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Mazen Kerbaj, lecture de trois œuvres

Mazen Kerbaj, une œuvre du quotidien

Par Lama Serhan

 

Dans cet article, j’ai voulu m’attacher à l’oeuvre de Mazen Kerbaj, illustrateur, musicien libanais. De son cri après la mort de Samir Kassir Une semaine sans la voix de Samir, aux dessins publiés au jour le jour dans Beyrouth, juillet-août 2006, son besoin de remplir des agendas Un an, journal d’une année comme les autres, Mazen Kerbaj a la plume qui le raconte, raconte sa ville, la guerre, le deuil, ses questionnements, ses voyages, son rapport à la paternité, tout un quotidien d’un homme au milieu de sa ville, de sa vie.

Une semaine sans la voix de Samir est comme son titre l’indique une oeuvre qui a émergée une semaine après l’attentat perpétrée sur Samir Kassir, le 2 juin 2005. Journaliste de gauche, il avait commencé à l’Orient-le-Jour, écrit dans Le Monde Diplomatique, puis fondé le supplément l’Orient-Express dans lequel Mazen Kerbaj a collaboré. Figure de la contestation, sa disparition s’inscrit dans une année noire pour le Liban qui avait vu l’émergence d’un printemps arabe effacé violemment par une série de morts à la voiture piégée.

De cette histoire tragique, Mazen Kerbaj a voulu témoigner de son attachement à l’homme, à  l’ami. Le deuil a ici une temporalité: le jour de la nouvelle et la semaine qui s’ensuit. Mazen Kerbaj raconte ainsi tous les sentiments qui le traversent: le moment de la nouvelle, les souvenirs, l’enterrement, mais aussi sa condition identitaire.

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Une vingtaine de pages évoquant sa tristesse à l’aide de dessins, textes, coupures de journaux, extrait du livre de Samir Kassir, email.

Ce n’est pas seulement la voix de Mazen que l’on entend dans ce court texte mais aussi celle de la plupart des jeunes Libanais qui ont vu dans ce meurtre tout un avenir s’écrouler. cette position de porte-voix de sa génération, Mazen Kerbaj la conservera dans plusieurs de ses œuvres. A partir de sa propre expérience, il est parvenu à reproduire un souffle commun à une certaine jeunesse.

La notion d’autoportrait se dessine également et sera jusqu’à aujourd’hui son point de prise de parole.

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Dans cette œuvre, l’aspect agenda de son dessin se fait aussi découvrir.  Ici c’est le carnet du dessinateur qu’il expose, dans Beyrouth Juillet-Aout 2006, c’est son blog qu’il publie.

C’est ainsi que quand la guerre du Liban éclate en 2006, Mazen Kerbaj dessine chaque jour, du 14 juillet au 27 août sur son blog. Des dessins en noir et blanc, quelques-uns en couleur, le mettant en scène, montrant Beyrouth au cœur du conflit. La langue varie selon les images : Mazen Kerbaj écrit en arabe, en français et en anglais, à l’image de la population libanaise. Le style de l’auteur se définit : un trait caractéristique, des textes d’observation, mais aussi des questionnements sur son identité. Un mélange entre des questions philosophiques et une observation sociologique de la situation. Une obsession revient ici dans la question de « comment vivre en temps de guerre » déjà abordé dans Une semaine sans la voix de Samir Kassir.  La forme de l’agenda fait que chaque page arrête le temps avec cette date fixée en haut de la page. Le lecteur se retrouve donc à vivre aussi ce conflit, puisqu’il le voit de l’intérieur, dans la peau d’un civil qui se livre totalement, au jour le jour.

Loin d’être une oeuvre dramatique, Mazen Kerbaj est en fait un auteur plein d’ironie et distille des pointes d’humour qui peuvent glacer certains lecteurs mais, elles sont, elles aussi, à l’image du peuple Libanais.

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Tout comme Une semaine sans  la voix de Samir, la première journée du conflit est décrite sur plusieurs heures.

Les dessins de son blog seront souvent repris sur les réseaux sociaux pour témoigner de la situation et alerter les médias sur l’atrocité de ce quotidien. Dès le début, dans un billet, Mazen Kerbaj pousse lui-même les internautes à les utiliser.

Puis c’est aux éditions Tamyras que Mazen Kerbaj exploitera comme un exercice la forme de l’agenda dans Un an, journal d’une année comme les autres. Tamyras a eu la judicieuse idée d’éditer un livre-journal. On retrouve les thèmes propres à l’auteur comme l’amour, la musique, la guerre, la paternité.

La lecture en est étonnante puisque de pages en pages, l’auteur révèle un élément de sa journée. Un rendez-vous, une pensée amoureuse, une sortie avec des amis, la maladie et même l’exaspération de l’auteur face à cette commande, Un an, journal d’une année comme les autres est exceptionnel dans sa faculté à raconter le vrai, l’intime, le quotidien, voire le rien. Cette routine qui devient sous la plume de Mazen Kerbaj un dessin stylisé, prend une autre dimension. Si dans les précédentes œuvres le lecteur parvenait à plonger dans une histoire parfois très éloignée de la sienne, ici, même si certains événements ne peuvent appartenir qu’à la vie de l’auteur, ce café du matin qui prend la place d’une page et d’une date et devient donc un élément central, le devient aussi pour le lecteur.

Le choix de l’autoportrait mêlé à celui du journal font de l’œuvre de Mazen Kerbaj celle d’un homme en plein dans son temps. Par cette démarche, il y a une impression de sans filtre, et même de sincérité. Les insomnies, ses relations amoureuses, ses amitiés, ses soirées entre amis, cette plongée dans son univers au jour le jour sans aucun ordre hiérarchique que celui du quotidien est à l’image de la vie.  Il sera possible de relire ces histoires des années plus tard comme un témoignage d’un homme du siècle.

Une semaine sans la voix de Samir est disponible ici.

Vous pouvez retrouver l’ensemble des images du blog de Mazen Kerbaj en cliquant ici.

Un an, journal d’une année comme les autres  a été publié aux éditions Tamyras en 2012.

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