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Cinéma, Enseignants, étudiants, élèves

Guillaume Sylvestre, Secondaire V

 Une classe inclassable : Secondaire V de Guillaume Sylvestre

par Hanen Allouch

 

Secondaire VSecondaire V[1], sorti en janvier 2014, est un documentaire québécois filmé à l’école secondaire publique Paul-Gérin-Lajoie d’Outremont ; la caméra de Guillaume Sylvestre y pénètre pour suivre une classe de secondaire 5 durant l’année scolaire 2011-2012. Nous sommes en présence d’élèves dans une période sensible de leur parcours scolaire : âgés d’environ seize ans, ils vont bientôt quitter leur école, un environnement qui, nous le verrons, est autant violent qu’attachant. Les enseignants et le personnel administratif les accompagnent dans cette transition, chacun selon ses propres méthodes.

Ce documentaire présente aux spectateurs un microcosme de la société montréalaise avec sa diversité ethnique et culturelle mais aussi une façon de voir l’école à travers les prismes de la discipline et de l’indiscipline qui s’écartent, dans ce film, des répartitions manichéennes, construisant ainsi un espace qui se forme et se déforme grâce à ses tensions. Nous y connaissons l’implication des élèves de la classe dans la révolte du printemps 2012, connu sous le nom de « Printemps érable ». Une conscience politique se développe au cœur de l’atmosphère inhabituelle de cette école jugée difficile, permettant ainsi de donner à voir un documentaire choc, dans le sens où la mise à nu que présente Guillaume Sylvestre ne tente pas de calquer la réalité mais plutôt de la laisser s’offrir à sa caméra grâce à la fréquence des plans rapprochés qui suivent, dans une certaine fidélité au réel, les récits que les élèves et le personnel de l’établissement donnent à voir et à entendre.

L’identité montréalaise

 

Le documentaire s’ouvre sur des prises de parole poignantes d’élèves de la classe dont voici quelques unes : « Je me considère… oui, québécoise mais si quelqu’un par exemple dans la rue me croise et me dit : “Ah ! Were are you from ? D’où tu viens ?”. Je vais dire d’Algérie. » Cet énoncé complexe reflète en partie la façon dont quelques enfants d’immigrants se perçoivent où sont perçus par la société.

Une autre élève rejoint la prise de position de la première, mais avec l’ajout de l’identification à la ville de Montréal : « Moi, je me considère montréalaise, après c’est québécoise. » Fille d’immigrants originaires du Guatemalas, elle partage aussi la prise de position de sa camarade, en répondant à la question « d’où tu viens ? » par « du Guatemala ».

Nombreux sont les élèves qui s’identifient plus à la ville qu’au pays ; d’abord à la ville, puis à leurs origines. Montréal est l’espace qui permet à ces élèves, enfants d’immigrants ou pas, d’être au monde mais aussi de se bâtir une sphère protectrice. Cette identification à Montréal offre le double privilège d’être chez soi et d’être d’ailleurs dans la complexité identitaire d’une ville à forte immigration. Un autre élève s’exprime sur la question en faisant un parallèle entre Montréal et la classe qui en serait la façade, ou, encore mieux, la synecdoque créative d’une classe qui se construit en ville ou en île : « Je pense que c’est vraiment Montréal qui me représente, Montréal avec la multiculturalité, je pense que c’est une richesse juste de voir la classe en ce moment. »

La classe est donc un espace d’intégration où tous les élèves se définissent par leurs origines mais aussi par une appartenance commune qui forme une composante identitaire, non pas dans une perspective d’assimilation mais dans celle d’une intégration, dans la mesure où ces élèves qui ne se ressemblent pas s’assemblent dans une famille d’amis où la solidarité est mise au premier plan.

Discipline et indiscipline

La bande son de Secondaire V restitue un univers animé par des échanges audibles et d’autres discussions en bruits de fond, ce qui transmet souvent une impression d’indiscipline contrastant avec la disposition des tables dans la plupart des salles filmées. En rangées plutôt qu’en cercles, les tables sont disposées de manière à maintenir un enseignement principalement frontal : d’un côté les enseignants, de l’autre les élèves ; cette gestion traditionnelle de l’espace n’a pas empêché les débordements auxquels font face quelques enseignants qui peinent à rappeler à l’ordre leurs élèves. Les bavardages excessifs, s’ils marquent le défi de la discipline imposée par certains enseignants, prouvent l’ampleur de la complicité qui lie les élèves de la classe entre eux. Malgré cette ambiance bon enfant, les adolescents ne sont pas à l’abri des violences réciproques, notamment au cours de la scène de la bagarre entre deux élèves, avec toute la cruauté qui la caractérise et les regards moqueurs ou indignés qui l’entourent. Nous découvrons aussi les souffrances de quelques élèves traumatisés par le milieu scolaire, rejetés à cause de leur surpoids ou de leur façon d’être, et certains en viennent jusqu’au suicide. Le fait divers du suicide d’une adolescente de quinze ans suscite le débat en classe, un débat animé par le professeur qui répartit la prise de parole entre ses élèves, et là nous remarquons qu’ils s’impliquent dans le débat et qu’ils ne manifestent aucun comportement indiscipliné.

