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Comptes-rendus de lecture, Jean Metellus, Le personnage entre Histoire et Légende

Jean Métellus, Toussaint Louverture. Le Précurseur

Jean Métellus : Toussaint Louverture est le « précurseur de toutes les causes universelles »

Par Ali Chibani

 

Tout au long de sa carrière d’écrivain, Jean Métellus (1937-2014) a travaillé pour faire connaitre et faire comprendre l’histoire et la culture de son pays Haïti, ancienne Saint-Domingue. Cela, il l’a exprimé à travers différents genres littéraires : poésie, théâtre, essai et roman comme c’est le cas avec Toussaint Louverture. Le Précurseur[1] qui vient d’être réédité, après une première publication en 2004. Toussaint Louverture apparait ici, non seulement comme un héros historique, mais aussi comme un modèle pour les peuples et les classes dominés au XXIe siècle.

À l’heure où « les violences policières dissipent le mythe d’une société postraciale aux Etats-Unis[2] », à l’heure où les droits des plus modestes sont écrasés par les plus riches et leurs médias, à l’exemple des salariés et syndicalistes d’Air France[3], il est utile de s’intéresser au combat de Toussaint Louverture. L’esclave qui devint général et libéra son peuple des puissances européennes peut en effet servir de source d’inspiration pour les combats actuels.

Un héros tragique

Metellus-TousaintUn an après lui avoir consacré une pièce de théâtre[4], Jean Metellus, toujours torturé par sa mémoire[5], est revenu au personnage de Toussaint Louverture avec cette fois-ci un roman qui dresse le portrait du leader noir de la Révolution haïtienne. Celui-ci est ainsi consacré, non plus par les travaux historiques[6], les événements politiques[7] ou par les monuments, comme cette statue du sculpteur Ousmane Sow érigée à la Rochelle « dans l’ancien hôtel particulier d’un planteur et armateur rochelais qui a participé au commerce triangulaire[8] » pour lui rendre hommage, mais par le roman, genre littéraire privilégié à notre époque.

Dans ce roman historique, faits réels et faits imaginaires s’imbriquent de telle façon que la frontière entre les deux est généralement ténue et l’on se demande souvent où s’arrête l’histoire et où commence la légende.  En tout cas, Métellus retrace la vie du héros révolutionnaire de son enfance à sa mort : « Toussaint Louverture, né de père et de mère africains à Saint-Domingue vers 1743, fut d’abord jusqu’en 1776 (date de son affranchissement) un esclave appelé Toussaint Bréda, du nom de l’habitation sur laquelle il travaillait. Quoiqu’esclave, il ne connut ni les sévices, ni l’abrutissement qui étaient le sort de la plupart de ses congénères. Son activité de cocher lui permit d’observer le spectacle révoltant de l’esclavage. »

Ces quelques éléments biographiques distinguent le personnage des autres esclaves. Anonymes, silencieux, ces derniers n’existent, jusqu’à leur révolte en 1791, qu’en tant que corps producteurs des richesses des colons.

Le cocher devenu chef militaire autonomiste

Dans ce roman, tout dans la vie de Toussaint prend une valeur symbolique, faisant de lui un héros tragique en ce qu’il ne peut pas échapper au destin qui l’a élu. Ainsi, Toussaint est cocher, c’est-à-dire un esclave qui a « conduit » son maître et sa famille sur une voiture à cheval[9], ce qui annonce, d’une certaine manière, son destin de futur général qui conduirait, sur une monture d’exception, les esclaves vers la « liberté générale ». C’est ce projet épique qui a guidé toute l’action de Toussaint Louverture.

Par son intelligence et son sens de la stratégie, la mise à disposition de sa personne au service des autres – blancs et noirs – et son influence sur eux, Toussaint s’est imposé rapidement et est consacré général français en 1794 pour avoir rendu à la France une partie de l’île qu’il avait d’abord lui-même conquise en faveur des Espagnols avant de la leur arracher par les armes et de la rendre aux Français auxquels il s’était de nouveau rallié. Une lettre du gouvernement français datée du 14 janvier 1801 le constitue « capitaine général » pour être « parvenu, par sa prudence et son courage, à sauver à la France une grande et importante colonie. »

En effet, Métellus accorde plusieurs chapitres au combat de Louverture contre les Anglais qui convoitaient les Gonaïves et à ses alliances avec, les Espagnols d’abord, puis avec les Français qui avaient accepté son exigence de mettre fin à l’esclavage s’il leur gardait l’île et sa population : « C’était l’homme d’une cause, d’une immense cause, la liberté pour tous, il fut le précurseur de tous les grandes causes universelles. Ce fut une épée victorieuse et sans tache qu’il mit au service de la République. »

Sa confiance dans la République française et sa loyauté envers elle ne l’ont cependant pas empêché de se rêver « en chef unique et incontesté de Saint-Domingue et cet objectif guidait sa conduite ». Aussi a-t-il agi dans le sens de la création de la première République noire de l’histoire dont il a semé la graine et dont la naissance a été proclamée[10], un an après sa disparition en 1803, par son ancien lieutenant et premier gouverneur de l’île indépendante Jean-Jacques Dessalines.

