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Boualem Sansal, Comptes-rendus de lecture

2084, Boualem Sansal

Par la volonté de Sansal

Par Lama Serhan

2084

Un effet miroir à 1984, le roman chef d’œuvre d’anticipation d’Orwell, 2084 pose un monde uniforme, cruel, où l’humanité se trouve bercée par un seul précepte, celui de Yölah (modulation d’Allah) et de son prophète Abi (père en Arabe). Face au totalitarisme d’Orwell, Sansal répond par l’islamisme totalitaire.

Rares sont les auteurs francophones qui se sont essayés au roman d’anticipation. Quand Tahar Djaout exprimait dans son roman posthume Le dernier été de la raison[1] le danger de l’islamisme des “Frères Vigilants” en Algérie, Boualem Sansal, lui aussi algérien, dans son choix de roman d’anticipation amplifie ce message initial.

De plus, il envoie régulièrement  des signaux d’alarme sur les risques de l’intégrisme religieux dans les différentes interviews qu’il donne, 2084 est le condensé de sa pensée actuelle. Fini les alertes, il dévoile ici ce qu’il estime être le danger de notre siècle.

Une religion nouvelle mais largement inspirée de l’Islam a pris le dessus sur l’humanité. Tous les codes de la société se retrouvent donc définis par le Gkaboul, le livre sacré, mélange d’interminables versets. La langue, l’abilang,  s’est appauvrie en se limitant à deux syllabes et se trouve ponctuée dans chaque échange de louanges à l’unique Dieu ; les ustensiles du quotidien ont disparu, la dénonciation est monnaie courante, les exécutions sont acte de croyance, comme la surveillance et la punition ; les provinces d’Abistan ne laissent pas de place au doute… Sauf pour Ati, héros philosophe du roman. Mais alors que les romans d’anticipation offrent aux héros la possibilité de sortir des totalitarismes dans lesquels ils se trouvent assujettis, Boualem Sansal sème le doute sur un ailleurs possible.

La fin du monde

Cette phrase est le sous-titre accolé à la date 2084, elle résonne telle une sentence inévitable. Pourtant cette fin du monde énoncée par Boualem Sansal n’est pas une destruction de la planète ou la conquête par des forces extraterrestres de la Terre, mais plutôt la fin d’une civilisation, celle de l’Occidental. Tout au long du roman, Ati, le héros principal, va chercher à comprendre la signification de cette date et des termes qui l’accompagnent souvent lors de son évocation “Bigaye” (Big Eye qui répond au « Big Brother is watching you »).

Le nouveau monde créé par Yolah et son prophète Abi est longuement décrit par l’auteur. L’aventure d’Ati dans sa recherche de la vérité est entrecoupée de longues descriptions de préceptes aussi terribles, aussi grotesques les uns que les autres. Les descriptions précises de chaque dogme, des principes de vie, des devoirs d’un Abistanis face à la religion mais aussi des façons de vivre dans chaque quartier plonge dans une impression, par moments, de trop plein. La dénonciation du monde laisse peu de place à l’action du personnage principal qui, alors qu’il doute dès le début, ne s’agite réellement qu’à la moitié du roman.

Cependant, il est évident que la pensée de Boualem Sansal se reflète totalement dans ces descriptions. En filigrane de ce nouveau monde, nous y voyons la condamnation d’un islamisme intégriste actuel qui, à chaque pays occupé, met en place des nouvelles règles visant à soumettre les populations à leurs diktats. En écho également dans le roman, la destruction des vestiges du passé. Le dernier chapitre se déroule dans le musée de Toz. Celui-ci est fait d’objets ayant disparu d’Abistan (les tables, chaises, le café…) avec un itinéraire pour le visiteur allant de la salle liée à la naissance à la dernière liée à la mort. Ces objets, et ce rapport à l’individualité, sont des vestiges d’un temps révolu qui font évidemment ressurgir dans l’esprit du lecteur les images des destructions auxquelles nous avons droit à chaque nouvelle démonstration médiatique des groupes Isis et Daesh. Si aujourd’hui la destruction se fait dans les monuments d’ancestrales civilisations, demain, comme dans 2084, nous pourrions imaginer la suppression de tout ce qui a fait le monde moderne pour réinventer un monde à l’image de la pensée unique.

La pensée comme réponse

Si nous ne savons pas ce qui advient d’Ati à la fin du roman – a-t-il trouvé la frontière qui mène vers ce peuple “libertaire” ? –, il paraît évident que l’une des réponses proposées par l’auteur, et qu’il met clairement en pratique dans 2084, est la connaissance. Et son pendant direct, le doute. C’est quand Ati, notre héros-philosophe, doute, que le roman peut débuter. En effet Ati se pose des questions lors de sa convalescence donc en isolement et c’est atteint de tuberculose qu’il se prend à rêver de liberté[2].

La formule « je pense donc je suis » vibre fortement dans l’œuvre puisque c’est à partir du moment qu’il met en doute le monde dans lequel il est, qu’Ati n’est plus une ombre parmi les Abistanis, mais une véritable individualité : « C’était là, au cœur du drame, au fond de la solitude, qu’il avait eu la vision bouleversant d’un autre monde, définitivement inaccessible[3] ».

L’autre réponse est le voyage. Une fois guéri, Ati doit regagner son « quartier » à Qodsabad. Le voyage sera long et éprouvant mais lui permettra d’aller à la rencontre de différentes personnes qui lui ouvriront les yeux sur la pluralité des êtres : « Or voilà qu’ils (les abistanis) étaient infiniment pluriels et si différents qu’au bout du compte, chacun était un monde en soi, unique, insondable, ce qui d’une certaine façon révoquait la notion de peuple, unique et vaillant, faits de frères et de sœurs jumeaux[4] ».

Enfin, face à l’abilang qui « force au devoir et à la stricte obéissance[5] », Sansal propose une langue riche, précise, celle de l’écrivain, du penseur, du lanceur d’alertes.

Ce qu’essaye de nous dire Boualem Sansal est crucial, il ne faut pas prendre à la légère les menaces qui pèsent dans l’avènement de mouvements religieux totalitaires. Pourtant, et peut-être est-ce là la volonté de l’auteur en nous alertant sur les dangers d’un embrigadement si important qu’il en devient planétaire, j’aime à croire que nous pouvons encore imaginer un monde pluriel, avec ses contradictions, ses différences et sa soif de découvrir, de s’ouvrir à l’autre. Avant qu’un héros comme Ati surgisse, tâchons de ne pas laisser un monde comme l’Abistan apparaître, c’est peut-être là, la leçon de ce roman. Même si nous sommes conscients que le monde imaginé par Boualem Sansal est en marche dans les régions où l’intégrisme est depuis trop longtemps présent.

Boualem Sansal a reçu le prix de l’Académie Française ex aequo avec Hédi Kaddour pour son roman « Les prépondérants » 


[1] Découvrez notre article sur Le Dernier été de la raison.

[2] Boualem Sansal, 2084, Paris, éditions Gallimard, 2015, p.55.

[3] Ibid, p.65.

[4] Ibid, p.64.

[5] Ibid, p.260.

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