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Comptes-rendus de lecture

La Voix est Libre, entretien avec Blaise Merlin

La Voix est Libre, entretien avec Blaise Merlin

Propos recueillis par Caroline Tricotelle, à Paris, le 4 mai 2016

lavoixestlibreL’ouverture, en 2007, de l’édition du festival Jazz Nomades La Voix est Libre s’est déroulée en présence d’Edouard Glissant. M’étant rendue à plusieurs éditions et lectrice de Glissant, c’est bien cette référence à laquelle je reviens. Elle ne sera donc pas anodine. J’y ajoute Artaud, tout en me réjouissant de la prochaine édition qui investit Le Cirque électrique et la Maison de la Poésie à Paris du 12 au 15 mai. Une première soirée aura lieu le 7 mai au FGO Barbara, puis le 10 mai à Saint Quentin en Yvelines et enfin le 21 mai à la Maison de la Musique de Nanterre. Le détail se trouve sur le site : http://www.jazznomades.net/

Et déjà, nous ne sommes plus seulement dans la référence. Il s’agit avant tout d’assister à un événement. Réinventer l’art de la rencontre, nous prévient-on sur le site. Ce ne sont pas deux étrangers en présence. C’est que l’étranger signifie aujourd’hui de nombreux rapports, à tel point que l’horizon est opaque. Blaise Merlin, le directeur du festival, ajoute que « dans la société occidentale, jamais la tension, jamais les paradoxes n’ont été aussi forts entre la contrainte et la liberté. » Conscientisant tous les enjeux qui se cachent mais que nous ne pouvons oublier, il cherche pourtant à instaurer une Relation à travers une programmation audacieuse, pour notre plus grand plaisir. Rencontre des corps, artistes, savants et public. Tous la portent dans le réel, la présence. Et l’art relie. Et le savoir se diffuse. Et le vivre aussi. 

« Dehors les murs !

Depuis le temps que La Voix est libre trimballe par monts et par mots sa joyeuse palanquée de croqueurs de langues, musiciens-cascadeurs, clowns en cavale, acrobattants et libres-pensifs, depuis qu’un public sans foi ni loi brave les cadres établis pour y réinventer l’art de la rencontre, le libre-étrange et l’amour poly-gamme. »

Que la Relation dans le Tout-Monde s’incarne, oui, pour un théâtre total, dirait Artaud, avec des mots, des sons et des mouvements. Blaise Merlin nous parle aujourd’hui des langues. Leur présence, leur sens mettent à bas les murs à Paris, monde francophone postcolonial, dans un monde barbare pour « s’installer sous le chapiteau éclectique d’un Paris libre et insoumis, tout en essaimant dans tous les lieux prêts à accueillir les projets nés de ses voyages post-révolutionnaires en Tunisie, en Egypte ou au Liban… » Le programme devient aussi carnet de bord « pour transcender le clivage des genres et des identités humaines » : http://www.jazznomades.net/actu/pas-de-fausses-notes-pour-la-liberte/

Ainsi, la théorie devient expérience sensible. Dans ce festival, la Relation correspond au mélange de diverses pratiques. Elle apparaît avec de traditionnels éléments et des recherches inouïes. La Voix est Libre, oui. Elle nous invite aussi avec la playlist officielle : http://www.jazznomades.net/player.html

Ainsi La Voix est Libre dépasse les murs des programmations habituelles. Festival de musique ? Non, pas seulement. De théâtre, de cirque, de danse, de conférence, d’improvisation, de texte.

Fête. 

Partage artistique, scientifique et politique, grâce au verbe qui est dans tous ses états pendant le festival. Le verbe s’étend de la parole d’Edouard Glissant à Trin Xuan Thuan, Serge Latouche, Michel Benasayag, à un paléoanthropologue, un généticien, et d’autres. Le verbe est autant un instrument qu’un corps, lui-même prêt à tout ; matière accueillante et parlante. Parmi les nombreux artistes du festival, Dieudonné Niangouna sera à la Maison de la poésie et dépassera le langage des horizons opaques pour toucher le poétique : http://www.jazznomades.net/actu/telechargez-le-programme-en-pdf/

Et c’est le directeur Blaise Merlin, programmateur du festival, qui favorise cette orientation. Il répond à quelques questions pour La Plume francophone.

