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Bande dessinée francophone

Edgar P. Jacobs, La Marque Jaune

La folie d’un savant en concurrence

Par Ali Chibani

 

La Marque Jaune[1] est considérée comme l’œuvre la plus aboutie d’Edgar P. Jacobs. On ne peut qu’être impressionné par la qualité des dessins et des détails qui accentuent le réalisme de cette bande dessinée, un réalisme renforcé par les nombreux anglicismes qui traversent le texte : « gentlemen », « Goddam », « lunch »… Rien n’est laissé au hasard : pas une ombre, pas une fissure, pas un pli qui ne soit oublié par le dessinateur. La Marque Jaune est une œuvre complète d’un point de vue littéraire, psychanalytique et anthropologique aussi. Mettant en scène deux enquêteurs, le capitaine Blake et le professeur Mortimer qui tentent de démasquer un mystérieux personnage qui défie Londres et ses autorités, La Marque Jaune s’interroge sur le devenir des civilisations et de l’humanité, depuis qu’on a sacralisé la science.

Un signe qui construit sa signifiance

Marque-Jaune« La Marque Jaune » est la signature laissée par un hors-la-loi qui annonce dans la presse ses exploits avant même de les réaliser. Chacun de ses méfaits surprend la ville de Londres, ébahie par le génie du mystérieux personnage. Ce dernier défie en effet les autorités officielles et les met en échec publiquement. La seule marque qu’on retrouve de son passage est la lettre « M » inscrite dans un cercle. Une marque mystérieuse pour les personnages mais aussi pour les lecteurs.

L’individu, auteur des exploits « délictueux », s’efface ainsi derrière le signe énigmatique qui écrit sa signifiance au fur et à mesure que les événements se produisent. Mais on a ici affaire à un « signe » qui donne un aspect théâtral à ses attaques pour cacher la véritable intentionnalité de son histoire en quête d’épaisseur. Cette théâtralité offre à la vue du public d’autres signes qui, à l’insu de ce même public, construisent chaque nuit la véritable signifiance de la marque jaune.

Cette signifiance défie les récits qui font autorité : loi, justice, médias… qu’elle décrédibilise et auxquels elle donne un caractère infantilisant, au point de mettre le prestige de son côté. Ainsi, un machiniste qui conduit un train en dehors de Londres rassure son coéquipier qui craint l’intervention de la Marque Jaune dans leur convoi, à travers une formule déceptive : « La marque jaune c’est pour Londres… » (p. 22). Avec les performances de la Marque Jaune, c’est une autre histoire de la capitale anglaise, comme lieu de pouvoir, qui s’écrit.

L’autorité de la Marque Jaune rejaillit aussi sur l’œuvre dessinée. Les couleurs sombres (noir, gris) dominent puisque le mystérieux « scripteur » n’agit que la nuit. Le jaune, couleur de sa signature, est aussi la couleur des lumières artificielles (lampadaires, phares…) qui sont censées ôter le voile de la nuit et prendre dans leur étau la Marque Jaune pour le démasquer. Or, en s’illuminant, ces lumières ne font que redéployer le mystère de la marque jaune sur tout l’espace de l’œuvre qui est brouillé par la multiplication des icônes sur une même planche, comme cette « pluie fine et drue [qui] brouille l’atmosphère » (p. 21) de Londres. Cette pluie peut être considérée comme du métalangage puisqu’elle illustre le procédé de la Marque Jaune qui consiste à brouiller le discours officiel et sa lecture du monde : « Ah, maudit écho, cela vient de partout à la fois !… », s’écrie Mortimer p. 49, désespéré de perdre ses repères.

L’autorité de la Marque Jaune marque aussi les corps des personnages qui perdent leur souplesse et paraissent rigides avec leurs poings serrés, leurs sourcils froncés… De la sorte, la Marque Jaune devient une entité quasi-divine qui surpasse toutes les autres formes d’autorité et qui a le pouvoir de décider du destin de Londres.

