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Comptes-rendus de lecture, Hakim Bah

Hakim Bah, Tachetures

Tachetures ou l’écriture du vacarme

Par Virginie Brinker


Hakim Bah
, dramaturge guinéen, fait paraître aux éditions Gandaal en 2015, Tachetures, un court recueil de nouvelles qui fait entendre le vacarme du monde. Emprunté à une interjection néerlandaise signifiant « Pauvre de moi ! » ou encore « Malheur au misérable », le « vacarme » est également parole adressée, tout autant qu’il laisse percer la voix de la victime. C’est précisément dans cette double acception que réside, me semble-t-il, le projet de ces textes.

tachetures-de-hakim-bahViol-ence

Chaque nouvelle met en jeu une relation de pouvoir que l’on pourrait qualifier, avec David Rousset, de « torture », « cette manière de livrer les rapports interhumains à la nudité brute et arbitraire des rapports de pouvoir qui pulvérise le tissu perceptif et éthique du monde humain et qui fait entrer dans un horizon de désolation[1] ». En effet, qu’il s’agisse de violences policières dans la première nouvelle (« Brochettes de lycéens »), domestiques (« Et il s’effondra… ») ou de mutilations (« La mère de l’albinos »), tout dit ces rapports bruts et arbitraires qui annihilent l’échange interhumain. Le viol apparaît d’ailleurs comme une allégorie privilégiée de la torture ainsi entendue, que ce soit dans « Peu de temps », « À coups de couteau » ou dans la dernière nouvelle qui donne son titre au recueil, « Tachetures ».

            Pour dire cette violence, extrême, les textes usent des mêmes isotopies : le sang, les larmes, la nuit. La violence est monde, les éléments se déchaînent, à l’instar du vent et de la tempête, motifs insistants du recueil, souvent personnifiés : « La pluie explosait toujours sa colère[2] », « je m’éloigne sous les balles de la pluie qui semble augmenter de rage[3] », « Seuls les sanglots du ciel lui répondirent[4] », « les fouets du vent qui s’enrageait […]. Avant que la pluie ne déverse sa colère sur la nuit[5] »… Le sang et les larmes sont traités quant à eux sur un mode épique qui donne à cette violence une dimension quasi-cosmique : « Les larmes tombent à torrent[6] », « Le sang coulait. À flot[7] », « Saran pleurait en jet dru[8] », par exemple. La violence est ainsi à la fois littérale et métaphorique, comme la « torture » de Rousset.

Un texte à entendre

            Cette violence passe aussi par l’ouïe, les cris, une écriture qui fait entendre le désastre et l’échec de toute parole : « les vacarmes crevaient les tympans[9] », « de la musique [s’échappant de l’automobile du violeur] à en crever les oreilles rudoie tes tympans[10] », « de la musique à fond [dans l’antre de l’oncle tortionnaire] accueille mes tympans[11] ». La foule qui assiste au spectacle de la violence de Raï sur sa femme Saran est « pressé[e] d’entendre l’écho d’une autre gifle[12] ».

            La victime ne peut dès lors qu’hurler : « Elle poussa alors un cri poignant. Tout le monde accourut[13] » ; « Et puis d’un coup, elle (la mère) mobilisa toutes ses forces et commença à brailler […]. Si fort que tout murmure se tut dans la foule. / Tous les yeux braqués sur elle (la mère)[14]. » Ces derniers exemples montrent d’ailleurs, avec le personnage collectif de la foule, à quel point la violence peut se faire spectacle. Spectacle mortifère. Mais la violence n’est pas théâtrale pour autant, en tant qu’elle apparaît comme une dépossession du langage et un empêchement du dialogue.

            Le tissu fourré dans la bouche pour bâillonner la victime est en effet un motif récurrent, lui aussi. « Quand tu as voulu crier et demander au secours ils t’ont enfoncé une chemise dans la bouche[15] » ; « On lui mit un mouchoir dans la bouche. Sa voix étranglée ne sortait plus[16] » ; « L’homme enleva sa chemise et la lui enfonça dans la bouche. Ses cris, ses hurlements ne sortaient plus[17] ». Dès lors, par un travail poussé sur le rythme et les répétitions – procédé qu’affectionne l’auteur dans ses textes de théâtre – tout se passe comme si l’écriture laissait percer une voix, celle de la victime, lui redonnait une place, permettait de faire éclore à nouveau l’échange, en restaurant l’oralité. Les figures reines de ce procédé – et les exemples seraient nombreux – sont sans nul doute l’allégorie et l’épanorthose, consacrées dans la dernière nouvelle du recueil, « Tachetures », en particulier.

Elle marchait pieds nus.

Elle marchait depuis un moment.

Elle ne sentait pas les piqûres de quelques petites pierres qui lui perçaient légèrement la plante des pieds.

Ses yeux étaient chargés de larmes.

Elle ne savait pas où aller.

Seulement elle marchait.

Sans destination.

D’ailleurs où pouvait-elle aller ?

Chez qui pouvait-elle aller ?

[…]

Elle marchait toujours.

Elle marchait toujours pieds nus[18].

L’oralité créée par le rythme de ces figures de la répétition interpelle le lecteur, tout comme les questions au discours indirect libre qui laissent percer la voix de la victime.

            Face à la torture, cette relation non-médiée qui écrase l’homme contre l’homme, Hakim Bah a l’art de restaurer une médiation, celle de son écriture-vacarme, incantatoire et sans concession. Une forme d’échange et d’humanité, quoique fragile et presque inaudible, peut alors éclore au sein même du chaos du monde.

Pour demander et recevoir votre invitation pour une ou deux personnes pour la lecture de La Nuit porte caleçon de Hakim Bah à la Comédie-française le Samedi 28 mai à 15h au THÉÂTRE DU VIEUX-COLOMBIER, 21 rue du Vieux-Colombier, Paris 6e, il vous suffit d’écrire à relations.publiques@comedie-francaise.org, en indiquant le code PLUME en objet.

Toutes les informations sur la lecture ici : http://www.comedie-francaise.fr/spectacle-comedie-francaise.php?spid=1503&id=516

Au plaisir, au nom de toute l’équipe de la Comédie-Française et de celle de La Plume Francophone,  de vous y retrouver nombreux !

[1] David Rousset, L’Univers concentrationnaire, Hachette-Pluriel, 1993, p. 115.

[2] « À coups de couteau », p. 18.

[3] Ibid., p. 21.

[4] « La mère de l’albinos », p. 22.

[5] « Et il s’effondra… », p. 32.

[6] « Peu de temps », p. 13.

[7] « « Et il s’effondra… », p. 40.

[8] Ibid, p. 40.

[9] « Brochette de lycéens », p. 5.

[10] « Peu de temps », p. 11.

[11] « À coups de couteau », p. 18.

[12] « Et il s’effondra… », p. 37.

[13] Ibid., p. 40.

[14] « La mère de l’albinos », p. 29-30.

[15] « Peu de temps », p. 13.

[16] « La mère de l’albinos », p. 22.

[17] « Tachetures », p. 49.

[18] Ibid., p. 48.

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