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Comptes-rendus de lecture

Colette Fellous, La Préparation de la vie

La tunisianité barthésienne de Colette Fellous : La Préparation de la vie

 par Hanen Allouch


Colette Fellous
, tunisienne de naissance et française d’adoption, barthésienne par une formation qui a déterminé un héritage et une filiation, présente à ses lecteurs sa Préparation de la vie. Par le choix de ce titre, l’écrivaine se situe d’entrée de jeu dans un hommage à Roland Barthes et à La Préparation du roman, son dernier séminaire au Collège de France. Colette Fellous, en disciple et amie, offre à celui qui lui a demandé de dire « je » le cadeau littéraire du centième anniversaire de sa naissance.

Dans ce voyage scriptural et photographique qu’est La Préparation de la vie, Colette Fellous présente une cartographie littéraire où le nomadisme n’est pas un caprice bourgeois, mais plutôt une exploration, non sans déchirement, du départ aux origines d’une ré-exploration d’un monde qui, s’il avait été vivable, n’aurait pas été scriptible en tant que fiction. Voyageuse attachée à sa terre natale, l’écrivaine met en scène un continuel retour vers une Tunisie aimée, écrite et photographiée.

Du labyrinthe au recommencement

 

Colette Fellous

Si désert il y a dans cette préparation, il serait celui des dunes langagières mouvantes rappelant un style durassien qui attribue à la force du verbe, conjuguée à la mémoire et à l’imagination, le devoir de dire les maux que la traversée déclenche. Guidée par un mentor absent, l’aventurière du verbe ressuscite son compagnon de voyage pour en faire un personnage littéraire. Dans ce voyage initiatique, Barthes est l’homme labyrinthe de Nietzsche, Ainsi parlait Colette Fellous, mais le chemin vers Zarathoustra choisit le détour, au risque de s’y perdre.

Enfance, amour, amitié, études littéraires, voyages, départ de Tunisie, nouvelle vie en France, retours, écriture, rêves, images, bribes et fragments de souvenirs et leur fictionnalisation se croisent dans cette écriture que l’écrivaine libère de toute obsession d’achèvement. Mis face à face, l’incipit et l’excipit de son récit montrent que si au commencement était « un homme labyrinthe »[1], le point d’arrivée et celui d’un nouveau départ. « Tout peut commencer, tout est clair à présent »[2], c’est ainsi que l’écrivaine clôt le raconté en revendiquant une circularité qui invite à repenser le statut du sujet auctorial. Si Barthes avait posé la pierre tombale de l’auteur, Colette Fellous le ressuscite en revendiquant sa double posture d’écrivaine-lectrice. Dans « La mort de l’auteur », Roland Barthes souligne cette réincarnation :

[…] un texte est fait d’écritures multiples, issues de plusieurs cultures et qui entrent les unes avec les autres en dialogue, en parodie, en contestation : mais il y a un lieu où cette multiplicité se rassemble, et ce lieu, ce n’est pas l’auteur, comme on l’a dit jusqu’à présent, c’est le lecteur.[3]

Ce lecteur réceptacle de la diversité et dernier auteur e la chaîne (ou presque), se retrouve dans La Préparation de la vie : si l’auteur, Barthes, est mort, Colette Fellous, sa lectrice, le fait revivre sous une nouvelle forme qui est de l’ordre de la réinvention. Un alter-égo part à la recherche d’un nouveau Barthes personnage d’une fiction de soi qui annonce que tout commencerait après l’écriture. La vie, déjà « préparée », ainsi que la relecture apparaissent comme une nécessité équivalente à celle d’un retour vers la Tunisie aimée, mer et mère confondues.