En 1801, Louverture a promulgué la deuxième constitution de Saint-Domingue – la première ne tenait pas compte de l’avis des Noirs – et prône l’autonomie de l’île, tout en gardant une relation privilégiée avec la France. La nouvelle a fortement déplu à Bonaparte dont Métellus révèle l’esprit calculateur et sournois en lui faisant dire : « Je ne laisserai jamais une épaulette sur l’épaule d’un nègre ». Bonaparte a ensuite céder cédé aux pressions des colons qui réclamaient le rétablissement de l’esclavage et a fait arrêter Toussaint Louverture.

Entre deux cultures

Les succès et la reconnaissance de son autorité par les uns et les autres sont également dus au choix de Toussaint Louverture de se présenter comme une singularité qui a su être, pour reprendre les mots d’un autre auteur francophone[11], « le pont, l’Arche qui fait communiquer deux mondes[12] ».

En faisant le lien entre le monde des esclaves et le monde des marrons, il a su manipuler les codes culturels des colons blancs, tout en restant proche de l’héritage culturel africain cher aux esclaves. Aussi pouvait-il, d’une part, mobiliser les marrons à sa cause car il « disposait d’une arme capitale : les mots d’ordre de la révolution, liberté et égalité » et, d’autre part, gagner la confiance des esclaves : « Sa banza [sorte de violon à quatre cordes que maniaient avec habileté certains esclaves] et sa connaissance des plantes lui permirent d’entrer en contact avec des sorciers, surpris de voir un nègre libre de savane capable de guérir et d’interpréter des chants manifestement venus tout droit d’Afrique. »

L’adhésion de Toussaint Louverture aux cultures des deux communautés n’a pas été inconditionnelle. Il a cultivé sa singularité en se méfiant et en se libérant des aliénations des uns et des autres : « Médecin-feuille » qui soigne avec des plantes selon l’enseignement de ses aïeux, transmis par son père et son oncle, ce personnage rejette la superstition des esclaves et la cupidité des colons dont il met à l’épreuve le rationalisme : « Le chirurgien ne trouva aucune explication à la guérison de l’enfant. Le sorcier resta coi… ».

Un Noir universel et le problème de la mondialisation ?


Le roman, tantôt objectif tantôt pathétique et louangeur,  se termine sur la déportation et l’isolement dans le fort de Joux en France du « précurseur de toutes les causes universelles ». La mort de Toussaint Louverture en 1803 a été voulue par le Premier Consul Napoléon Bonaparte qui, dans ce roman, apparaît comme son alter ego négatif, « un Blanc, incapable de [s’]élever au-dessus de [sa] condition de naissance pour parvenir à l’universel ». Pensant « ramener rapidement sous la tutelle de la France cette colonie qui, quelques années plus tôt, nourrissait un Français sur huit », Bonaparte a vainement espéré priver les Noirs de leurs chances d’émancipation : « Il fallait, disait Bonaparte, hâter sa mort pour ôter aux nègres de Saint-Domingue l’espoir de le retrouver un jour à leur tête. »Metellus

La deuxième partie du titre Toussaint Louverture. Le Précurseur est significative de la fonction que donne Métellus à son roman : celle de rappeler aux peuples noirs un héritage dont ils sont les dépositaires et un projet de libération qu’ils doivent poursuivre. Si, pour Aimé Césaire dans son essai Toussaint Louverture : la Révolution française et le problème colonial[13],  « Saint Domingue [nom colonial d’Haïti] est le premier pays à avoir posé dans la réalité et à avoir proposé à la réflexion des hommes, et cela dans toute sa complexité sociale, économique, raciale, le grand problème que le XXe siècle s’essouffle à résoudre[14] », en l’occurrence le problème colonial ; il semble que pour Métellus, Toussaint Louverture, et à travers cette figure historique qui a combattu la domination française, espagnole et anglaise, le destin d’Haïti, île aujourd’hui « dépecée[15] » par les puissances capitalistes, posent la question de la place des peuples noirs dans la mondialisation sauvage et inégalitaire du XXIe siècle : « Je pense que nous autres Nègres […], nous avons intérêt à nous rencontrer sur des bases nègres en sachant ce que nous sommes maintenant, ce que nous sommes devenus grâce à quelques têtes qui nous ont précédés : grâce à Richard Wright, à Césaire, à Senghor, à Mohammed Ali, à Malcolm X. Qu’est-ce que nous sommes devenus dans le cadre de cette mondialisation sauvage ? Qu’est-ce que nous sommes en train de devenir ? Qu’est-ce qu’on nous prépare ?[16] »