LPF – Merci de me recevoir, juste avant le coup d’envoi de cette nouvelle édition et de répondre à mes questions pour La Plume francophone. Quand avez-vous rencontré les textes de Glissant ?

Blaise Merlin – Cela s’est fait dans un bar de la Goutte d’Or, grâce à un ami qui s’appelle David Desroches, et qui travaille maintenant à la Mairie de Nantes. Il était passionné de jazz, d’écriture poétique contemporaine en tout genre et il m’a dit un jour : « ce que tu fais, c’est ce que dit Edouard Glissant. Lui, c’est la théorie, et toi, c’est la pratique ». Forcément, ce n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd et je me suis tout de suite intéressé à son œuvre.

C’était au moment où je commençais à imaginer le projet La Voix est Libre au théâtre des Bouffes du Nord. Elle consiste en une rencontre pluriculturelle et pluridisciplinaire d’artistes qui sont inclassables d’un point de vue esthétique. Mais ils partagent une posture : celle de la liberté, de l’ouverture sur le monde et d’un mélange des genres fertile en terme musical. Par extension poétique, chorégraphique voire théâtral ou pictural…

J’ai ainsi découvert la pensée du Tout-Monde, de la Poétique de la Relation, du Chaos-monde, de l’identité rhizome, pour reprendre les grands axes de la pensée d’Edouard Glissant. Et j’ai eu la chance de le rencontrer physiquement. A l’époque, il échangeait avec Bernard Lubat. Je l’ai rencontré à la fondation Agnès B, et j’ai eu le plaisir de faire sa connaissance. Et j’ai été à la fois frappé sur le fond et sur la forme. C’est vrai que je m’intéresse à des artistes qui relient le fond et la forme et qui mettent les formes, si je puis dire, pour toucher le fond !

LPF : Vous venez d’évoquer le Tout-Monde, la Relation, l’identité rhizome. Quelle place ces notions occupent-elles dans votre activité de programmateur ? Est-ce qu’on peut parler de source d’inspiration ou est-ce que ces notions théoriques précisent vos aspirations ?

B.M. : En fait, ce qui est captivant dans cette relation avec l’aspect théorique de mon travail, c’est qu’on s’est aperçu que notre démarche est d’abord instinctive. Moi, ma démarche, c’était d’abord une démarche de musicien, de musicien curieux de toutes les formes d’expressions sonores, rythmiques, musicales, et avec un appétit un peu gargantuesque pour toutes les formes de création possibles. De cette sensibilité, qui s’exprime et qui devient un instinct, on arrive à des découvertes, à des rencontres qui débouchent sur des problèmes philosophiques qu’on retrouve à la fois dans la science du XXème siècle, dans la littérature et dans l’anthropologie.

Je pense que l’explication à cela est qu’aujourd’hui, il y a un assèchement, une telle pression de l’uniformisation de tous les moyens de production ; qu’ils soient matériels ou immatériels ; qu’ils soient culturels, agriculturels ou autre ! Tous les processus de production, de diffusion et de communication tendent globalement, à grande échelle, vers l’uniformisation et la segmentation. C’est un peu les deux faces d’une même médaille, en cible, en marché, etc…

Le fait simplement de rester sincère face à la création, face à la rencontre, face à l’altérité, donc de rester dans quelque chose qui est de l’ordre de l’imprévisible, correspond exactement à ce que Glissant appelle la pensée du tremblement. Pas dans le sens de la peur, mais justement dans la réceptivité à l’autre, au tremblement du monde, à la découverte accélérée à toute vitesse des cultures indigènes ou autre. Il y a quelque chose de l’ordre d’un combat, qui est finalement un combat pour la vie, au sens le plus simple, quelque part le plus essentiel.

