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Comptes-rendus de lecture

Lamia Berrada-Berca, Guerres d’une vie ordinaire

« Pour vivre heureux, vivons cachés »

Par Ali Chibani

 

 

 


Guerres d’une vie ordinaire[1] est présenté comme un roman. Pourtant, sa forme est davantage celle d’un long poème en vers libres ou en versets. Il y a en effet un rythme incantatoire qui s’impose à la lecture de ce texte où les retours à la ligne se font, souvent, à la fin de chaque phrase. Ce rythme ne reflète pourtant aucune tendance mystique ou sacrée chez le personnage-narrateur. Bien au contraire, c’est un monde ayant perdu de sa sacralité, ayant sombré dans une hypocrisie religieuse et politique qui est décrit, dès le début du récit à la première personne, par un personnage qui s’écrie : « Y a pas d’Inch Allah ! » (p. 10) Ce jeune homme refuse ainsi les possibilités de destin préétablies par la « Grande Poubelle » qu’est son quartier, Hay Kazaoui, sa société et par les médias. Mais par ce rejet de la volonté de Dieu, il évoque aussi la capacité de ces faiseurs de destin à empêcher l’individu de se constituer les possibilités qui l’intéressent.

Humain, trop humain ?

                Le personnage-narrateur se distingue par sa douleur d’être qui prouve son humanité dans un monde déshumanisé, voire inhumain, bien que la réification de soi et des autres est fréquente dans un récit où les habitants de Hay Kazaoui sont comparés à des « cafards » : « Cafard parmi les cafards. » (p. 15) Cette douleur devient chronique à cause d’une lucidité qui empêche le personnage central de se mentir. Il ne croit même plus à ses rêves. Il est tout entier saisi par les tenailles d’une réalité dysphorique : « Un kazaoui, un vrai kazaoui, c’est quelqu’un qui cherche à t’écraser, quand il est en voiture, et qui se jette sous tes roues quand il est à pied. Un coup victime, un coup agresseur. Quand il est victime, il agresse. Quand il agresse, il joue les victimes… C’est un pauvre type paumé. Peuh ! »  (p. 12) Même la télévision, comme outil pouvant proposer un monde rêvé, ne régurgite que des histoires tragiques : « … on avait encore repêché des morts à Lampedusa. » (p. 30) La réalité comme impossibilité d’être, comme « Ciel embourbé de nuit » (p. 32), est donnée comme toute puissante. Ainsi, Ali le libraire qui désir fuir son quartier pour aller en Italie se suicide avant d’avoir réalisé son rêve.

Guerres-dune-vie-1ère-couv-658x1024Une ville-suicide

                Les sources de frustration ne manquent pas pour le personnage-narrateur qui se confie souvent à sa voisine, une vieille femme dont la « douleur transperce les murs » depuis qu’elle a perdu son fils unique qui s’est tué car il n’a pas pu accéder à la formation qu’il voulait : « Médecine, c’était pour lui. […] Mais seulement quinze virgule neuf de moyenne. Insuffisant pour obtenir le seize administrativement fixé. Et le môme s’est suicidé. Comme ça. Avec de la mort aux rats. » (p. 35) La plus importante des frustrations dans ce monde faux et absurde est sans doute la frustration sexuelle. En cela, cette œuvre de Lamia Berrada-Berca est une œuvre contemporaine. Elle s’inscrit, courageusement, dans notre époque et dans l’espace marocain, mais aussi maghrébin, régi par l’hypocrisie générée par des décennies de politique de réislamisation forcée.

Dans ce roman, on n’a pas la description d’un pays musulman « carte postale » envoyée aux médias occidentaux qui, pour contenir le racisme qu’ils nourrissent par ailleurs, cherchent à construire l’illusion d’un espace musulman – particulièrement en Afrique du Nord – où les sociétés résisteraient contre la domination et l’aliénation religieuses, qui seraient pleines de gens aspirant à la liberté de penser et de s’exprimer. Rien de tout cela dans Guerres d’une vie ordinaire ; rien que la vérité toute crue : un monde fait de résignation où la majorité s’arrange, au nom d’Allah ou du nationalisme, pour mettre les fers aux poignées des quelques « insoumis », « déserteurs » ou « rebelles » qui veulent vivre libres : « Les cafards demeurent la pire espèce : ils résistent de l’intérieur. Rampant sur les principes, dans la boue dont ils recouvrent la morale, ils résistent au mépris du bien et du mal, ils creusent inlassablement la tranchée qui leur fera gagner l’issue de la bataille. » (p. 53) Dans ce monde où l’on peut « risquer sa vie pour des rêves », la vie et la mort sont concomitantes :

Qui me dit qu’on peut aussi, étrangement finir par se résigner à être mort, vivant.