Pour Métellus comme pour Césaire, Toussaint Louverture, avec son génie militaire et politique, son intransigeance, sa capacité à faire le lien entre des cultures différentes et son humanisme, est un modèle historique pérenne pour les Noirs et, peut-être plus largement, pour la majorité écrasée par une minorité de très riches, ainsi que pour les peuples dominés qui reconnaissent leur destin dans celui d’Haïti. Et c’est probablement pour cette raison que Jean Métellus fait dire à son héros : « Déjà, en dressant l’oreille, j’entends la multitude crier : “Vive la justice !ˮ, et, regardant au loin, je vois avec l’acuité de cent chevaux réunis, tout Saint-Domingue en liesse à l’annonce de la liberté générale. Ma liberté personnelle en est le prélude. »

[1] Jean Métellus, Toussaint Louverture. Le Précurseur, éd. Temps des Cerises, Paris, 2014, 291 pages, 17 euros.

[2] Lire Desmond King, « Pour les Afro-Américains, amer bilan d’une présidence noire », Le Monde diplomatique, janvier 2015.

[3] Lire Frédéric Lordon, « Le parti de la liquette », Les Blogs du Diplo, 9 octobre 2015.

[4] Jean Métellus, Toussaint Louverture, Paris, éd. Hatier International, coll. Monde Noir, 2003.

[5] « Ma mémoire scélérate me vole mon sommeil » dans Jean Métellus, Les dieux pèlerins, Paris,  éd. de Janus, 2004, p. 59.

[6] Lire Jacques De Cauna, Toussaint Louverture et l’indépendance d’Haïti. Témoignages pour un bicentenaire, Paris, éd. Karthala – Société Française d’Histoire d’Outre Mer, 2004.

[7] En novembre 2014, M. Jospeh Michel Martelly a été le premier président haïtien à rendre hommage à Toussaint Louverture au Fort de Joux où le révolutionnaire a été détenu jusqu’à sa mort.

[8] Lire Stéphanie Trouillard, « La Rochelle inaugure une statue de Toussaint Louverture, père de l’indépendance haïtienne », France 24, 20 mai 2005.

[9] Jean Métellus file la métaphore du cheval dont il attribue la puissance à Louverture auquel il prête aussi le génie nécessaire pour dompter et guider des centaines de chevaux fougueux, incarnation de l’armée qu’il constitue et commande.

[10] Bien que Dessalines ait fait son allocution en créole, il a voulu qu’elle soit écrite en français, ce que Métellus considère comme une trahison. Une copie de cette Déclaration d’Indépendance d’Haïti, intitulée La vie ou la mort, a été retrouvée par une étudiante canadienne dans les Archives Nationales Britanniques en 2010.

[11] Jean El Mouhoub Amrouche, pour résoudre le problème de la colonisation française en Algérie, est lui aussi allé chercher une figure historique incarnant le génie et le combat africain pour la libération. Il l’a trouvée en la personne de Jugurtha (160 av J-C – vers 104 av. J-C) qui combattit l’Empire romain en Afrique du Nord. Lire « L’Eternel Jugurtha. Proposition sur le génie africain » dans la revue L’Arche, Paris, février 1946.

[12] Lire Jean El Mouhoub Amrouche, Journal 1928-1962, édité et présenté par Tassadit Yacine Titouh, Paris, éd. Non Lieu, 2011, p. 351.

[13] Aimé Césaire, Toussaint Louverture : la Révolution française et le problème colonial, Paris, éd. Club Français du Livre, 1960.

[14] Lire Yves Florenne, « Toussaint Louverture vu par Aimé Césaire », Le Monde diplomatique, août 1960.

[15] Lire Céline Rafalli, « Haïti dépecé par ses bienfaiteurs », Le Monde diplomatique, mai 2013.

[16] « De la responsabilité des hommes de culture. Daniel Maximin et Jean Métellus, entretien avec Priska Degras » dans Figures tutélaires, textes fondateurs. Francophonie et héritage critique, dir. Beïda Chikhi,  Paris, PUPS, coll. Lettres francophones, 2009, p. 411.

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