La vie, qu’est-ce que c’est finalement ? C’est la création, la vie. C’est quand deux êtres se mettent ensemble pour en faire un troisième, dont l’état est imprévisible à l’avance, puisque il y a un brassage qui s’opère. On a découvert cela au XXème siècle dans la génétique. On a découvert cela dans la physique quantique au cœur de la matière. On sait que c’est cela qui fait la beauté et la diversité du monde.

Dans ce mouvement de vie, de création, il y a quelque chose qui s’oppose fondamentalement à ce qui régit aujourd’hui les modes opératoires des industries culturelles et de la société toute entière. Je dirais qu’il y a un dessèchement, petit à petit, de tout ce qui crée de la vie et la diversité, que ce soient les sols, qui perdent leur vie bactérienne, etc… Et petit à petit, on perd toutes nos barrières protectrices. Finalement, ce qui nous protège, ce ne sont pas des murs, ni savoir à l’avance ce qu’on fait. Ce ne sont pas des formats. C’est au contraire de pouvoir faire face à la diversité avec une posture, un élan de création de richesse à la fois linguistique, culinaire ou que sais-je… Je dirais que l’uniformisation tend vers la destruction alors que la création a besoin de diversité et d’échange.

Edouard Glissant parlait de poétique de la Relation, d’identité rhizome. Moi, je suis allé instinctivement vers un autre terme qui est le terme de libre-étrange, mon chaos-monde à moi. Il s’applique en tous cas très bien à ce qu’on fait avec les artistes. C’est à la fois trouver ce point d’ancrage dans la liberté absolue des échanges humains, pour moi de l’ordre du progrès, d’une chance de pouvoir partager ces richesses ; et de le faire sans imposer un format dominant, sans détruire, ce qui est le mode opératoire de l’Occident et qui continue à l’être de manière massive et destructrice pour les humanités, pour les cultures et pour les sols. Donc là-dessus, bien sûr, je rejoins complètement la pensée de Glissant mais je la rejoins à travers une expérience de terrain.

LPF : Personnelle.

BM. : Oui… qui est déjà celle que j’ai connu quand j’étais enfant, en étant ici à la Goutte d’Or, en grandissant dans un quartier que Edouard Glissant dirait profondément créolisé. J’ai eu cette chance d’avoir sensiblement affaire à toutes ces cultures et à un contexte sensible, dans les deux sens du terme. Parce que, bien sûr, ce n’est pas un monde de bisounours que je décris. Cela veut dire qu’on accepte aussi une forme de confrontation. Sinon la liberté redevient très vite la sécurité, la contrainte. Il y a une part d’instabilité, d’insécurité, à partir du moment où on réunit des gens qui viennent de partout, et de zones de conflits. C’est souvent pour cela qu’ils voyagent, pas comme nous.

LPF : C’est votre parti pris pour ce festival, justement, de générer, de créer des espaces de rencontre.

BM. : Des zones de frottements, des collisions fertiles. J’appelle cela ouvrir des zones de libre-étrange. En fait, moi, j’ai connu cela, et je continue à le vivre. Et c’est un privilège d’avoir grandi dans ce quartier parce que j’ai accès aux richesses du monde. Et j’ai aussi accès à un degré de conscience grâce à cela. Je suis conscient des problèmes, je les vois, on en parle. Je rencontre des gens qui viennent de partout, même si je ne les rencontre pas plus que cela. Ils sont souvent un peu en vase clos. Moi, je suis obligé de m’interroger et de voir ce qui est intéressant à partager, à s’offrir.