 

Les scènes répétitives de la distribution des retenues semblent saccader le rythme des journées d’école et interrompre la continuité de la trame filmique, comme si ce choix de point de vue de la caméra qui zoome sur le tamponnage des convocations, ainsi que le montage qui présente ces scènes en séquences avait l’intention de nous rappeler que ces élèves sont régulièrement punis. Mais de quoi le sont-ils ? De leur indiscipline, répondrait la voix de l’institution. Par contre, ce qui est frappant dans ce funambulisme entre discipline et indiscipline, c’est que plusieurs enseignants réussissent à intéresser leurs élèves par les sujets de débats ou de rédactions qu’ils leur proposent et non par la sanction ; on voit alors des rires collectifs, des échanges de sourires où l’enseignant est impliqué dans le partage intellectuel mais aussi émotionnel. On voit les élèves lire leurs productions écrites ou intervenir en classe avec beaucoup de sérieux pour présenter des réflexions complexes sur le corps, les relations sociales en milieu scolaire et la vie politique. La créativité de ces élèves est encore mise en relief en classe de musique ou de dessin, ou lorsque l’école organise un spectacle de danse.

 

Conscience politique et débordements

 

Dans Secondaire V, nous découvrons l’implication des élèves dans les événements du Printemps érable, et là on observe une subversion de la hiérarchie : les adolescents prennent des initiatives et dialoguent sur un pied d’égalité avec les adultes. Les élèves qui cultivaient l’illusion de leur indifférence sortent de leur bulle et participent au débat politique. Revendiquant la gratuité de l’éducation et l’égalité des chances, ils procèdent à différents exercices de démocratie : ils organisent  et mènent le débat, ils votent la proposition de grève, qui a été adoptée. Un professeur ainsi que le directeur de l’établissement en profitent pour expliquer qu’il faut respecter la différence d’opinion, revendiquer le droit à la grève mais ne pas obliger ceux qui n’y adhèrent pas d’y prendre part, de sorte que les élèves reçoivent une éducation civique spontanée par l’exercice de leur droit de grève mais aussi grâce aux directives du corps enseignant ou contre elles.

Les élèves se disent contre les décisions du gouvernement et non pas contre l’école : « Un peuple instruit, jamais ne sera vaincu ! », clament-ils lors de leur grève. La conscience politique est une occasion de réhabilitation du statut de l’école dans la société et aussi une façon d’apprendre, même par l’observation des débordements, la façon dont les petites et grandes démocraties se construisent.

L’humanisme à l’école

Secondaire VA la fin du documentaire qui coïncide avec la fin de l’année scolaire, nous observons des scènes où les émotions priment sur la rigidité de la relation institutionnelle qui lie les élèves aux enseignants. Les professeurs et les élèves apparaissent émus par la fin de cette aventure qui a duré un an, on entend des remerciements, on voit des larmes et des signes de gratitude, probablement beaucoup plus d’attachement aux personnes qu’aux rôles qu’elles jouent à l’école. Mais il serait trop arbitraire de séparer le rôle que joue un élève ou un enseignant dans l’institution de la personnalité qu’il a hors de ce cadre : ce sont les combinaisons de ces deux aspects de sa personnalité qui font ressortir le meilleur de lui. Nous parlons de scènes éducatives et donc de mise en scène : l’expérience humaine est certainement conditionnée par les obligations, mais elle trouve aussi son épanouissement dans la part d’imprévisible qui accompagne leur accomplissement. L’humain qui se construit à l’école n’est pas le modèle d’une exemplarité irréprochable, il n’est pas réductible au cas particulier des personnages que nous avons observés dans cette école montréalaise, il est la réalité de la vie humaine avec ses réussites et ses manquements, et il est surtout ce qui marque les nouvelles générations à qui les anciennes lèguent la responsabilité de construire l’avenir.

[1]. Secondaire V : un film de Guillaume Sylvestre avec les élèves et membres du personnel de l’école Paul-Gérin-Lajoie d’Outremont, produit par Guy Bonnier et Guillaume Sylvestre. Diffusion iSTUDIO et CANAL D, Montréal, 2014. Durée : 92 minutes.

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