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Le Tarmac (Théâtre), SAPE

Julien Mabiala Bissila, Au nom du père et du fils et de J.M. Weston

Memento vivere[1], une lecture d’Au nom du père et du fils et de J.M Weston

Par Virginie Brinker

 


Julien Mabiala Bissila, Au nom du père et du fils et de J.M. WestonLa Plume Francophone
est partenaire de l’événement consacré à la S.A.P.E (La Société des Ambianceurs et des Personnes Elégantes) organisé par Le Tarmac le samedi 21 novembre, autour de la pièce de Julien Mabiala Bissila, Au nom du père et du fils et de J.M. Weston dont nous avons pu découvrir le texte en avant-première[2], même si celui-ci ne peut se concevoir de façon figée.  « Chacune de mes pièces a toujours une quinzaine de versions. J’aime ça. Revenir sur mon travail. Redonner des souffles aux personnages. Je réécris même des phrases entières, une fois le livre édité. C’est à moi, c’est mon texte et c’est l’avantage d’être un auteur vivant », a-t-il ainsi pu confier à Bernard Magnier.

L’argument d’Au nom du père, du fils et de J.M Weston est le suivant : « Deux frères, revenant après la guerre, recherchent l’endroit où se trouvait la maison familiale pour une simple raison : retrouver le trou où ils ont enterré une paire de chaussures J.M. Weston. Ils creusent et en même temps se souviennent des horreurs que leur famille et eux-mêmes ont vécues, l’histoire douloureuse d’un pays traversé par le colonialisme, la dictature puis la violence de la guerre civile. Parallèlement, ils refont l’histoire des « sapeurs » ces fous de la sape, la S.AP.E. (La société des ambianceurs et des personnes élégantes) ».

Le texte de la pièce est ainsi le fruit d’un fructueux télescopage, celui d’un texte inachevé Où est passé mon corps ?, mettant en scène deux frères croupissant dans une geôle de Pointe-Noire et Bière, cravate et Weston, une esquisse du quartier parisien de Château rouge et de ses Sapeurs.

Dans l’avant-propos du texte, l’auteur explicite un certain nombre de choix d’écriture : le parallèle voulu avec le genre du conte, « parce qu’on ne peut pas expliquer la guerre, alors on va la raconter tout simplement » ; le choix de la poésie pour ne pas se laisser « vaincre par le poids des mots », « susciter l’imagination du lecteur » et « amortir les secousses ». Le calvaire de la mort de la mère, narré dans le « souffle 4 » est ainsi, entre autre exemple, un véritable passage de « conte poétique », la mère-Shéhérazade lisant pendant 6  jours la Bible pour repousser l’assaut de ses bourreaux : « Six jours qu’elle lisait / Six jours qu’ils attendaient. / Les jours traînaient les pas. /Les pages s’envolaient / Des rôtis de chats, les soldats mangeaient. / Chats qu’ils égorgeaient avec leurs dents de soldats ».

Mais l’avant-propos met aussi en avant le questionnement langagier offert par le texte, notamment par le choix du dialogue des deux frères, Criss et Cross, mieux à même de créer un « paysage verbal éclaté », d’ « exploser la narration, faire raisonner le chaos et la perte » ; la figure du double, la contradiction permanente des deux frères semant aussi une « confusion » volontaire.

