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Elise Fontenaille-N’Diaye, blue book

Mise en récit et en fictionnalité de l’Histoire dans blue book

par Virginie Brinker

 

 

Elise Fontenaille-N’Diaye, blue book blue book[1] d’Elise Fontenaille-N’Diaye, romancière française s’étant essayée dans des champs divers au fil de la vingtaine d’ouvrages qu’elle a publiée (histoire, jeunesse, faits divers, science-fiction), n’est pas un livre d’Histoire sur les atrocités endurées par les Hereros et les Namas pendant la colonisation allemande, bien qu’il se présente comme une chronique de ces événements. Ce n’est pas non plus un roman, une fiction historique. C’est un récit dont la subjectivité est pleinement assumée et qui pourtant se veut en prise avec l’écriture de l’Histoire, comme en témoignent la reproduction d’extraits du texte-source, le Blue Book de Thomas O’Reilly (Report of the natives of the south-west Africa and their treatment by Germany, 1918), dans les annexes, tout comme la présence d’une bibliographie sélective en fin d’ouvrage.

Que peut apporter la lecture de ce livre singulier dans la construction de la mémoire de ces faits ignorés du grand public, en France en tout cas ? En quoi la singularité d’écriture de ce texte peut-elle justement, entre éléments fictionnalisés et écriture de l’Histoire, signifier la double posture de lecture évoquée et souhaitée par Ricœur dans le tome III de Temps et récit, pour aborder des « événements plus proches de nous », écrit-il, « comme Auschwitz » ?

 Les atours de la fictionnalité

L’ouvrage n’est pas une fiction mais il se présente dans un premier temps comme un parcours, en partie autobiographique, quasi-initiatique, depuis le grand-père du père de l’auteur, Charles Mangin, officier colonial, jusqu’à la mise au jour de la colonisation allemande du Sud-Ouest africain, de 1883 à 1916, et la découverte du rapport tombé dans l’oubli d’O’Reilly, un jour, à 3h du matin dans le catalogue d’une bibliothèque de Pretoria. La subjectivité de la démarche, assumée dès la préface, se double cependant d’une esthétique proche de la mise en fiction des faits. Celle-ci semble employée pour toucher le public le plus large possible, faire connaître et reconnaître cet épisode sanglant.

La première façon de rendre compte du réel dans l’ouvrage, à savoir l’exploration portugaise des côtes namibiennes en 1484 puis la mise en place de la colonisation allemande du pays en 1885, passe par un symbole, le « Padrão » (une immense croix de granit érigée par les Portugais), puis sa réplique allemande. Monument inscrit dans le réel, aussi bien qu’allégorique, le « fier » Padrão « solitaire », personnifié par le récit, instaure au seuil du texte une forme de pacte de lecture : le réel sera, dans les pages qui suivent, reconfiguré à l’aune du littéraire, toute en création d’images symboliques et procédés d’écriture.

Par ailleurs, la mise en récit de l’Histoire prend les atours de la fictionnalité notamment par l’absence de notes de bas de page, y compris lorsqu’il y a des citations. Ce qui prime c’est justement la mise en récit, la notation de détails qui vont permettre au passé d’avoir le relief du présent. La Conférence de Berlin est ainsi narrée en ces termes : « pendant ces trois mois d’hiver où il gèle à pierre fendre dans la capitale allemande, on signe une avalanche de traités[2] ». L’usage récurrent du présent de narration est également de cet ordre de sorte que l’on est parfois assez proche de l’utilisation de l’hypotypose. Le recours au discours direct concourt également à cet effet.

De même, on peut quasiment parler de « mise en personnage » pour évoquer les acteurs de l’Histoire, à l’image d’Heinrich Göring et de son « sacré penchant pour la bouteille[3] ». L’omniscience du narrateur permet ainsi un accès aux pensées des personnages, nécessairement reconstruites et fictionnalisées (« Samuel Maharero reçoit donc Curt von François et son frère Hugo un soir dans sa villa qu’il n’est pas peu fier de montrer[4] »), parfois même retranscrites au discours indirect libre : « enfin ! l’ennemi s’est livré, pieds et poings liés ! Et cet imbécile vaniteux de Samuel Maharero n’en a même pas conscience[5] ». L’usage, dans la description, du paysage-état d’âme pour décrire, par exemple, l’avancée des premiers colons dans le pays contribue également à l’effet de « mise en personnage » : « Mais le soir s’en vient et, avec lui, le froid vif de la nuit australe. Ce nom imposant de Protectorat allemand du Sud-Ouest africain semble bien vain, quand l’obscurité tombe sur les hautes dunes, improbable tsunami de sable figé, et submerge l’océan noir, feulant comme tigres de mer en maraude sur la grève. Les Allemands frissonnent, d’appréhension et d’effroi[6] ».

