Vous lisez...
Comptes-rendus de lecture, L'aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane, Littérature et migrations, Premier roman, Récits d'enfance et d'adolescence

Naomi Ajavon, La Quête d’Amy

Roman de l’affranchissement et affranchissement du roman

par Virginie Brinker

 

Image Naomi AjavonC’est grâce à Babelio et à sa nouvelle opération Masse Critique, que La Plume francophone peut aujourd’hui vous parler de La Quête d’Amy, premier roman de Naomi Ajavon[1], fondatrice de « La Croisée des Plumes », plateforme en ligne dédiée à la littérature togolaise contemporaine. Roman de formation, il narre à la 3e personne la quête d’indépendance et d’amour d’Amy, une jeune étudiante grenobloise d’origine togolaise.

Amy et la figure littéraire de « l’étudiant étranger »

La Quête d’Amy peut se comprendre comme une forme-sens. Si le personnage éponyme cherche à s’émanciper, s’affranchir du chemin que son père et le « qu’en-dira-t-on » ont tracé pour elle, en France comme au Togo, Naomi Ajavon trace elle aussi son propre sillon. On retrouve pourtant dans ce roman certains codes caractéristiques des œuvres consacrées à la figure de l’étudiant étranger, notamment africain. Il n’est qu’à songer à L’Aventure ambiguë[2] de Cheikh Hamidou Kane qui conte en 1962  le passage de l’école coranique à l’école coloniale puis à l’université française de Samba Diallo, petit-cousin du chef des Diallobé ; ou encore à sa reprise en filigrane, quarante ans plus tard, dans le film d’Alain Gomis intitulé L’Afrance[3] et narrant les tribulations d’un jeune étudiant sénégalais nommé El Hadj, venu étudier en France l’Histoire du continent dont il est originaire, tout en étant fermement décidé à rentrer ensuite au pays pour y devenir enseignant. Avec L’Afrance, La Quête d’Amy partage notamment les motifs de la communauté étudiante recréée par les étudiants d’origines étrangères, celui de la chambre en cité U, ou encore la nostalgie du pays d’origine passant par les plats et leurs fumets. Le montage alterné caractéristique du film, présentant par exemple dès le début El Hadj dans sa chambre d’étudiant française, bercé par la voix enregistrée de son père et en proie à une sorte de rêverie qui le conduit d’un paysage à l’autre, se trouve comme thématisé dans le roman, avec des glissements relativement fréquents entre le vécu en France du personnage et ses souvenirs au Togo. Mais là où le montage, qui abolit les distances et met les espaces sur le même plan, positionne dans le film de Gomis le personnage dans une situation perpétuellement transitionnelle qui s’avèrera intenable, rien de tel dans La Quête d’Amy.

Le roman ne parle pas de conflit ni de déchirure identitaire, il ne narre pas l’aventure ambigüe d’une jeune africaine aujourd’hui, il ne s’empare pas de la troublante altérité que représente l’amour d’une personne qui ne ressemble pas aux siens (à l’instar de la relation difficilement assumée entre El Hadj et Myriam dans L’Afrance), et encore moins de l’épée de Damoclès que symbolise l’expiration du visa : « Amy, elle, ne comprenait pas grand-chose à cette bataille au titre de séjour que se livraient ceux qui voulaient rester en France, elle avait pris l’avion avec un passeport français[4] […] ». Il narre, singulièrement et universellement pourrait-on dire, les expériences malheureuses d’une jeune fille, emprisonnée par la loi trop dure de son père, puis trahie, plus tard, par l’homme qu’elle aimait. Johan, Togolais comme elle, profitera en effet des « papiers » d’Amy alors qu’il est déjà marié et père, au Togo. Cette jeunesse meurtrie permettra de dresser le portrait paradoxal d’une jeune fille venant d’un milieu relativement privilégié, mais manquant cruellement de protection, une jeune fille décidée, arrachant sa liberté, tout en étant ironiquement rattrapée par le sort.