Bien sûr la musique, c’est le plus grand dénominateur commun possible. C’est la magie, c’est la force de la musique qui est de l’ordre du fondamental dans la langue. Une langue qui perd son accent, qui perd son rythme, qui devient fonctionnelle et qui devient publicitaire, c’est une langue qui perd toute singularité. Et l’identité pour moi, c’est une singularité. C’est un ensemble de rencontres, de relations qu’on tisse, etc… « Si on était tous identiques, on n’aurait rien à se dire ». C’est une phrase d’Albert Jacquart. Et plus je vous parle, plus je me rends compte que je ressens une gêne, quand on me dit qu’on est dans la marge des musiques improvisées. Ça ne s’adresserait qu’à un public !

Dans mon expérience, c’est tout à fait le contraire. Quand j’ai commencé à programmer l’Olympic, il y avait un public mélangé, populaire, des jeunes, des vieux… Pour une fois qu’il se passait quelque chose dans le quartier et qu’une salle de concert s’ouvrait… C’est sûr que ce n’est pas le quartier a priori le plus facile. En 1999, quand j’ai programmé cette salle qui était murée depuis quatre ans, on s’est retrouvé très vite avec un public curieux, mélangé, qui n’était absolument pas spécialiste de jazz ou de musique du monde. Mais il s’est reconnu dans ce que proposaient les musiciens à Paris à la fin des années 90. Ces derniers étaient dans les marges, dans les sous-sols, ou dans les squatts, que ce soit La Grange aux belles, le squatt des falaises à Montmartre ou des bars comme l’Atmosphère. Aujourd’hui, on retrouve ces artistes dans des grands festivals de jazz ou de théâtre. Donc, si on parle d’art en marge, ce n’est pas parce que l’art en lui-même se veut marginal. C’est parce qu’on est dans un système qui marginalise les formes d’expression qui se trouvent hors des formats dominants, non maîtrisables immédiatement sur le plan de la communication et de la distribution.

C’est quelque chose contre lequel je lutte malgré moi. Mais au début, ce n’était absolument pas mon but. Au début, je voulais simplement faire de la création et permettre aux autres de le faire de manière sincère et honnête. C’est la seule exigence. Mon exigence n’est pas de faire exister ou d’être dans la marge. Pour moi, ça n’a aucun sens.

LPF : Vous vous confrontez donc à ces murs qui restent invisibles mais qui sont prégnants, qui restent dans notre société, dans notre monde ?

BM : Ces zones de frottements, aujourd’hui culturelles, sont au cœur de nos vies, même si c’est souvent plus en périphérie des villes qu’au centre, de plus en plus touristique. Mais là encore, il y a des gens qui viennent du monde entier.

LPF : Vous êtes dans un Tout-Monde, vous n’êtes pas que sur ce territoire restreint. Vous éclatez complètement les limites de cet espace de rencontre.

BM : Ces phénomènes de frottements n’ont pas à se traduire dans les marges. Ils sont au cœur des problématiques d’aujourd’hui et des zones de confrontation. Quand on fait La Voix est Libre au Liban, en Tunisie, ou en Egypte, on se trouve aussi dans des zones de frottements très fortes à la fois politiques, culturelles, spirituelles, etc… En amenant La Voix est Libre dans ces endroits-là, cela suscite une émotion et une joie encore plus exprimée et expressive qu’en France. J’ai un exemple. J’en ai plein… Mais il y en a un qui est symboliquement très fort et très simple. C’est un jeune qui a crié en arabe, pendant une soirée qu’on organisait à Tunis, en mai dernier : « c’est la première fois que je suis heureux depuis la révolution ».

Pour nous, c’était flatteur. Mais cela témoigne aussi d’un manque terrible des jeunesses de ces pays-là d’avoir des espaces de liberté, d’ouverture et d’échange sur le plan humain, culturel et social. Et c’est là que s’est joué le cœur des révolutions arabes. Ce que demandaient en fait les gens pendant les révolutions arabes, c’était que la société civile puisse enfin s’ouvrir sur le monde, sur elle-même. C’était le dénominateur commun de ces révolutions. Il n’y avait pas que des aspirations sociales et économiques. Loin s’en faut. Et les deux sont indissociables.