Comment dire ? Le sens dans tous ses états

Dans le « souffle un », les deux frères raillent en effet leurs postures d’ « artistes contemporains », sapeurs de père en fils, invités à jouer 370 jours dans l’année dans de nombreux festivals. Les derniers en date ? « Jazz à la kalache » ou « le festival de la débandade classique »… La guerre est d’abord suggérée, puis contournée par l’humour, pour être enfin tue par les points de suspension. Une autre forme de parole peut naître alors ; l’introspection et la narration peuvent commencer. Mais par quoi commencer ? « Les choses vont dans tous les sens. On ne comprend pas. Ils ne sont pas obligés de comprendre, non plus », dit Cross en se référant au public. Les souvenirs affleurent par bribes, impossible de les convoquer logiquement. Le dialogue des deux frères met pourtant en abyme, par les contradictions tragi-comiques qu’il met en jeu, une quête de sens, à entendre ici comme « direction », faute de « signification » possible en ce temps de non-sens qu’est la guerre. Mais les deux frères ont perdu leurs repères, le « GPS » symbolique ne fonctionne plus et le lecteur est promené sans balises par le seul enchaînement des répliques, au gré de la stichomythie. Ce procédé qui montre les deux frères aux prises avec des marqueurs spatiaux (« à droite », « derrière », « au nord » etc.), toujours instables et fragiles, est repris de souffles en souffles. Les frères tentent pourtant de se repérer dans la ville de leur enfance au gré des informations dont ils disposent. À ce propos, le jeu de mots « des rumeurs » / « des rues meurent » du « souffle 4 » est particulièrement éclairant. Débusquer la vérité du souvenir, c’est chercher l’endroit, le lieu de la parole. Un lieu dévasté à l’image des deux frères orphelins. Ce dialogue des deux frères, qui mime dans sa forme le chaos vécu, fait pourtant naître dès le début du texte des visions morcelées qui frappent l’imagination: les entrailles d’une femme sur un mur, un bus enflammé… Après la brève apparition d’un spectre, celui du père, les deux frères se trouvent confrontés à l’homme à la contrebasse, qui s’exprime en voix-off. Le souvenir visible-invisible de cet homme, leur père, les transporte par la même occasion dans le lieu qu’ils recherchaient : la parcelle de leur enfance. Le dialogue de sourds des deux frères avec cet étrange personnage (« Il fallait m’expliquer à temps que vous n’étiez pas mon fils mais que j’étais juste votre père ») laisse place à la parole du mort, ouvrant la voie aux souvenirs d’enfance qui seront au cœur du « souffle deux ». Se souvenir de l’enfance c’est alors faire advenir par la parole l’insouciance brisée par le « concerto de kalache », l’odeur-refuge du cirage de la paire de chaussures… Des bribes de sens, de cinq sens, ici, affleurent.

Face à cette parole fragmentaire, en quête de sens, à tous les sens du terme donc, le personnage de Bayouss incarne une parole verbeuse constituée de longs monologues. Témoin des atrocités, il « parle de morts de bière, de chaussures avec la même intensité », selon l’avant-propos. Dans le « souffle 3 », ce dernier n’y va pas par quatre chemins : « Votre père, est mort dans la rue d’à côté. Comme ça ! La tête totalement rasée par une bombe affamée. Des bombes fabriquées et manipulées par des soldats fous, mais vraiment fous de chez fou qui un jour venaient de je ne sais où! Ça s’est passé là et votre père est resté là », lâchant dans une réplique presque anodine ce que les deux frères n’ont pu jusque-là exprimer, avant de reprendre « Sinon à part ça, Ça va ? Qu’est-ce que vous êtes devenus ? Vous avez vu le dernier exploit de Messie, putain ! ».

Le texte met donc en scène deux façons de « raconter l’indicible ». Deux façons de questionner l’effet des paroles sur le lecteur.

Humour, SAPE et pulsions de vie

 

Parallèlement, l’humour, très présent, des deux frères explore aussi une façon de dire la tragédie. Dans le « souffle 4 », le dialogue ubuesque entre le gardien du « musée de la honte » et les deux frères qui veulent récupérer la tête de leur mère relève de la satire corrosive du pouvoir. L’humour est donc offensif. Il joue le rôle d’un « gilet pare-balles ! », selon l’auteur dans son entretien avec Bernard Magnier. Comment dès lors, ne pas rapprocher cette fonction de l’intrigue autour de la Sape dans le texte ? Conçue comme un « état d’esprit » ancré dans la société congolaise, l’auteur la définit avec la même métaphore : « un gilet pare-honte ou un gilet pare-misère[3] ». « Pare », ce n’est pas « cache ». La vérité de l’horreur n’est pas tapie sous l’apparence et l’illusion du paraître. Elles sont concomitantes et se livrent une lutte sans merci. Dans le souffle 3, les souvenirs du lycée affleurent, « mais c’est quoi un bon élève dans un pays où la kalache est un gros stylo qui sert à écrire l’avenir ? », disent en chœur, et pour la première fois, les deux frères. Corruption, ignorance, pouvoir : tout vient briser l’élan des jeunes gens. La Sape apparaît dès lors comme une soupape, une pulsion de vie. « Ça c’est la force des gens de chez moi. Vous avez beau tuer ces gens toute la journée, le soir les survivants, échantillon d’une mort métissée, la gueule en cavale, la veste Yves Saint-Laurent en lambeaux, des morceaux de chair parfumés d’un Chanel, les voilà qui se mettent à ramper jusqu’au bar d’à côté, arrivent au comptoir et avec le peu de souffle qui leur reste dans les jambes, ça hurle « Une bière du pays ! », dit Bayouss. Humour et chaussures cherchent ainsi et sans relâche à dire la vie et ce qu’il en reste.

