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Le Tarmac (Théâtre), SAPE

Frédéric Ciriez, Mélo

La sape ou « l’art de s’aimer »

par Elsa Costero

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Mélo raconte quelques heures de la vie de trois personnages dans les rues de Paris, à la veille du 1er mai 2013. Trois personnages, trois parties.

Un jeune syndicaliste met fin à ses jours dans sa voiture. C’est aux portes de la fourrière de Saint-Ouen, à proximité de l’incinérateur des ordures ménagères, que l’homme se transperce le cœur avec un couteau de cuisine. Transfixion. Parfait de Paris est un « frimeur congolais[1] », un Sapeur, éboueur de métier. Il connaît cette nuit-là son heure de gloire dans son habit de lumière aux couleurs de l’uniforme Derichebourg. Transformation.

Barbara Xiao, jeune française d’origine chinoise, sillonne tout Paris pour vendre sa marchandise et se permettre d’étudier à l’ESCP. Ce soir-là, elle surprend sa petite amie dans les bras d’une autre femme. Transaction. Trois personnages, trois réactions sociales. Dans Mélo, Frédéric Ciriez brasse des rumeurs, des idées, des méprises, desquelles se dégagent trois attitudes : le suicide, « l’art de s’aimer[2] », le commerce. C’est « l’art de s’aimer », la sape, qui nous intéresse ici.

Parfait de Paris est un sapeur, « un émigré esthétique », un artiste, « un incompris du petit peuple blanc dégénéré [3]», un performeur, entré dans la sape comme on entre en religion : « je suis devenu chaste comme un missionnaire entré dans les ordres sur le tard. […] J’ai choisi d’offrir mon âme à la sape et à personne d’autre[4]. ». La sape, « c’est l’art de s’aimer[5] », c’est une écriture de soi à travers laquelle le personnage s’invente et se révèle. Un autre Parfait apparaît dès lors qu’il est « en état de sape[6] ». Habillé de jaune et de vert, paré de bijoux, maquillé, il se transforme, il est « la magnificence du code couleur éboueur », « l’élégance d’outre-social[7] ». Le sapeur est un esthète. « La vie, confie Parfait, ça devrait être une œuvre d’art peuplée de performeurs comme moi, ça et rien d’autre[8] ». Il prône le Beau et  en savoure la vanité – « c’est un faste délicieux que d’avoir au dessus des cheveux quelque chose qui ne sert à rien [9] ».

Mais la sape « ne [se] limite […] pas à ce qui se voit[10] ». Elle est tout à la fois façon d’être et vision du monde, qui obéissent à une déontologie et s’incarnent dans une langue propre. La nuit au Chic Club de Montrouge réunit les Sapeurs de Paris qui s’exhibent et se défient selon des règles données tout en maniant une langue acérée. « Tu n’as pas plus de flèches à tes cordes vocales qu’un muet sous un arbre à palabres ! Tu es banal de la fringue et de la voix ! Tu es la nuit d’avant la Création et moi l’apparition de la vie ! Tu es un laquais et moi un Incroyable[11] ! » rétorque Parfait de Paris à « un play boy sans grâce[12] ». Ce dernier commet finalement une faute déontologique puisqu’à défaut de manier les mots, il se jette sur son adversaire en faisant fi du huitième commandement de la Sapologie : « Tu ne seras ni violent, ni insolent[13] ».

La sape est un univers fantasmatique, « un pays invisible de France[14] » dans lequel des hommes et des femmes, parés et fardés, se soustraient, quelques heures durant, à une réalité sociale. La déontologie interdit ainsi aux sapeurs toute référence au métier de l’adversaire. Baudouin Star défie Parfait mais, à cours de réponse, il transgresse les règles : « Toi Parfait, des poubelles de Paris, tu penses que Tiger joue au golf avec des couleurs d’éboueur ? / (Silence de mort, comme si la musique s’était arrêtée. Baudouin Star m’attaque sur mon métier, ce qui n’est pas fair-play et hors cadre déontologique[15] ». La sape est une niche sociale dans laquelle le sapeur est considéré selon des critères esthétiques qui transcendent la condition sociale. La lutte des classes fait place à la lutte des paraîtres. « J’ai gagné la lutte à mort des paraîtres[16] » conclut Parfait à la fin de la nuit. « Ma grâce a eu lieu[17] ». L’éboueur est sacré roi du peuple des sapeurs : « Je regarde mon peuple danser et je pense à mon triomphe qui me dit que la sape est tout et que la sape n’est rien, que seul l’esprit du combat importe[18] ». Le combat est social dans la mesure où il détermine le rapport du sapeur qui évolue dans « le monde des images[19] », à la réalité prosaïque.

