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Kettly Mars

Kettly Mars, Aux frontières de la soif

Du regard au roman : l’écriture d’un combat pour la vie dans sa plus difficile vérité

par Caroline Tricotelle

couv MARSDernier roman de Kettly Mars, paru en 2012 puis en 2013 au Mercure de France, Aux frontières de la soif emporte le lecteur dans une expérience difficile : prendre conscience de la réalité d’Haïti après le séisme en se confrontant à ce que l’on peut seulement percevoir tout en bénéficiant du pouvoir de la littérature : « remplacer ces parties impénétrables à l’âme par une quantité égale de parties immatérielles, c’est-à-dire que notre âme peut s’assimiler »1. Nous sommes alors emportés dans un flot d’images et dans la prise de conscience de certains personnages, issue de l’effroi ou de la haine de soi. À nous lecteurs, de tisser un sens…

Un espace phénoménologique et littéraire

L’écriture de Kettly Mars s’empare des personnages et dévoile leurs pensées en passant d’une focalisation omnisciente à des monologues intérieurs. Haïti apparaît à travers leur regard sur leur propre existence. La vie est alors une réalité multiple, selon les visions des personnages, mais surtout selon le lecteur qui doit faire face à tout ce qui est exposé à sa vue dans le roman Aux frontières de la soif. Dès les premiers mots, l’espace-temps du roman surgit : « Fito regarda sa montre. […] Les phares de la jeep éclairaient furtivement les troncs »2. Les ressentis du personnage sont mis en avant, mettant en lien ce qu’il voit, ce qui l’entoure, et son état intérieur. Tout est alors sensuel : « Le trafic était fluide, la voiture filait vite. Une transition brusque et libératrice par rapport aux encombrements »3.

Par ailleurs, Fito avance dans le bidonville de Canaan : « cet immense camp, ce labyrinthe où vivaient près de cent mille âmes »4. Et de façon presque chirurgicale, dans des descriptions proches du Nouveau Roman, apparaît ce qu’il voit :

Fito suivait son éclaireur, tendu, attentif à chaque détail s’ouvrant sous ses yeux […] Il y avait une bougie allumée sur une soucoupe, à droite de l’entrée, une natte sur la terre battue de l’espace étroit, une chaise coincée entre la natte et la cloison en contreplaqué, et Mirline couchée sur la natte.5

Cette absence d’émotion est un moyen pour l’auteure de ne pas juger afin de laisser la place à l’investissement du lecteur. De plus, cet espace, fondé sur l’ensemble conséquent des noms de village, d’avenue, réels ou imaginaires qui apparaissent successivement, tisse une toile solide, une topographie qui dispose devant nous autant de phénomènes sonores que référentiels. Le nom du camp de Canaan peut nous renvoyer à une vague référence biblique en même temps qu’au poids lancinant du double ; Abricots vers la sensualité d’un fruit duveteux chauffé au soleil et le refuge, l’abri que représente le village qui porte ce nom dans la seconde partie du roman. Haïti devient alors cette image qu’il nous faut déchirer ou arracher pour mieux l’appréhender, autant camp de fortune qui aspire et aimante l’humain dans un puits sans fond que le rivage désert de l’île. Les fragments visuels se suivent, s’accumulent, en même temps qu’ils établissent le fil temporel du roman. La politique haïtienne et son efficacité se réduisent aux panneaux d’élections. C’est ainsi que Kettly Mars dénonce la situation. Apparaît alors le mouvement de la conscience que programme Kettly Mars : s’extraire du chaos matériel ou intérieur jusqu’au bord de l’eau, vers un sens. C’est pourquoi nous pouvons décrire ce roman comme un espace phénoménologique6 et littéraire que Kettly Mars étale ou étire au fil du roman sous nos yeux.

Mais il est aussi question dans ce roman d’un phénomène que Kettly Mars restitue dans le sens où le séisme a profondément bouleversé les âmes et consciences, satisfaites seulement de sentir qu’elles respirent. Comment trouver l’espoir d’une reconstruction positive d’Haïti quand vivre suffit ? Là encore, libre est le lecteur de répondre à la question à partir du roman Aux frontières de la soif qui expose des personnages et leurs pensées, comme autant d’éléments à observer. Dès lors, la particularité de ceux de Kettly Mars se retrouvent ici : ils sont paradoxaux, complexes et ambivalents. Aussi, cette approche phénoménologique touche également le pacte de lecture. Les personnages se dessinent dans notre conscience, facette ajoutée à une autre, parfois totalement opposée et nous poussent à être aussi spectateur de notre faculté à nous identifier. C’est aussi sur cette faculté d’empathie du lecteur qu’intervient Kettly Mars.