Que transmettre ?

« La vie enfouie dans ce trou ». C’est bien elle que les deux frères veulent retrouver en excavant les chaussures enterrées sur la parcelle du père. Cette paire de chaussures, léguées en héritage devient le symbole d’une transmission interrompue, un fil qu’il s’agit de tenter de renouer. C’est ce qu’opérera sans doute le « souffle 5 » en se livrant à une remontée quasiment archéologique dans l’histoire, certes toujours polyphonique, de la Sape, via le dialogue des deux frères. Or creuser la terre, c’est excaver la mémoire et partant s’exposer à la remontée de souvenirs douloureux. « Qui sont tes complices » martèle la voix-off, dans le « souffle 3 » suggérant le martyre du père. Si cette quête mémorielle est absolument nécessaire pour les deux frères, elle l’est aussi pour le public. Pourtant, le « souffle 4 », s’ouvre de façon comique et décalée par un questionnement paradoxalement très profond sur la posture du public justement : « Vous préférez fermer les yeux ? », se poursuivant sur les frontières poreuses entre le théâtre et la vie.

            Le travail de mémoire que nous propose Julien Mabiala Bissila participe d’une foi dans les mots que les soldats peuvent bien railler… Barnabé, le professeur de littérature, est moqué par les agents de la mort dans le « souffle 5 », « Professeur de littérature, t’es sérieux ? (…) Tu penses que c’est avec de la littérature qu’on peut chasser un dictateur au pouvoir ? (…) qu’on peut conduire une armée au front comme je le fais avec mes soldats ? Ou reconstruire si vite, ce pays, comme nous le faisons si bien avec nos kalachnikovs ? ». Mais il est aussi et surtout, même s’il voudrait rejoindre sa famille disparue, désespérément du côté de la vie : « La vie ne veut pas lui foutre la paix ». À moins qu’il se soit exilé et ait pu survivre avec sa famille, selon la seconde version que donne Bayouss de son sort… une sorte de vie au carré.

            Le texte de Julien Mabiala Bissila n’est pas figé, certes, il est en mouvement et pour cause. Contre les discours oppressants et monolithiques des politiques corrompus et des soldats ignares, le texte nous met face à la parole contradictoire et polyphonique des deux frères. Face également à l’ambiguïté de l’humour noir et à celle de la Sape, art paradoxal du paraître et de la vie. Autant de façons peut-être de garder le lecteur en alerte, de sans cesse lui rappeler que le sens-vérité, ne se donne pas, ne s’offre pas, ne se déclame pas. Qu’il est et doit rester une quête.

[1] « Souviens-toi de vivre ». Expression latine qui est le pendant du célèbre « memento mori » (souviens-toi que tu mourras) et l’appelle en creux.

[2] Le texte est à paraître dans la collection « Le Tarmac chez Lansman » – Lansman éditeur – en partenariat avec RFI, au sein d’un recueil : Au nom du père et du fils et de JM Weston (prix des Journées de Lyon des auteurs de théâtre en 2011), suivi de Chemin de fer (texte lauréat du prix théâtre RFI 2014). Un autre texte de l’auteur, Crabe rouge, est à paraître également aux Éditions Passage(s), dans la collection « Libres courts au Tarmac ».

[3] Voir également l’entretien avec Bernard Magnier, « Julien Mabiala Bissila : « Écrire sur l’indicible c’est faire le choix des mots » ».

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  1. Pingback: Julien Mabiala Bissila, Au nom du père … au Tarmac | La Plume Francophone - 27 novembre 2015

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