LPF : S’exprime ce besoin de vivre. Vous parlez de vie, de joie, et pourtant vous rencontrez d’énormes difficultés pour faire venir certains artistes, rendre un peu plus visible votre festival, et faire en sorte que tous les publics se reconnaissent dans votre programmation. Est-ce que les murs dont vous parlez touchent à la peur de l’autre, de l’altérité ? Est-ce que c’est une distance indépassable, selon vous, avec votre expérience ?

BM. : Cela ne tient pas forcément à la peur, en fait. Cela tient simplement à des habitudes et à un conditionnement. Par exemple, je regarde aujourd’hui les festivals qui ressemblent un peu à La Voix est Libre – il paraît qu’on est unique …

LPF : Parce qu’en plus, La Voix est Libre est transdisciplinaire. Il n’y a pas que la musique…

BM : C’est vrai… Il y a des festivals que j’adore à Paris, que je fréquente assidument quand j’ai le temps, comme le festival Sonic Protest qui vient d’avoir lieu, ou les autres festivals comme Banlieues bleues, Sons d’hiver qui sont en banlieue ou Africolor. Mais dès qu’on est dans Paris, on a l’impression qu’on retombe dans la segmentation. Il y a une espèce d’uniformité malgré tout. Si je prends Sonic Protest, il se revendique de l’underground, comme une forme pointue, branchée, avec un public où on retrouve une certaine typologie. Je pense que ce qui rend unique La Voix est Libre, c’est qu’on n’a aucune barrière entre des arts populaires et la création la plus pointue.

On peut avoir dans la même soirée Valère Novarina, Dgiz le slameur, Edouard Glissant et Daniel Waro… On peut avoir un artiste de cirque, un perroquet… Je ne le fais pas, je ne le pense pas comme une espèce de foire, avec des créatures… Parfois, j’ai l’impression qu’on voit cela de loin, avec des gens un peu bizarres, comme un zoo. Alors peut-être qu’en effet, les personnes programmées à La Voix est Libre, pour certaines d’entre elles, ont une très forte singularité. Ils sont très iconoclastes. On peut penser à Médéric Collignon, Joëlle Léandre… Je pense à des figures un peu récurrentes : Camille Boitel pour le cirque ou Fantazio. Mais ce sont avant tout des gens qui restent sincères, qui préservent une forme de folie éclairée, d’ouverture indomptable sur le monde.

LPF : Donc ils véhiculent pleinement cette liberté qui est en œuvre, qui est en partage, et qui est en ouverture.

BM. : Pour moi, ce sont tous des acrobates, des acrobattants. Il faut une certaine dextérité aujourd’hui pour préserver justement une telle souplesse d’esprit, de corps, de jeu et d’improvisation. C’est un travail permanent, à la fois technique, en tant que musicien, et aussi un travail de posture.

LPF : Ce festival vous a permis de connaître d’excellents moments. Quel serait le moment qui vous permet de recommencer d’année en année malgré les difficultés ? Ce quelque chose qui vous pousse à continuer ?

BM. : Comme avec tous les projets un peu fous, et un peu utopistes, moi dans mon travail, j’alterne entre des grandes phases de découragement, voire de dépression certaines années après le festival, et puis des phases, bien sûr, de joie très intense, de bonheur, de curiosité finalement infinie, insatiable. Et c’est finalement la joie qui l’emporte, mais parce que cette joie est partagée. Il ne se passe jamais plus de deux ou trois semaines sans que quelqu’un m’appelle et me dise : « Alors qu’est-ce qui va se passer l’année prochaine ? Qu’est-ce qu’on fait ou qu’est-ce qu’on refait avec cet artiste ? Est-ce que tu as lu cela, est-ce que tu as écouté cela ? »

Forcément, il y a un processus d’interaction permanente, et de cheminement surtout. Je ne supporte pas ce qui tourne en rond. Je suis un peu claustrophobe. J’ai besoin de sentir que les choses sont en permanence ouvertes.