Deux actants se voient particulièrement visés par cette « mise en personnage ». Le premier d’entre eux, Hendrick Witbooi, chef charismatique des Namas (que les colons appelèrent Hottentots), est dépeint comme un « fin lettré[7] », un « leader respectable et éclairé[8] » et l’éthique du combat (auquel il aurait préféré le dialogue) qui le caractérise, notamment par rapport à Von François auquel il refuse de se soumettre, est admirable. On se souvient en outre de la dignité de son fils et de celui de Samuel Maharero lors de la foire coloniale de Berlin en 1896, narrée au 7e chapitre, refusant d’ « ôter leur redingote et leur pantalon[9] ». Il observera dans un premier temps de loin la révolte des Hereros contre les exactions arbitraires des Allemands, tel un sage doté d’une préscience vis-à-vis de l’apocalypse à venir  (« C’est une bien mauvaise idée que tu as eu là, Samuel… Une bien mauvaise idée[10] »), à savoir la répression sans merci menée par les troupes de Von Trotha sur les Hereros les piégeant dans le désert du Kalahari avant de les enfermer dans Shark Island. Sa mort désigne quasi-métonymiquement la disparition des Namas dans le livre, « à croire que c’était le vénérable Witbooi qui les protégeait du désastre par sa seule présence[11] ».

Le second est Thomas O’Reilly dans le sillage duquel, ne serait-ce que par le titre du livre, entend se situer l’auteur. L’absence de majuscules dans le titre de la romancière souligne d’ailleurs peut-être la distance subjective par rapport au Blue Book historique. Ce jeune juge britannique est un « homme intègre, courageux, qui a toujours pris le parti des Noirs, ce qui lui a valu  des altercations parfois violentes avec des policiers blancs[12] » alors qu’il vivait au Cap : « Investi corps et âme dans sa mission, il comptait bien restituer le plus fidèlement possible tout ce que les Hereros et les Namas avaient subi, et subissaient encore, sous le régime colonial allemand et celui qui a suivi[13] ». L’ouvrage mentionne qu’il est mort « mystérieusement », à trente-six ans « officiellement de la grippe espagnole[14] ». L’auteur se décrit surtout en train de l’imaginer, ce qui concourt à donner au personnage un statut spécifique quasi-réel, mais dans le présent : « il est devenu mon héros personnel ; celui qui, à lui seul, sauva l’honneur d’être blanc[15] ».

La visée didactique

Les événements abordés dans blue book peuvent être considérés comme « une répétition générale des futures exactions nazies[16] », peut-on lire dès la préface. Un certain nombre de formules dans l’ouvrage iront ainsi dans le sens d’une nette filiation entre les abominations commises dans le Sud-Ouest africain et le génocide des Juifs et des Tsiganes perpétré par les nazis. La première l’est même au sens littéral : « En 1885, Heinrich Göring, le père d’Hermann, est nommé gouverneur de la colonie[17] », « Hermann, son fils, le futur bras droit d’Hitler », peut-on lire plus loin[18]. On sait aussi que Von Trotha « a emmené [avec lui] la crème des officiers dont un certain Franz von Epp (…) qui sera, des années plus tard, l’un des mentors du jeune Adolf Hitler [19]». Mais c’est surtout avec l’arrivée d’Eugen Fischer à Shark Island que cet aspect est le plus développé. Il est fait mention de son ouvrage Fondements de l’hérédité humaine et principes d’hygiène raciale, ayant inspiré Hitler dans « tous les passages ayant trait à la race[20] » de Mein Kampf. Il est aussi question de son active participation à la formation du docteur Joseph Mengele, tout comme de ses expériences, pendant la guerre, sur les prisonniers roms, africains et métis. La couverture choisie pour l’ouvrage correspond d’ailleurs à l’un des clichés pris par Fischer en 1908. Le choix de cette dernière fonctionne ainsi comme une réfutation de Fischer sur l’inégalité entre les races, tout en inscrivant le livre dans l’histoire longue de la seconde guerre mondiale, le cliché ayant été pris par cet idéologue de premier plan. La filiation instaurée est aussi et surtout perceptible par les mots : « Vernichtungsbefehl » (« Ordre d’extermination[21] »), les « six camps de concentration[22] » de Shark Island.

L’ensemble de ces éléments ne manque pas d’être troublant. Toutefois, il ne s’agit nullement ici, par l’usage du comparatisme et du parallélisme, d’une forme de captation de la mémoire namibienne à l’aune du génocide de la seconde guerre mondiale. Si la filiation est avérée, la mise en perspective, récurrente dans le récit, contribue à faire reconnaître au lecteur, occidental en particulier, la gravité des événements narrés dans le livre. Loin de s’inscrire seulement dans une vision « européocentrée » de l’Histoire, l’analogie a ici une « vertu pédagogique indéniable » en tant qu’elle permet d’ « affirmer que l’Afrique n’est pas en dehors d’une réflexion proprement historique, alors même que ce continent a longtemps été présenté comme « le continent sans » : « Sans monuments, sans écriture, donc sans histoire » ». L’efficacité « pédagogique[23] » de l’analogie participe ainsi d’une stratégie de représentation des événements en vue d’atteindre le public occidental. En effet, convoquer les images de la Shoah pour évoquer les réalités namibiennes, c’est d’une part se passer de longues démonstrations et assurer la reconnaissance politique des exactions commises, qualifiées de génocide, et, d’autre part, atteindre le lectorat occidental en offrant à ces événements méconnus un visage et une grille de lecture non ambiguë, le statut de génocide en particulier.