Blake2Cette concurrence entre le hors-la-loi et les institutions officielles londoniennes n’est que la continuité d’une autre concurrence entre scientifiques. Une partie de ces derniers, auxquels s’ajoute un journaliste, sont considérés comme les figures officielles du monde de la science. Ils se sont servis de leur autorité pour réfuter une théorie jugée « folle » car elle va à l’encontre du récit scientifique qu’ils ont construit. Le conflit dont nait la Marque Jaune est donc issu d’une parole rendue publique et non admise par cet espace. En effet, le docteur Septimus a publié un livre développant une théorie d’après laquelle il est possible de prendre possession du fonctionnement du cerveau humain. Une théorie jugée « folle » par ses collègues.

Le conflit entre les différentes visions scientifiques se manifeste dans les détails en arrière-plan, notamment à travers les livres rangés dans les bibliothèques. Si certains sont en position verticale, d’autres sont en position horizontale ou diagonale appelant à être redressés pour adopter une position solide et équilibrée. C’est dans cette optique que le scientifique dévalorisé par ses pairs va élire un des deux enquêteurs les plus célèbres de Londres comme « auditeur de choix » (p. 53) pour exposer sa théorie et prouver son efficacité, permettant ainsi le redéploiement d’une parole censurée.

Un délire mystique : le scientifique, un Dieu fou

Pour critiquer les dérives scientifiques, Edgar P. Jacobs invente donc un personnage de scientifique qui crée un « appareil qui [bouleverse] toute la science céphalogique » (p. 53), et réalise « ce qui n’était hier qu’une utopie » (p. 55). Il crée un « télécéphaloscope », une machine qui libère des ondes magnétiques et qui peut prendre possession du cerveau humain pour « faire de lui un instrument aussi docile que puissant » (p. 53). Cette invention, il l’expose dans Mega Wave, un livre qui suscite l’ire de ces condisciples. Les médias s’en saisissent et le ridiculisent, tandis que la justice relaxe ceux qui sont poursuivis par l’éditeur pour diffamation. Or cet ouvrage est signé sous le pseudonyme du Docteur Wade. « Wade », « Wave », cette paronomase reflète la confusion, dans l’esprit du scientifique, de sa personnalité d’inventeur et de son invention qu’il oppose aux institutions officielles qui l’obsèdent.

Le rejet de la nouvelle théorie est vécu par Septimus comme un meurtre symbolique de soi. Chose dont il entend se venger, prouvant par là la dangerosité de l’utopie scientifique : « Pourquoi ne pas profiter de l’occasion pour pousser ma théorie jusqu’au bout, m’emparer de cet esprit et faire de ce déchet humain une formidable machine de guerre et… de vengeance ? » (p. 54)

septimus

Le scientifique persécuté veut prouver sa supériorité sur ses pairs et sur le reste de l’humanité. Dès lors, il sombre dans un délire mystique qui le mène à adopter la posture de Dieu. À ses otages dépossédés de leur volonté, il fait dire sa vérité sous cette forme : « … le docteur Septimus est le maître… Il est bon… Il est grand… Nous sommes ses humbles serviteurs… Nous regrettons nos erreurs passées… Nous… » (p. 56). Cette victoire sur le monde scientifique, le créateur veut ensuite qu’elle affecte tout le monde afin de prouver son autorité et sa puissance : « Je mettrai à exécution un projet grandiose à l’échelle planétaire ! Mais avant cela, il me faut faire un exemple, afin de prouver ma puissance… » (p. 56). À cet égard, la date choisie pour réaliser ce projet qui doit consacrer la puissance divine de l’inventeur est révélatrice puisqu’il s’agit du 24 décembre. Le scientifique achève ainsi de confondre sa personnalité avec Dieu, sa machine devenant une sorte de miracle pour convaincre les plus réticents. C’est d’ailleurs par le même procédé que celui utilisé par les religions qu’il compte affirmer son pouvoir sur les hommes. Il s’agit de provoquer la « fascination » de ses victimes puisqu’il prend possession du cerveau humain et de ses instincts grâce à un disque qui tourne et dont la lumière fascine. Quant aux méfaits de La Marque Jaune, ils ont pour effet de laisser « les spectateurs ébahis » (p. 47)