LPF : Vous êtes dans la co-naissance ?

BM. : Oui, et je dirais la genèse éternelle. Pour moi, le secret de l’éternelle jeunesse, c’est la genèse éternelle. Justement on parlait de la vie, d’où vient la vie…

LPF : Une épiphanie…

BM. : Une vie ne peut pas se vivre pour moi sans un processus de genèse permanent, de mouvement. Rien ne se perd tout se transforme ! On est un peu là-dedans. Et c’est ce qui est beau avec ce projet, finalement. S’il est plus fort que moi, si c’est lui qui me porte plus que je ne le porte aujourd’hui, c’est qu’il y a quelque chose qui nous emporte dans ce flux, qui se remet tout le temps en question et qui interroge au fur et à mesure des rencontres. A chaque nouvelle rencontre, nouvelle forme d’interrogation, nouveau voyage… En fait, c’est un chemin qui m’emmène moi-même, comme les artistes et le public, à chaque fois, dans des zones que j’ai envie d’explorer. Et le jour où ça s’arrêtera…

Après, ce qui me décourage, c’est que je vois le contexte, l’environnement se durcir d’année en année. C’est de plus en plus dur de faire tenir un projet comme celui-là financièrement, politiquement. Et ça demande une sorte d’implication.

LPF : Militante ?

BM. : Militante, oui. Elle finit par vous contraindre alors qu’elle est censée vous libérer aussi. Il faut toujours trouver l’équilibre entre les deux. C’est un peu comme l’amour, quelque chose qui demande un engagement total mais qui n’a de sens que s’il nous libère.

LPF : Pensez-vous que la création suffit à réenchanter le monde aujourd’hui ?

BM. : Je ne sais pas si elle suffit à réenchanter le monde. Ce qui est sûr, c’est qu’aujourd’hui, pour réenchanter le monde, donc les sociétés, il faut déjà réenchanter le débat politique. Mais je pense que pour réenchanter le débat politique, il faut réenchanter le verbe et la parole où tous les mots ont été détournés, toutes les formes de pensée, et les idées aseptisées.

LPF : Et puis on est face à un discours très simpliste, très minimaliste, très pauvre, finalement. C’est cela qui est paradoxal.

BM. : Oui, je pense qu’il faut réenrichir le langage. Et cela veut dire réenchanter la relation : qu’elle passe par les langues. Et donc là où nous pouvons être utiles, c’est finalement à la source de ce changement, de ce réenchantement. C’est celui de la relation, celui du langage. Et je pense que tout passe par là, y compris l’imaginaire. Il faut repeupler l’imaginaire colonisé par des siècles d’uniformisation occidentale. Et donc, Il faut jouer avec les langues, jouer au sens le plus enfantin. Il faut reprendre plaisir et redonner plaisir au monde à jouer avec les langues, avec la sienne, celle de l’autre, à faire des mélanges, à cuisiner, à expérimenter.

LPF : C’est Deleuze qui parle de santé, justement, en ouvrant des mondes parallèles, des mondes supplémentaires. C’est la santé de l’humain qui se joue en fait à travers ces expériences.

BM. : Mais oui, parce que si on empêche cela, qu’est-ce qu’on devient ? Dépressifs. On devient des psychopathes, voire des assassins, ou des casseurs, ou on se met à voter pour des extrêmes. Il faut réouvrir des espaces de parole. Et j’ai envie de revenir, dans la création, à une enfance de l’art, revenir au plaisir de partager, de chanter, de débattre, et à une expérience sensible de la pensée.