Parfait de Paris est dégoûté par « le jus d’ordure qui gigote au fond de la benne[20] », par des « Turcs habillés comme des paysans endimanchés[21] », par les rastas « avec leurs bonnets de laine et leurs pantalons de clowns[22] ». L’expression du dégoût traduit une prise de position sociale : le refus de la misère, à laquelle Parfait de Paris oppose l’univers fantasmatique de la sape. Ce personnage a des allures de Cendrillon. À minuit, son camion-benne se transforme en Rolls Royce – selon lui, les sapeurs ne doivent pas « se ridiculiser dans des voitures qui rappellent la réalité[23] ». Parfait de Paris découvre la voiture de ses rêves sous le regard haineux des locataires de l’hôtel d’en face, l’hôtel des bons amis, « taudis lugubre qui doit avoir la lèpre, la malaria et le typhus »; il ajoute : « la vision de leur misère ne gâchera pas mon plaisir[24]». La sape est un pied de nez à la réalité, une attitude de dérision qui est dans le même temps contestation, refus ; attitude illustrée à merveille dans la phrase que le sapeur prononce en traversant les Champs Élysées assis à l’arrière de la Rolls Royce louée pour la nuit : « Devant moi l’avenue est droite et simple comme la vie jusqu’à la Concorde, avec la grande roue qui tourne à l’horizon et un déluge de phares qui montent et descendent en m’illuminant[25] ».

Dans Congo Une histoire (2012), David Van Reybrouck définit la sape comme un « commentaire social » qui prend la forme d’un matérialisme qui, à l’origine, à l’époque de Mobutu, « reflétait le profond dégoût de ces jeunes pour la misère et la répression auxquelles ils étaient confrontés et les autorisait à rêver d’un Zaïre sans soucis[26] ». Dans Mélo, la dimension contestataire de la sape est confirmée par le rapprochement entre le premier et le deuxième personnage. Pendant que le jeune syndicaliste, surnommé le Lorientais, meurt seul, recroquevillé dans sa vieille voiture aux abords de la fourrière et de l’incinérateur des ordures ménagères de Saint-Ouen, Parfait de Paris brille sur la place de l’Étoile confortablement installé dans la Rolls : « Je suis ivre de bonheur. Je me tiens droit pour apparaître le plus gentleman possible, comme si j’étais le centre du monde lors d’un défilé suivi par toute la planète[27] ». Au costume en lin clair du premier, invisible, s’oppose la tenue jaune et verte du deuxième, étincelante. Aux doutes et aux douleurs du Lorientais s’opposent l’aplomb et l’amour de soi du sapeur. « On est le syndicat du Beau[28] », dit-il.

Frédéric Ciriez dédie Mélo aux « membres réels et imaginaires de la Société des Ambianceurs et des Personnes élégantes ». Peut-être exprime-t-il ainsi sa préférence, parmi les trois attitudes qu’il interroge, pour cette forme exubérante de contestation sociale et cette façon de penser son rapport à la réalité. « La croisade du vêtement est la dernière croisade qui vaille[29] » explique Parfait de Paris, car « si tout le monde savait s’aimer et faire chanter les couleurs et faire sienne la philosophie du Bachelor, tout le monde se détesterait moins. ».

[1] CIRIEZ, Frédéric, Mélo, Verticales, Paris, 2013, p. 127.

[2] Ibid., p. 187.

[3] Ibid., p. 150.

[4] Ibid., p. 145.

[5] Ibid., p. 187.

[6] Ibid., p. 185.

[7] Ibid., p. 163.

[8] Ibid., p. 115.

[9] Ibid., p. 177.

[10] Ibid., p. 195.

[11] Ibid., p. 193.

[12] Ibid., p. 190.

[13] Ibid., p. 194.

[14] Ibid., p. 225.

[15] Ibid., p. 199.

[16] Ibid., p. 224.

[17] Ibid., p. 225.

[18] Ibid., p. 225.

[19] Ibid., p. 178.

[20] Ibid., p. 108.

[21] Ibid., p. 111.

[22] Ibid., p. 112.

[23] Ibid., p. 180.

[24] Ibid., p. 165.

[25] Ibid., p. 177.

[26] VAN REYBROUCK, David, Congo Une Histoire, Actes Sud, Paris, 2012 (2010), p. 497.

[27] CIRIEZ, Frédéric, Mélo, op.cit., p. 176.

[28] Ibid., p. 204.

[29] Ibid., p. 187.

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