« Je » n’est pas Barthes

 

Barthes avait incité Colette Fellous à dire « je », dans le sens où il voulait l’orienter vers la fiction, et la première personne de La Préparation de la vie répond à l’invitation et accueille en son sein celui qui a motivé le désir d’écrire. Le « je » de Colette Fellous est polyphonique. Il en appelle aux voix de l’enfance, de l’adolescence, de l’amour, de la terre et de l’exil, mais aussi à la voix de Barthes qu’il harmonise avec son nouveau cadre littéraire. Signifiant dont le signifié se construit grâce à un déplacement, « je » vagabonde en sujet du glissement entre des « moi » et des altérités. Scribe écrivant plus vite que la dictée, l’écrivaine se souvient de celui qui ne dicte plus :

[…] Je me suis souvenue qu’il [Barthes] avait écrit ces mots, j’ai vérifié ensuite, c’était dans la préface de Sade, Fourier, Loyola : « Si j’étais écrivain et mort, comme j’aimerais que ma vie se réduisît, par les soins d’un biographe amical et désinvolte, à quelques détails, à quelques goûts, à quelques inflexions. Disons à des « biographèmes » dont la distinction et la mobilité pourraient voyager hors de tout destin et venir toucher, à la manière des atomes épicuriens, quelque corps futur, promis à la même dispersion.[4]

Colette Fellous a répondu à l’invitation barthésienne et a choisi la forme fuyante d’une hospitalité littéraire où l’écriture sur soi ne peut se passer de l’altérité. Il faut peut-être se rappeler ce langage-peau dans Fragments d’un discours amoureux de Barthes « Le langage est une peau : je frotte mon langage contre l’autre. Comme si j’avais des mots en guise de doigts, ou des doigts au bout de mes mots. Mon langage tremble de désir. »[5]. Et Colette Fellous double la caresse littéraire d’une autre, photographique, où le « je » se tend les miroirs de ses souvenirs pour marquer des moments figés. C’est de la sorte que Barthes en tant que personnage d’une écriture de soi fait l’objet d’une appropriation et le recadre dans son nouvel environnement.

En matrice du dire, la photographe dépayse ou rassure et vient jalonner de moments épars le parcours d’un hommage. On verra ainsi l’inscription du « je » dans des paysages qui prennent la place entre les mots, en guise de fenêtres sur un monde immortalisé. L’aventure langagière de Colette Fellous est à couper le souffle, mots et images recréent un univers personnel où Barthes est plutôt Écho que Narcisse et, à défaut de mesurer la respiration du texte, parlerait d’un « plaisir»[6] lu et vu. « Le texte est un objet fétiche et ce fétiche me désire. Le texte me choisit, par toute une disposition d’écrans invisibles »[7], c’est ainsi que Barthes décrit les textes jouissifs. Colette Fellous multiplie jouissances et mouvements écraniques, à tel point que Barthes aurait peut-être aimé jouer à dire « je » dans ce texte qu’il n’a pas écrit.

Bribes de tunisianité

N’est-il pas étonnant de trouver dans un même volume la photo d’un séminaire de Barthes et une autre de Bourguiba transporté par les foules ? Écrire sur Barthes ne pourrait se dissocier de la Tunisie dans la mesure où l’acte de création se veut lieu de rencontres autour d’une préparation : ce qui est à vivre est « préparé » grâce à ce qui a été vécu, le tout étant réinventé par l’écriture et la photographie. « Il faut faire surgir le savoir là où on ne l’attend pas »[8], c’est ce qu’on lit dans une note photographiée et signée R. B ; Colette Fellous répond à l’appel de son professeur. Fine connaisseuse de la société tunisienne dans son progressisme et dans ses contradictions, l’écrivaine ne manque pas de souligner les dangers d’un extrémisme montant dans la période postrévolutionnaire :

Grands et petits faits, en vrac, nous assaillent. Démunis. Comment développer, analyser, mettre en scène cette actualité si puissante qu’elle rend dérisoire chacune de nos phrases ? Se taire ? Être seulement témoin ? Besoin de laisser faire les jours, de les laisser vivre longtemps avant d’avoir envie de les raconter.[9]

Prétérition sans doute, puisque l’écrivaine ne manque pas de souligner les dangers que court la société tunisienne, non pas sur un ton démissionnaire mais en s’engageant dans un monde nourri par autant de risques que d’espoir. Le Mont Chambi, le terrorisme, le féminisme tunisien, les mausolées profanés et le salafisme viennent ponctuer des moments d’atroce douleur, mais l’écriture lutte et s’acharne contre la mort, injectant par jets d’encre des moments d’amour et de vie. En arc-en-ciel fragile, l’écriture se lance dans l’aventure des couleurs du vécu et de ce qui est à vivre.