Finalement, au terme de la lecture de blue book, l’ « illusion de présence » qui caractérise la fiction chez Ricœur et dont les effets sont ici créés par une écriture subjective et de l’hypotypose notamment, reste pleinement « contrôlée par la distanciation critique ». Le livre par ses éléments de fictionnalité, joue des pouvoirs de la fiction, de sa « quasi-intuitivité », mais se signale lui-même comme une œuvre reconfigurant le réel, au moins par sa subjectivité. Le récit historique et le récit subjectif se trouvent ici mutuellement rehaussés au sens où, comme l’écrit Ricœur, « plus nous expliquons historiquement, plus nous sommes indignés ; plus nous sommes frappés par l’horreur, plus nous cherchons à comprendre[24] ». En ce signalant comme récit non historique, le texte appelle en creux le désir d’historiographie et de documentation, mais encore faut-il susciter les conditions de ce désir, ce que les procédés propres aux œuvres de fiction, ici convoqués, parviennent pleinement à entreprendre.

[1] Elise Fontenaille-N’Diaye, blue book, Calmann-Lévy, 2015.

[2] Ibid., p. 34.

[3] Ibid., p. 37.

[4] Ibid., p. 56.

[5] Ibid., p. 58.

[6] Ibid., p. 38.

[7] Ibid., p. 46.

[8] Ibid., p. 87.

[9] Ibid., p. 62.

[10] Ibid., p. 100.

[11] Ibid., p. 135.

[12] Ibid., p. 169.

[13] Ibid., p. 172.

[14] Ibid., p. 173.

[15] Ibid., p. 175.

[16] Ibid., p. 14.

[17] Ibid., p. 33.

[18] Ibid., p. 37.

[19] Ibid., p. 113.

[20] Ibid., p. 161.

[21] Ibid., p. 137.

[22] Ibid., p. 166.

[23] Toutes ces citations sont à lire dans [23] Aurélia Kalisky, « D’un génocide à l’autre. Des références à la Shoah dans les approches scientifiques du génocide des Tutsi », Revue de l’Histoire de la Shoah, n°181, octobre 2004.

[24] Paul Ricœur, Temps et récit, tome III, Le Temps raconté, Paris, Seuil, 1985, p. 274-275.

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Discussion

8 réflexions sur “Elise Fontenaille-N’Diaye, blue book

  1. Merci Virginie ! pour cette captivante analyse, ( ELise F. , auteur du BB

    Publié par ELise Fontenaille | 18 mars 2015, 19:29
  2. C’est moi qui vous remercie !

    Publié par Virginie Brinker | 21 mars 2015, 01:54
  3. EN même temps que le Blue Book Virginie, j’ai publié un court roman : Eben ou les Yeux de la Nuit, ( ed du Rouergue ) destiné aux adolescents, qui a un bel impact également. Contactez moi : efontenaille@gmail.com – donnez moi votre adresse, et je vous l’envoie ! Amicalement, Elise

    Publié par ELise Fontenaille | 25 mars 2015, 09:37
    • Chère Élise,
      Pour éviter de rendre publique votre adresse email, je n’autorise pas la publication de ce commentaire dont j’envoie l’intégralité à Virginie.
      Bien à vous, Célia Sadai

      Message transmis à Virginie,

      Publié par La Plume Francophone | 25 mars 2015, 10:07
      • merci Célia ( en même temps, mon adresse mail est très facile à trouver ) belle journée, Elise (je demeure impressionnée par l’article de Virginie, que je donne à lire ici & là )

        Publié par ELise Fontenaille | 25 mars 2015, 11:13
      • Virginie est brillante, nous avons de la chance de travailler à ses côtés! Amitiés, Célia

        Publié par La Plume Francophone | 25 mars 2015, 11:17
  4. oui cela est vrai célia
    , et j’envoie son article à tout le monde ! ( avec le grand article – pleine page quasi – qui vient de sortir dans le monde des livres ce jour – amitiés, elise

    Publié par ELise Fontenaille | 27 mars 2015, 00:44
  5. Merci La Plume francophone ! Cet article m’a fait voir des aspects du livre (mise en histoire, appel aux vocations historiographiques)que je n’avais pas assez perçus ! Ma recension de cet ouvrage est ici : https://femmesdelettres.wordpress.com/2016/09/05/elise-fontenaille-ndiaye-blue-book-2015/

    Publié par Femmesdelettres | 8 septembre 2016, 23:19

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