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La parole aux écrivains: textes et entretiens inédits

Yoël Bertier, La Vie future

La Vie future

Par Yoël Bertier

Comme une apparition. Il apercevait la fine barque glisser lentement sur la grande étendue d’eau salée. En fond, le mont Moab se teintait de l’ocre pourpre du soir. D’un geste ample, le passeur aux allures christiques qui se tenait à la poupe plongeait sa longue perche dans l’eau saumâtre. Un lent mouvement régulier rapprochait l’embarcation de la berge.

Le voile blanc qui masquait son visage embrassait son corps assis. C’est ainsi qu’il la reconnut sans la voir. Mémoire de sa silhouette. Le passeur sauta sur une congère de sel cristallisé sur la rive, saisit une corde et amarra la barque. Elle redressa la tète, se leva et descendit.

– Je t’avais dit que nous nous retrouverions.

Elle paru surprise, fit mine de ne pas le reconnaître. De longues années en une fraction de secondes… et le souvenir revint dans la sonorité aqueuse de son prénom.

–Yoël ?

Comment oublier celui qui la désirait depuis l’origine du temps, celui qui l’attendait chaque jour sur la rive ouest de la Mer morte ? Pouvait-elle seulement imaginer ces moments passés ainsi, dans l’espoir de leurs retrouvailles sans cesse ajournées. Comme ces statues de sel que l’eau et le vent sculptent à l’envie, et qui n’attendent que de fondre, sous la pluie, un jour où la mer, distraite, leur aurait tourné le dos.

Sans répondre, il l’a prise par la main. Déjà le pilote de la barque s’enfonçait dans la brume qui masque les monts de Jordanie juste en face. Vue d’en haut, l’eau sépare deux montagnes symétriques et siamoises, comme si le Créateur avait plié en deux la feuille terrestre après l’avoir teintée de sang. Il avait dressé son campement dans une excavation de la montagne au pied d’un chemin qui serpente jusqu’à un col, tout près d’une cascade, dans un lieu-dit nommé « N’Guedi ».

Il avait depuis longtemps parcouru tout le pourtour de la Mer morte. Hier encore, la citadelle de Massada barrait l’horizon de sa masse sombre et cubique. Il savait que derrière, à peine à un jour de dunes, elle serait peut-être là.

Il l’a cherchée partout, dans les moindres recoins du Neguev. Disant aux gens : « Cette femme aux cheveux de Jais, au regard d’aigle, l’avez vous vue ? » Mais il y a tellement de filles du ciel chez ces peuples à la paupière baignée de khôl. Laquelle prendre ? Où es-tu ? Parmi le sable et les grains de soufre de l’antique Gomorrhe ? Dans une grotte de berger assise au milieu des chèvres endormies ? Dans la tente d’un prince ? Dans l’attente d’un roi ?

Leur silence durait depuis qu’ils s’étaient retrouvés. A quoi bon gloser sur l’inéluctable. Elle savait aussi qu’il la chercherait même dans l’antichambre de la mort. Que son dernier souffle serait pour elle. Que chacune de ses expirations ferait battre son âme pour elle. Si tant est que l’âme a pour siège le cœur. Comment connaissait-il le jour et l’heure de son passage ? Par quel mystère était-il parvenu jusqu’à elle ? Cela faisait tant d’années qu’elle vivait de l’autre coté. L’attendait-il chaque jour, lui qui pourtant faisait de longs voyages ? Et pourquoi aujourd’hui ? Elle était juste en pèlerinage sur sa terre natale, à quelques jours de marche de Jérusalem. Que signifiait cette présence et cette voix qui lui parlait comme au premier jour ?

« Peuple de mon amour

Daignes me céder ton enfant

Comme le don de ma vie à la sienne

Amen

Que toujours ses pères la protègent »

– Ne cherche pas Rivka. J’ai suivi une caravane de sel qui a fait halte ici. J’ai vu pleurer des arbustes, tomber les ailes d’un ange et danser une montagne. Je savais que demain je te reverrais. Il y a les signes du mondes qui résonnent, il y a les trajectoires des astres qui se confondent, et il y a les plantes du désert a demi mortes qu’une simple goutte d’eau refait fleurir. Tout cela te rappelait à moi, te rappelait vers moi. Je n’avais plus qu’à t’attendre.

À n’importe quelle heure du jour, il voyait une étoile briller pour elle. La rame était bondée. Perdu dans ses pensées, il naviguait en pure perte sur son cellphone dernier cri, faisant défiler devant ses yeux mornes la suite interminable des nouveaux post sur la page de son réseau social préféré consacré à lui même. Elle l’avait quitté depuis si longtemps. Ne lui restait d’elle qu’un numéro de portable qu’il s’obligeait parfois à ne pas composer. Comme une relique, une impossible prière.