« J’écris pour retoucher, revoir, réparer, rectifier, réajuster, recomposer. J’écris pour que tout change. J’écris pour revenir »[10]. Le revers visible du lisible est une photographie de Sidi Bou Saïd, village situé au nord-est du pays, offrant une perspective large à l’essentiel retour à un paysage vidé de ceux qui le peuplaient jadis. Le récit se projette dans un chemin à faire qui se rétrécit, l’impasse cache la destination.

Les Fragments d’un discours amoureux que Colette Fellous convie à La Préparation de la vie sont aussi des moments de retour où l’écriture restitue l’être et le ne-pas-être-là. Non sans humour caractéristique des scènes de taxis en Tunisie, Colette Fellous décrit ce que la plupart d’entre nous vivons sur le trajet de l’aéroport :

Écoute, madame, depuis la révolution le travail c’est plus pareil, on a attendu les avions pendant quatre heures, comme ça les bras croisés, même pas mangé depuis ce matin même pas boire […] même gratuit je t’emmène où tu me dis, pas de problème. […] Vers Carthage, la conversation devient affectueuse et drôle, il me montre la photo de sa petite Amina qui a eu deux ans la semaine dernière, me donne la recette des pâtes aux crevettes et à l’ail de sa mère.[11]

Avec le discours du chauffeur de taxi, la voix de la narratrice est doublée de celle de son personnage dans une expérience qui a trait à l’auditif : le parler tunisien est rapporté dans un réalisme équivalent à celui que la photographie apporte à l’écriture de soi. Un Tunisien habitué aux discours des chauffeurs de taxis ne pourrait lire ce passage sans que sa mémoire ne le lui fasse écouter, tel qu’il l’a jadis entendu. Le portrait du chauffeur de taxi est un peu à la manière d’une « mythologie » à la Barthes, sauf que le regard y est tendre, plus complaisant que dénonciateur :

La Tunisie était mon passé, je n’en avais plus vraiment besoin, il fallait plutôt bâtir chaque seconde du présent, quelques jours en été me suffisaient pour me séparer tout à fait du pays et de ses sensations indélébiles qui m’avaient formée et dont j’étais tatouée, mais jamais davantage. Je jouais à la touriste quand j’y retournais, je faisais visiter Carthage, Salammbô, Djerba ou Tozeur aux amis.[12]

Jouer au « je » c’est aussi mettre en scène au moins une double posture par rapport à la Tunisie, d’un côté ce tatouage qu’est le pays natal et, d’un autre, la possibilité de revenir en touriste, mais en même temps d’y habiter et de le vivre avec tous les sens que le vivre implique. À défaut d’être la touriste d’un pays dont elle est tatouée, elle est la guide touristique de ses amis, mais, ce qu’elle écrit dans La Préparation de la vie, c’est beaucoup plus qu’une narration de montreur de gens ou de paysages. Le récit n’ayant pas trait au carnavalesque, la Tunisie y est une réalité démasquée, elle est expérience polysensorielle et émotive. Colette Fellous montre une oscillation où la prise de décision est faite sans qu’elle soit énoncée, elle est à chercher entre les bribes et les fragments d’une écriture-retour. Si Barthes est pour Colette Fellous d’abord le lieu de la pensée et de l’émotion, la Tunisie, elle, est le lieu de l’esthétique et de la création romanesque.

[1]. Colette Fellous, La Préparation de la vie, Paris, Gallimard, 2014, p. 11.

[2]. Ibid., p. 203.

[3]. Roland Barthes, « La mort de l’auteur » [1968], dans Le bruissement de la langue. Essais critiques IV, Paris, Seuil, 1984, p. 69.

[4]. Colette Fellous, La Préparation de la vie. op. cit. p. 63.

[5]. Roland Barthes , Fragments d’un discours amoureux. Paris : Seuil, 1977. p. 87.

[6]. Roland Barthes, Le Plaisir du texte. Paris : Seuil, coll. « Tel quel », 1973.

[7]. Ibid., p. 45.

[8]. Colette Fellous, La Préparation de la vie. op. cit. p. 170.

[9]. Ibid., p. 176.

[10]. Ibid., p. 121.

[11]. Ibid., p. 76-77.

[12]. Ibid., p. 52-53.

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  1. Pingback: Introduction à la littérature tunisienne de langue française | La Plume Francophone - 1 septembre 2015

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