C’est ce qu’on tente finalement à La Voix est Libre à travers la relation de la création et de la pensée. Cela passe aussi par l’humour, par la joie. Il y a beaucoup de rire à La Voix est Libre. Il y a beaucoup de frustration aussi parce qu’on attend beaucoup d’une rencontre, et finalement, c’est ailleurs qu’on va être satisfait. Et cela m’arrive, moi le premier, en tant que programmateur. Il faut s’en remettre aux joies de l’imprévisible. C’est la première pierre pour réenchanter un monde beaucoup trop prévisible. On en finit par dire : « vivement qu’on aille dans le mur, qu’on puisse vite repartir de zéro ». On l’entend de plus en plus. Dans la société occidentale, jamais la tension, jamais les paradoxes n’ont été aussi forts entre la contrainte et la liberté.

LPF : D’ailleurs en tant que spectatrice, j’ai pu me sentir dépourvue de connaissance, comme si je ne savais rien auparavant. J’étais face à quelque chose d’inouï, de nouveau. Il y avait devant moi quelque chose qui se jouait. Alors cela vient des artistes qui ont des identités, et c’est l’intérêt, tout à fait lointaines l’une de l’autre. Quelqu’un véhicule toute une tradition et peut, malgré tout, partager un même espace avec une guitare électrique saturée. Ce sont vraiment des mondes que l’on imagine séparés qui, sous nos yeux, dans l’instant, prouvent, nous prouvent le contraire. C’est en cela que je me sentais dépourvue, comme si mes propres préjugés tombaient et que moi-même je me découvrais enfermée. Et c’était jouissif.

BM. : Je pense qu’on libère les voix au sens voie/x. La Voix est Libre, c’est un jeu de mot qui est venu instinctivement aussi d’ailleurs. Au final, c’est vraiment ce qui se passe. C’est une expérience dont nous ont parlé beaucoup de spectateurs et d’artistes qui sont venus jouer au festival. C’est aussi parce qu’on ramène le monde de la vue, qui est prédominant aujourd’hui, à celui de la voix, qui est censé être toujours dans une ouverture. Quand on est en train de se parler, on ne sait pas d’avance quelle va être la phrase d’après celle qui suit. Et là, vous évoquez une expérience que vous vivez à la fois comme une stupéfaction, et comme une libération : une évidence. Et la vie danse, les vies dansent, l’écho ainsi danse. Donc, il y a quelque chose de l’ordre d’une vie qui danse.

Ce qui est terrible aujourd’hui, c’est que même sur les plateaux de théâtre, le monde de la vue et de la représentation a pris le pas sur celui de la voix. Et je ne dis pas le monde de la voix dans le sens de parler, parce que ce sont des musiciens, des danseurs, etc… Mais c’est être dans ce flux de la langue, quelle qu’elle soit, et qui est celle du libre-étrange, qui est celle de l’échange, et de la relation qui est en train de se tisser.

L’art est là pour nous apprendre à tisser des relations entre nous et nous-mêmes, et l’autre en nous. Peter Brook parle d’atlas intérieurs. Finalement, on a tous un atlas intérieur où se trouve potentiellement le monde entier, voire les univers entiers, voire d’autres mondes qui n’existent pas. Et il n’y a pas seulement l’art, mais aussi le voyage, la science ou la cuisine, pour nous faire découvrir et nous nourrir de cette multitude. Et je pense qu’on est heureux, on est joyeux à partir du moment où on découvre la beauté du monde. On trouve notre unité dans cette diversité. Comme dit Glissant avec cette phrase qui résume assez bien les choses : « Nous devons enfin comprendre que notre unité est composée d’une infinité de diversités et qu’il faut les assumer toutes ». Cela ne veut pas dire les accepter toutes.

LPF : Mais au moins ne pas se réduire à l’une d’entre elles.

BM. : Puisque l’identité est une singularité…

LPF : Merci Blaise Merlin et à très bientôt. Nous vous retrouvons dès samedi 7 mai pour la première soirée du festival La Voix est Libre au centre FGO Barbara de la Goutte d’Or.

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