Accepter

Admettre.

Mais je refuse d’utiliser ces mots, moi. (p. 38)

                Ce refus s’exprime par la quête de l’amour. Le personnage-narrateur cherche à rencontrer la femme de sa vie. Il projette en elle tout son espoir de gagner sa guerre, voire ses guerres contre « ce putain de trou » qui le condamne à vivre mort : « C’est elle qui fait que je ne suis pas un cafard comme les autres, et que je peux continuer. » (p. 30) Celle-ci ne doit pas ressembler aux corps exposés par les magazines. Il finit par rencontrer Soraya qui est une passionnée de Paul Eluard. Elle est donc rapidement rattrapée par les différents défenseurs de l’ordre moral. D’abord, il y a la police qui arrête le couple et qui considère la fille comme « une pute », donc « une prise de guerre » (p. 80) monnayable. Néanmoins, Soraya n’a pas appris « à transgresser […] les murs qui existaient en elle » (p. 106) et qui auront été construits par la société. Elle se plie vite à l’ordre collectif en acceptant le mariage qu’on lui impose. Une guerre de perdue mais une défaite lui sauve la vie et tue un peu plus le personnage-narrateur. Ce n’est pas le cas de la deuxième conquête du personnage-narrateur, en l’occurrence Faïza avec laquelle il vit une idylle qui transgresse tous les tabous sexuels. Mais les « gardiens des frontières » que sont la famille et la société savent rétablir l’ordre. Ils savent rétablir l’autorité de l’image symbolique érigée en destin obligatoire que l’individu ne peut pas refuser et qui est plus importante que la vie. À Hay Kazaoui, on meurt pour avoir choisi une autre image de soi :

Ce soir-là, il [le frère] a aspergé sa sœur d’essence. Méthodiquement.

Il a jeté l’allumette sur elle.

Les autres, qui l’entouraient, ont crié : « Tu n’es qu’une pute ! Une trainée ! » (p. 113)

Ainsi meurt Faïza. Une deuxième guerre de perdue.  

Une hétérotopie impossible

Aucun sujet ne doit échapper à la collectivité. C’est ce qu’apprend même la vieille qui est accusée de sorcellerie et d’un crime qu’elle n’a pas commis. Aussi est-elle arrêtée et emprisonnée. Le meurtre de la liberté individuelle et des différences instaure un climat étouffant et malsain sur la ville[2] où chacun s’interdit d’être heureux et l’interdit aux autres. Celle-ci devient l’allégorie de l’âme de ses habitants. Elle est sale, elle sent mauvais, elle est abîmée. Elle est touchée dans son corps par des incendies et des explosions, elle est menacée d’être envahie par des chenilles. Un espace qui, ébranlé culturellement, nous rappelle les villes fantastiques de Mohammed Dib dans Cours sur la rive sauvage ou encore Les Terrasses d’Orsol :

Une mer qui me fixe sauvagement quand je l’aborde avec tendresse. Des rues qui me déportent méchamment d’un monde sur l’autre, tous plus étrangers les uns que les autres. Les immeubles, eux, farouchement agrippés au ciel dont ils envient l’inaltérable humeur, surveillent d’un regard distant comment ces immondes cafards rampent, à ras de terre. Seuls les terrains vagues respirent au milieu – par endroits – la liberté qui manque partout ailleurs. Béance dans la ville mutilée.

Blessures que la ville à la chair meurtrie préfère laisser pourrir. (p. 87)

La seule hétérotopie possible à Hay Kazaoui est un terrain vague : le vide informe inoccupé par la parole, donc par l’être humain. Autant dire qu’il s’agit d’une hétérotopie inefficace culturellement et socialement. Une inefficacité qui est le reflet de l’impossibilité de choisir librement son mode de vie dans la Cité, impossibilité érigée par les « garants de la moralité » en politique et en religion suprêmes.

[1] Lamia Berrada-Berca, Guerres d’une vie ordinaire, Casablanca, Editions du Sirocco, 2015.

[2] Sur le thème de « la ville » dans les littératures francophones, lire Villes, Vies, Visions¸dir. Beida Chikhi et Anne Douaire-Banny, Paris, L’Harmattan, coll. Espaces littéraires, 2012. Sur le même thème mais dans la littérature marocaine, lire Lire les villes marocaines, dir. Véronique Bonnet, Marc Kober et Khalid Zekri, Paris, L’Harmattan 2013.

 

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