Le vocabulaire des religions émaille les pages 62 et 63 où le scientifique veut prêcher la Bonne nouvelle en exposant « … les rudiments de la Théorie Nouvelle » et entend obtenir la « confession publique des trois misérables créatures qui [l]’ont ridiculisé… » et qui « s’inclinent profondément en psalmodiant à l’unisson » :

Chétives larves que nous sommes, nous avons osé dans notre incommensurable orgueil et notre insondable ignorance, injurier, bafouer, insulter et outrager ton Rayonnant Génie. Mais nous étions dans les ténèbres et ne le savions pas. Aussi est-ce profondément repentants que nous venons, Ô Maître Magnanime, te supplier de nous absoudre.

Éloge de la complexité humaine

Edgar P. Jacobs interroge dans La Marque Jaune la fascination actuelle pour le discours scientifique, pourtant impuissant devant la complexité humaine. En effet, l’homme dont se sert Septimus pour atteindre ses objectifs finit par réagir indépendamment du programme prévu par son « maitre ». Par exemple, il éprouve le sentiment de la peur, ce qui surprend Septimus. La Marque Jaune s’inquiète devant les objets sacrés d’Egypte ancienne, dont le masque du pharaon. Elle manifesterait ainsi son individualité à travers son émotion devant la révélation de sa propre ustensilité en tant que masque et en tant que marionnette.

Marque-Jaune1

Septimus aussi, qui piège ses otages en les faisant passer par une trappe qui mène vers un sous-sol (p. 56) comme il écarte/refoule tout ce qui le met face à sa folie, se rend compte de la limite de sa puissance quand il s’aperçoit qu’une autre signifiance que celle qu’il a prévue d’attribuer à son histoire est en construction par Blake et Mortimer. Cette nouvelle signifiance est « instruite par l’expérience » (p. 48) des deux enquêteurs : la Marque Jaune, ayant écrit son histoire, entre finalement dans l’horizon d’interprétation du lecteur et des deux héros, perdant du même coup son mystère et sa puissance. Par-là, il perd enfin son aspect fantastique. La culture commune se ressaisit de l’espace où elle a été bousculée et le narrateur ne dit plus « elle » quand il parle de La Marque Jaune mais « il », lui rendant ainsi son identité sexuelle véritable.

Cette Marque Jaune évolue positivement et retrouve son humanité. Si au début de l’histoire, elle ne réagit que par des ricanements victorieux ou par des interjections, elle retrouve le don de la parole et exprime ses propres pensées et ses propres émotions. Réifié par Septimus qui l’a surnommé « Guinea Pig », il retrouve également son véritable nom et son identité, rappelant une histoire écrite dans un numéro précédent des aventures de Black & Mortimer.

La culture commune et le discours institutionnels sont sauvés. Les deux enquêteurs crient victoire en célébrant l’incarnation de la monarchie britannique et en rétablissant, pour ainsi dire, le vrai Dieu sur son trône : « God save the queen » (p. 70). De son côté, le narrateur est partial le long de son récit puisqu’il désigne Mortimer comme « notre ami » (p. 48) et « notre héros » (p. 62). Enfin, La déclaration de Blake laisse transparaître la voix d’un auteur qui veut livrer la morale de son histoire :

Marque-Jaune2

Que sa fin  [Septimus] tragique serve de leçon à tous ceux qui tenteraient, à des fins criminelles, d’oublier que la Science véritable est au service de l’Humanité, que son but est de travailler à l’avancement du Progrès et non de servir la vanité, l’ambition ou la tyrannie d’un seul individu. Et qu’enfin au-dessus de la Science, il y a l’homme !… Cela dit, gentlemen, il est minuit : Joyeux Noël à tous. (p. 70).

Une fin optimiste pour une fable qui met en scène dès les années 50 le « prototype parfait du citoyen-robot de l’avenir. » (p. 62). Si aucune machine Mega wave n’a encore été inventée pour créer ce « citoyen-robot », il est légitime de se demander si la télévision ne s’est pas attribuée une telle mission.

[1] Edgar P. Jacobs, La Marque Jaune [1956], Bruxelles, EDL – B&M, 1998.

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