Roman de la conjuration

Le roman orchestre la mise en marche de ce cruel destin, notamment en fin de chapitres : « Elle était loin d’imaginer que son destin allait définitivement basculer, en apercevant, quelques jours après le début des cours, ce jeune homme descendre du tramway, au terminus « Universités »[5] » ; « Les pires moments de la vie d’Amy ne faisaient que commencer[6] ». Ces clausules sont relayées par des titres de chapitres tels « Un semblant d’oxygène… » qui laissent penser que tout est dit d’avance, ce que souligne aussi l’emploi de quelques prolepses : « Elle comprendrait plus tard que c’était la contribution de Johan[7] ». De ses expériences amoureuses, ne ressortent que des mots mensongers, ceux de Séna, au Togo : « Grâce à elle, il pourrait partir aussi en Europe, ce pseudo Eldorado convoité par toute la jeunesse en Afrique. C’était son objectif et il ferait tout son possible pour y arriver. Il suffirait qu’il fasse semblant, qu’il déclare sa flamme à Amy. Séna n’avait pas hésité à [la] lui faire comprendre dans une longue lettre […][8] » ; ou encore ceux de Johan : « C’était grâce à la jeune Amy qui l’aimait tant et qu’il avait manipulée plus d’une fois, qu’il avait une meilleure situation aujourd’hui, une carte de séjour française en poche. Il avait toujours nié et assuré qu’il n’était pas marié. Johan était prêt à tout pour parvenir à ses fins[9] ».

Face à ce réseau narratif tragique, tissé par des mots piégeurs et mensongers,  le chapitre 1, « Stances à Amy » fonctionne comme une sorte de conjuration. La trahison de Johan, contée en analepse, se trouve ainsi mise à distance par cette entrée en matière placée sous le signe d’un nouvel amour et de la poésie. Tout se passe en effet comme si les mots, via les stances d’Eli Santos (que l’on retrouvera au chapitre 12), pouvaient conjurer le malheur. Le choix du mot de « stances » n’est d’ailleurs peut-être pas anodin dans ce contexte. Signifiant littéralement « demeure », « repos » en italien, puisque ce mot est un emprunt, elles désignent une suite de vers formant un « sens complet[10] ». Face aux changements et au caractère versatile des mots de ses anciens prétendants, les stances apparaissent donc tout à la fois comme un signe de la stabilité du nouveau couple formé par Amy et Eli, mais aussi de celle du langage. Seule voie possible pour sortir du tragique dans le roman.

Notons enfin que la dimension cathartique du roman passe aussi par la figure de la grand-mère disparue, Dada, « une Nana Benz hors pair, une de ces femmes fortes qui avait bâti sa fortune sur son propre effort en revendant des pagnes au grand marché de Lomé[11]», capable à elle seule de racheter le manque de dialogue, de compréhension et la maladresse de Ben, le père d’Amy. Lorsqu’elle se souvient de sa mère et de sa grand-mère, c’est une parole littéraire qui prend le relais dans les pensées d’Amy : « Elle leva les yeux au ciel, pensa à Dada et à sa mère, les morts ne sont pas morts, avait-elle cité[12] ». La réminiscence ici du vers du célèbre poème de Birago Diop[13] rappelle aussi le moment où, dans le roman, Amy passe par Bernard Dadié pour évoquer la tendresse d’Eméfa à son égard, aux antipodes de la marâtre du Pagne noir[14]. On le voit, le langage métatextuel, l’écriture littéraire et poétique en particulier, peuvent jouer dans La Quête d’Amy un rôle symbolique. Symbole d’affection, de tendresse et d’apaisement, c’est cette foi en la littérature, capable d’ouvrir un autre destin au personnage, qui se trouve peut-être inscrite en filigrane entre les pages du roman.

Ce roman singulier par rapport à d’autres romans dits de la migration est certes un affranchissement vis-à-vis de ces codes-là, mais un affranchissement peut-être et surtout par le roman et le pouvoir de la littérature.

 

[1] Naomi Ajavon, La Quête d’Amy, Editions de la Remanence, 2014.

[2] Cheikh Hamidou Kane, L’Aventure ambiguë, 10/18, 2000, [1961].

[3] Alain Gomis, L’Afrance, BQHL éditions, 92m, 2002.

[4] Naomi Ajavon, La Quête d’Amy, op. cit., p. 48.

[5] Ibid.,  p. 19.

[6] Ibid., p. 37.

[7] Ibid., p. 44.

[8] Ibid., p. 79.

[9] Ibid., p. 135.

[10] L. Quicherat, Traité de versification française, Hachette, 1838.

[11] Naomi Ajavon, La Quête d’Amy, op. cit., p. 33.

[12] Ibid.., p. 105.

[13] Birago Diop, « Souffles », Leurres et lueurs, Présence africaine, 1960.

[14] Naomi Ajavon, La Quête d’Amy, op. cit., voir la page 56.

Publicités

Discussion

Pas encore de commentaire.

Le tour du monde des arts francophones

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Tous les dossiers

%d blogueurs aiment cette page :