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Comptes-rendus de lecture

Hesperia. Culturas del Mediterráneo

La revue espagnole Hesperia consacre un numéro spécial à l’Algérie

Par Ana Isabel Labra Cenitagoya*

 

 

Hesperia est le nom que les anciens Grecs utilisaient pour désigner la personnification du crépuscule. Il était donc lié à l’Occident qui, dans  la culture grecque, était représenté par l’Italie, l’Afrique du Nord, le sud de l’Espagne, c’est-à-dire par l’espace méditerranéen. Et c’est dans cet espace propice depuis l’origine des temps à la naissance de légendes et de mythes que l’imaginaire classique situait le Jardin des Hespérides, des « Demoiselles de l’Occident », une terre fertile et bénie où poussaient des pommiers dont les fruits étaient garants d’immortalité.

C’est donc très à propos qu’en 2005 les Fondations Tres Culturas et José Luis Pardo-Culturas del Mediterráneo ont choisi ce nom lourd de sens à la croisée des cultures et des peuples pour baptiser une revue espagnole à diffusion internationale ayant pour vocation déclarée dès ses débuts de « favoriser et maintenir les rencontres entre les cultures de la Méditerranée ». Depuis cette date, sous la direction de la spécialiste du monde arabe Mª Jesús Viguera, la publication s’est attelée à cette tâche fondamentale dans un monde globalisé où le dialogue des cultures est plus que jamais indispensable, avec la parution de deux numéros par an. La première partie de chaque volume (parfois de deux volumes consécutifs), Monográfico, est consacrée à un pays du bassin méditerranéen analysé sous différents aspects par des spécialistes universitaires. La deuxième partie, Entrevista, offre aux lecteurs la pensée et la personnalité d’une figure connue de la culture en question, interviewée par un universitaire ou journaliste. Quant à la rubrique Actualidad, elle rassemble des articles de recherche variés. Chaque volume se termine par une section de comptes-rendus d’ouvrages récents: Reseñas.

Un numéro sur l’Algérie

Hesperia

Il a fallu attendre le numéro 19 pour que la revue consacre un volume à l’Algérie[1], pays cependant voisin de l’Espagne, tout comme le Maroc qui a constitué par contre le sujet du numéro 1. Cette méconnaissance relative des réalités algériennes en Espagne face aux rapports privilégiés tissés avec le Maroc ne peut s’expliquer que par des raisons coloniales et postcoloniales. Mais comme le signale Mª Jesus Viguera dans son introduction : « la continua presencia de Argelia en nuestra historia y también en nuestra actualidad es evidente, y por tanto está llena de notables y múltiples facetas » [2](Viguera, 2015 : 9).

Cette même réflexion apparaît dans le premier article de la rubrique Monografías, « Relaciones hispano-argelinas en la época otomana (1505-1830) » (« Les relations hispano-algérienne à l’époque ottomane (1505-1830) ») Son auteur, Ismet Terki-Hassaine, de l’Université d’Oran, s’étonne que « les relations hispano-algériennes n’occupent que très peu de place dans les historiographies espagnole et algérienne » (2005 : 11). Son article vient combler en partie cette lacune, en offrant au lecteur un panorama de l’évolution en parallèle des politiques extérieures espagnole et algérienne à l’époque ottomane, soulignant le rôle joué par Floridablanca dans le changement d’attitude de l’Espagne envers les autorités algériennes.

Le deuxième article, « Los documentos árabes argelinos inéditos del archivo de Simancas. Una reflexión histórica » (« Les documents arabes algériens inédits des archives de Simancas. Une réflexion historique »), vient compléter cette mise en situation historique avec une approche des sources documentaires disponibles pour étudier l’époque moderne. Son auteur, Rachid El-Hour, professeur à l’université de Salamanque, coïncide avec Terki-Hassaine quand il remarque que « [l]a investigación histórica relativa al Maghreb central, en época moderna, sufre una falta de fuentes escritas» [3] ( El-Hour, 2015 : 36).

