficilement les humiliations que son peuple a subies et subit encore.

Pour survivre, sur-vivre, à ses souffrances, Nabile Farès a choisi la fontaine des symboliques et la voie de l’analyse qu’il nous lègue pour notre bienfait, pour notre existence d’êtres vivant de vie et non de mort, et pour que l’espoir qui l’a toujours animé continue – ici et ailleurs – à veiller aux carrefours des embrasements.

Cet article a été partiellement publié par le site d’information Orient XXI, puis intégralement par El Watan.

 

 

 

[1] Pour une courte biographie de l’auteur, lire Jean Déjeux, « Farès Nabile », Encyclopédie berbère, 18 | Escargotière – Figuig, Aix-en-Provence, Edisud, 1997, p. 2729-2730.

[2] Peter Thompson Roger Williams U, « Interview Avec Nabile Farès ».

[3] Sur la jonction du texte littéraire et du commentaire scientifique dans l’œuvre de Nabile Farès, lire Farida Boualit, « “Maghrebˮ en texte : la parole giratoire de Nabile Farès » dans Littérature, n°101, 1996. L’écrivain et ses langues, p. 53-62.

[4] Il était une fois l’Algérie, Tizi-Ouzou, éd. Achab, 2011, p. 137.

[5] Nabile Farès, L’Ogresse dans la littérature orale berbère, Paris, Karthala, 1994, p. 16.

[6] Ibid., p. 78

[7] Nabile Farès, L’Exil au féminin, « Application », Paris, éd. L’Harmattan, 1986.

[8] Lire Beïda Chikhi, Littérature Algérienne. Désir d’histoire et esthétique, « Nabile Farès : d’un exil au féminin », Paris, L’Harmattan, 1997, p. 179-199.

[9] Nabile Farès, « Liberté francophone. Les voyages et découvertes littéraires de Beïda Chikhi », dans Isthmes francophones du texte aux chants du monde, Anne Douaire-Banny (Dir), Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2012, p. 124.

[10] Sur les « traces mythiques » dans le texte farésien, lire Karine Chevalier, La Mémoire et l’Absent. Nabile Farès et Juan Rulfo, de la trace au palimpseste, Paris, éd. L’Harmattan, 2008.

[11] Yahia, Pas de chance, un jeune homme de Kabylie, op. cit., p. 54

[12] Nabile Farès, Mémoire de l’Absent, Paris, éd. Seuil, 1974, p. 94

[13] Ibid., p. 94.

[14] Op. cit., p. 116.

[15] Yahia, Pas de chance. Un jeune homme de Kabylie [1970], Tizi-Ouzou, Editions Achab, 2009, p. 55.

[16] Peter Thompson Roger Williams U, art. cit.

[17] Il était une fois, l’Algérie, op. cit.,  p. 56.

[18] Ibid., p. 54.

[19] C’est pour dénoncer l’ordre qui veut obliger le peuple Sahraoui à disparaître que Nabile Farès a écrit en deux langues (français et espagnol)  Chants d’histoire et de vie pour des roses de sable, Paris, L’Harmattan, 1978. L’éditeur a étrangement attribué cet ouvrage au « Peuple Sahraoui ». Dans le même but, Nabile Farès est resté près de l’actualité, notamment avec ses tribunes et ses chroniques qu’il publiait dans la presse algérienne et française. On peut en retrouver quelques-unes sur son blog.

[20] Le Champ des oliviers, Paris, éd. Seuil, 1972, p. 188.

[21] Ibid., p. 187.

[22] Mémoire de l’Absent, op. cit., p. 98

[23] Le pain traditionnel kabyle.

[24] Le Chant d’Akli, Paris, P.-J. Osvald, 1971, rééd. L’Harmattan, 1981.

[25] Jean El Mouhoub Amrouche, Chants berbère de Kabylie. Poésie et théâtre, Paris, L’Harmattan, 1983.

[26] La Mort de Salah Baye ou la vie obscure d’un Maghrébin, Paris, éd. L’Harmattan, 1980, p. 49.

[27] Cassures mentales provoquées par les invasions arabes en Afrique du Nord, par la colonisation française, par le nazisme, par la politique d’ostracisation de la Kabylie par l’Etat algérien, et par le racisme et sa variante actuelle, l’islamophobie.

[28] Actualisée et publiée sous le titre Maghreb, étrangeté et amazighité. De Gustave Flaubert, Louis Bertrand, Albert Camus à Jean Amrouche, Mouloud Feraoun, Kateb Yacine et Abdelkébir Khatibi, Alger, Koukou éditions, 2016.

[29] L’Ogresse dans la littérature berbère, op. cit., p. 14

[30] Yahia, Pas de chance, un jeune homme de Kabylie, op. cit., p. 156

[31] Charles Bonn, Lectures nouvelles du roman algérien. Essai d’autobiographie intellectuelle, Paris, Classiques Garnier, coll. Bibliothèques Francophones, 2016.

[32] Lire Abderrahmane Farès, La Cruelle vérité. Mémoires politiques 1945-1965, Paris éd. Plon, 1982 et Alger, Casbah Editions, 2006.

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