« Na, Nah, Nahma, Nahman, méouman

Parfois je récite ce mantra de mémoire

Je n’irai jamais à Ouman avec toi

sur la tombe du Rabbi Nahman de Breslev

Depuis que j’ai suivi l’élan de ma vie

une claire soirée d’hiver

sur le parvis d’une MJC de banlieue

Je n’irai pas sur la tombe du Rav

Nous ne tournerons jamais ensemble

les tours au nombre indéfini

Na, Nah, Nahma, Nahman, méouman

Parfois je récite ce mantra en ta mémoire. »

Elle avait peu d’identité virtuelle. Outre les quelques liens vers ses articles, un mail de stagiaire dans une société de production il y a dix ans, il avait vite parcouru, lors d’une matinée d’angoisse, les 18 200 occurrences de son nom référencées sur la toile. Autant dire pas grand chose. Après avoir passé en revue les 18 pages affichées sur Google, constaté que son profil Facebook était clos, que les liens vers Viadeo, HI5, Badoo et autres n’étaient plus alimentés depuis longtemps, face à l’interminable procession de lignes de code html datant toutes de plusieurs années, il ne pouvait que se rendre à l’évidence : il ne trouvait plus aucune trace vivante d’elle. Enfin si, il y avait bien une adresse email personnelle sur un obscur forum consacré à la communication non violente, mais c’était justement violence que de s’en servir… Elle devait se chercher, où à tout le moins chercher quelque chose. D’abord la laisser se trouver et encore passer un an ou deux, on ne sait jamais. Se résoudre au silence envahissant de sa présence quelque part sur cette terre, sans pouvoir en être certain, ni lui parler autrement que par ce monologue ininterrompu depuis tant d’années.

Yoël pensait à elle à chaque première minute de chaque nouvelle année. Une seule minute, un bref hommage, comme on projette sur le sol quelques gouttes de bière avant d’en boire la première gorgée. A la Pachamama, à la terre nourricière. « Quelques jours après, je t’ai envoyé un mail. Juste pour te souhaiter le bonjour et la paix. Je ne sais par quel embranchement de la toile il est passé. Mais aucun souvenir de ta réponse. Les ailes du papillon ont fourché. Problème de synchronisation. Un simple battement décalé. Tu connais la théorie du chaos ? Je voulais seulement que nos routes se frôlent, à toi l’asymptote, à moi ton éternelle parabole. C’est mon ‘je t’embrasse’ qui déclenche les tsunamis ? Il est où l’arc-en-ciel au-dessus du monde ? Ta réponse s’est noyée dans une flaque en lettres de sang versé. Le lendemain, il y eut en France un terrible attentat, une semaine de gésine. Et le pays se décillait, découvrant les visages de ses enfants morts nés, de ses enfants tués. L’histoire nous séparait. »

Elle l’observait et devait attendre qu’il relève la tête. Peut être l’a-t-elle appelé – étrange murmure de son prénom entre ses lèvres. Il a senti un silence anormal autour de lui. Comme un grand vide ou un trop plein, une saturation de l’espace, une démangeaison de la conscience, ce genre de frémissements ténus de l’atmosphère qui vous font lever la tête et regarder alentour. Elle lui faisait face dans la rame bondée à l’heure du retour collectif à l’étable. Comme une évidence. Il ne s’est pas jeté sur elle, ne l’a pas enlacée, ni ne l’a arrachée de terre. Un simple sourire.

– Bonjour Rivka, j’étais certain que cela arriverait tantôt. Il n’y a pas de hasard à Paris. Juste des lignes de vie qui se croisent à la vitesse de la lumière et des horaires de passages des métros.

Elle est très belle, malgré un peu d’embonpoint. Elle a 35 ans. Face à lui, elle en aura toujours 25. Leur Belle Epoque, les jours passés à boire l’huile d’olive dont elle oignait sa chevelure, à la regarder à la dérobée en suivant la courbe de ses hanches, à bénir le calligraphe de ses sourcils, à tenter de croire en Dieu pour rendre grâce à tant de beauté. A se dire que cette femme venait de trop loin pour être définitive. Qu’elle prendrait bientôt un chemin de traverse hors des sillons de l’histoire. Se répéter qu’il fallait se préparer chaque matin à la perdre. Car elle était de plusieurs temps et de plusieurs pays. Qu’elle était venue du fond des âges. Qu’elle serait toujours une reine des dunes perdue dans un océan de béton. Qu’elle partirait un matin en lui disant : « Je t’aime, mais je dois changer d’époque. Là où je vais, tu ne pourras me suivre. » Si elle savait.

Même Orphée n’est pas descendu plus bas que le sol de l’enfer où le pleurait son Eurydice. Même Orphée s’est retourné et a failli. Il en va de l’amour comme de l’archéologie, le cœur comme la terre est composé de strates. Oublier n’a aucun sens. Au contraire, garder la mémoire de coupe de ses amours et laisser partir en paix les ombres du passé. Et se dire que parmi toutes les vies futures, si nous ne partageons celle-ci, au moins serons-nous ensemble pour l’éternité.

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