Le troisième et le quatrième articles s’intéressent également aux rapports entre les deux cultures à l’âge moderne : Henri Teissier, évêque émérite d’Alger, montre comment l’écrivain contemporain en langue arabe Waciny Laaredj recourt, dans ses romans, spécialement dans Sur les traces de Cervantès à Alger, à la figure du grand écrivain espagnol détenu à Alger pour plaider en faveur du dialogue des cultures. De son côté, le professeur Salah M. Mouniri, de l’université Benyoucef Benkhedda d’Alger, s’attarde sur quelques problèmes de traduction et de transcription liés au Diálogo de los morabitos de Argel, un ouvrage humaniste qui met en scène des personnages des deux rives de la Méditerranée vantant les qualités respectives de leurs cultures et de leurs religions.

Eva-Maria Von Kemnitz (Universidade Católica Portuguesa) reste dans le domaine du religieux mais à l’époque contemporaine avec un article sur le renouveau de la pensée islamique grâce aux concepts d’ el islah (réforme) et d’el ijtihad (effort de réflexion) chez l’Émir Abd Al-Qadir, Ben Badis et Malek Bennabi.

Investigations littéraires

Les six articles suivants de cette première section sont consacrés au domaine littéraire. Djamel Latroch, hispaniste algérien, analyse la présence et la signification contradictoire de la ville d’Alger (sous l’emprise des Français à l’époque) dans les romans de l’écrivain valencien Blasco Ibáñez, républicain convaincu qui n’a vu que des bienfaits dans l’occupation de l’Algérie par la France. Milagros Nuin Monreal, spécialiste du monde arabe à l’Université Complutense de Madrid, dresse un panorama du théâtre algérien depuis le XIXe siècle jusqu’à nos jours et choisit l’œuvre du dramaturge Abdelkader Alloula pour mettre en relief aussi bien l’importance que les difficultés liées au genre théâtral dans la société algérienne. Le rapport de l’histoire contemporaine avec la littérature constitue le sujet de la contribution de Souad Hadj-Ali Mouhoub de l’université d’Oran. De leur côté, Mª Luisa Prieto, spécialiste du monde arabe à l’Université Complutense de Madrid, et le professeur de l’Université Paris IV-Sorbonne Abd El Hadi Ben Mansour s’intéressent, dans leurs articles, à un grand nom de la littérature algérienne contemporaine, l’écrivain Mohammed Dib. Mª. L. Prieto s’interroge sur le rôle de l’exil dans la vie et la production de cet écrivain à partir d’une lecture analytique de Les Terrasses d’Orsol. Le professeur Ben Mansour, dans sa contribution « En mémoire de Mohammed Dib », publie un texte inédit de l’écrivain communiqué par son épouse. Dans une prose lucide et tranchante, Dib décortique l’attitude et les méthodes des critiques français face aux productions littéraires maghrébines, mettant en garde contre tous les ethnocentrismes qui cherchent à «enfermer une œuvre sur elle-même, la transformer en sa propre prison » (Dib, 2015 : 140). M. Ben Mansour informe également dans le même article de la création le 4 octobre 2014 de la Société Internationale des Amis de Dib (SIAMD) qu’il préside, et dont la fonction essentielle consiste à « diffuser l’oeuvre de Dib auprès du public et soutenir l’approfondissement de la réflexion des universitaires et des critiques sur cette ouvre littéraire » (Ben Mansour, 2015 : 141). Pour atteindre cet objectif, la SIAMD prévoit de nombreuses activités, parmi lesquelles la création d’un bulletin électronique et le maintien d’un site Internet, des activités auprès des jeunes ou la célébration en 2020 du centenaire de la naissance de l’écrivain.

Deux articles sur deux femmes écrivains referment cette fresque littéraire de l’Algérie: « Memoria, historia y sociedad en la literatura argelina de expresión francesa: El blanco de Argelia de Assia Djebar » de Mostefa A.M. El Bahdidi (Université Hassan II de Casablanca) et « El vuelo victorioso de Ahlem Mostaghanemi » de Leonor Merino (essayiste espagnole). Une impression commune se dégage de la lecture de ces deux articles : l’idée que le lecteur se trouve face à deux créatrices engagées qui réagissent dans leurs ouvrages contre la barbarie, la violence et le non-sens, fortes de leurs expériences de femmes émancipées dans le cadre d’une société patriarcale.

Ce sont les réalités politiques et économiques contemporaines qui arrivent en force dans les trois dernières contributions de cette monographie sur l’Algérie: Fouad Kebdani, de l’Université Dr. Moulay Tahar à Saida, traduit en espagnol et commente une conversation entre les présidents Houari Boumédiène et Richard Nixon qui eut lieu en 1974 à Washington. Marga Crespo, responsable chez l’agence espagnole INNOVARTE, réfléchit sur l’évolution de l’artisanat algérien, un secteur prioritaire pour l’économie nationale, dans le cadre d’un projet de collaboration Euromed entre les deux pays. Finalement, l’hispaniste Ahmed Kaddour interviewe M. Mohammed Hanèche, ambassadeur de la République Algérienne à Madrid, sur des sujets d’actualité tels que l’émigration ou le terrorisme, les rapports entre l’Espagne et l’Algérie, etc.

La rubrique Actualidad, deuxième volet de la revue, recueille sept articles sur des sujets divers recouvrant des domaines très éloignés les uns des autres : la documentation, les nouvelles technologies et l’enseignement universitaire dans la plateforme numérique Archivos de la frontera (Emilio Sola et Laura Massimino, Université d’Alcala), la linguistique historique et l’interdisciplinarité (« Notas sobre los bereberes, el afrorrománico y el romance andalusí » (« Notes sur les Berbères, le roman africain et le roman Al-Andalous ») du professeur de l’Université du Texas Francisco A. Marcos Marín), les rapports historiques juifs-musulmans (David J. Wasserstein, Vanderbilt University), l’architecture de la ville musulmane (Christopher Courault, Université de Cordoue), la littérature judéo-espagnole (Mª Ángeles Collado, Instituto Cervantes de Tetuán), les relations interculturelles entre le Maroc et l’Espagne (Abdallah Bugarruman, Université Hassan II de Casablanca) ou les traces historiques et spirituelles de la ville soufie de Konya présentes dans Sarajevo (article de l’historien bosniaque Feizullah Hadzibajric).

Par toutes ces contributions riches, variées et pluridisciplinaires, ce numéro de Hesperia donne au lecteur une sensation continue de va-et-vient entre les deux rives de la Méditerranée, les confondant (et à nous, lecteurs, avec elles) dans un seul ensemble culturel et renforçant ainsi cette communauté de vie qui l’a toujours caractérisée. La section consacrée aux comptes-rendus de publications récentes, Reseñas, n’échappe pas à cette dynamique. En effet, historiens, hispanistes et spécialistes du monde arabe travaillant en Espagne ou au Maghreb y présentent des ouvrages écrits, édités et abordant des questions concernant l’un ou l’autre côté du Mare Nostrum.

Il ne nous reste donc plus qu’à confirmer que le numéro 19 de Hesperia. Culturas del Mediterráneo, consacré à l’Algérie, atteint l’objectif que la revue s’est fixé à sa naissance : tisser avec maîtrise, sagesse et amour les liens qui unissent comme des ponts de lumière les deux rives de la Méditerranée et toutes les cultures qui y cohabitent.

*Maître de conférences (Université d’Alcala-Espagne)

[1] Hesperia. Culturas del Mediterráneo, Madrid, Ibersaf Editores, 2015, n° 19, 290 p.

[2]  « la présence continue de l’Algérie dans notre histoire comme dans notre présent est évidente ».

[3] «La recherche historique sur le Maghreb central à l’époque moderne souffre d’un manque/déficit de sources écrite ».

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