Un pacte de lecture qui malmène le lecteur

Le personnage central, Fito Belmar, est un architecte-urbaniste impliqué dans la reconstruction de l’île. Il est également un écrivain connu, dont le premier et unique roman a dépassé les frontières, jusqu’au Japon, où Tatsumi, journaliste férue de littérature francophone, s’éprend de son expression romanesque et entretient avec lui une correspondance par mail. Le roman commence un vendredi de janvier 2011, environ à 19h et se termine dix jours plus tard, temps nécessaire à leur rencontre « en vrai » qui va mettre à nu le mal-être de Fito, incapable d’écrire, alcoolique. Pour le lecteur, l’empathie, et même l’admiration peuvent surgir pour ce personnage qui ose aller sur le terrain, se mêler aux gens du peuple. L’investissement du lecteur7 dans le personnage de Fito est facilité par la focalisation interne. Les hypothèses de lectures s’accumulent. Mais Kettly Mars programme notre échec en même temps que celui de son personnage puisque le premier paragraphe se termine sur la découverte quasi intenable du personnage « luttant contre ses démons »8 d’une sexualité pédophile criminelle rendue accessible et plus tentatrice à cause du séisme. Ainsi, le lecteur doit trouver sa place, prendre ses distances, recueillir ce qui lui est présenté, et tenter de construire un sens à partir des cris intérieurs des protagonistes ou juger.

L’ambivalence des personnages semblent alors le cœur de ce qui anime le roman, puisque s’étalent leurs facettes les unes après les autres : une sorte de mère courage, mais qui se hait de prostituer sa fille, la troisième épouse insupportable mais légitime dans ses reproches. Même Tatsumi, l’étrangère n’est pas épargnée. L’important semble alors de percevoir les voix de ceux qui souffrent, bien qu’elles soient réduites dans le roman à des monologues intérieurs. Kettly Mars renvoie ainsi le lecteur à sa responsabilité de construire un sens, d’être réceptif à l’autre, comme Tatsumi avec Fito, afin de cultiver l’espoir de voir le changement et d’assister au ressaisissement de toute une île.

Cependant, des pôles apparaissent et donnent du relief. Tatsumi est l’étrangère. Elle se situe aux antipodes des Haïtiens, mais elle est curieuse et aime la littérature haïtienne. D’une certaine façon, elle représente le lecteur innocent, ouvert, prêt à chercher le sens des choses. Sa rencontre avec Fito et son influence sur lui seront décisives. D’autre part, Fito a différents alter ego dans le roman : son ami Franck, le bon vivant aisé, qui impulsera la prise de conscience de Fito en évoquant à demi-mot ce qu’il sait de lui ; ou encore l’ami chez qui Fito et Tatsumi se rendent dans la deuxième partie du roman, éloigné du monde, et plus près de l’écriture. Mais tous sont dans une vie plus aisée et facile. Ils sont aussi représentés par des lieux à la mode, où ils semblent cohabiter.

L’autre pôle du roman est Golème, le guide de Fito dans Canaan, celui qui assouvit tous les désirs pour de l’argent. Bien que l’on comprenne qu’il asservit femmes et enfants, lui aussi est présenté comme un personnage ambivalent, également victime. Seuls les monologues des enfants, leur résistance, leur envie de s’échapper apportent de la lumière au roman. Les histoires de loup-garou ou celles transmises par les vieilles Haïtiennes nourrissent l’imaginaire mais surtout apportent aux enfants de la force et du courage. Haïti apparaît alors à vif, mais bien en vie.

Aussi lire est une expérience. Tel est le parti pris de Kettly Mars, puisque la réalité de l’île dépeinte dans Aux frontières de la soif n’est saisissable qu’à partir des perceptions qu’en ont les personnages. Lire le livre de Kettly Mars, Aux frontières de la soif est aussi une expérience de lecteur parce que le pacte de lecture qui s’instaure tacitement entre un auteur et son lectorat est ici le moyen de nous interroger sur notre capacité à confronter le réel. Sommes-nous prêts à nous confronter à l’humain dans tous ses travers, qu’un désastre révèle en créant des conditions particulières d’observation, montrant finalement que le mal était latent, avant même le désastre ? C’est pourquoi le séisme peut être perçu dans ce roman comme une épreuve, un processus, au même titre que l’écriture et la lecture.

1 Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Paris, Folio classique chez Gallimard, 1988, p. 119.

2 Kettly Mars, Aux frontières de la soif, Paris, Mercure de France, 2013, p. 13.

3 Ibid., p. 13.

4 Ibid., p. 19.

5 Ibid., p. 20.

6 Dans le courant philosophique de la phénoménologie, essentiellement dans la pensée de Merleau-Ponty, la réalité du monde n’est que le reflet de ce que nous en percevons. C’est pourquoi l’expérience prime. De plus, en phénoménologie, la réalité est multiple et il y a autant de vérités que de visions sur le monde. L’élaboration de cette image que nous nous faisons de la réalité correspond donc à l’accumulation et l’organisation de perceptions d’éléments divers, et à travers cette élaboration apparaît la conscience. Et c’est par le biais de cette démarche de collecte ou d’observation que se construit le sens.

7 Vincent Jouve, théoricien de la réception, dans son livre L’effet-personnage dans le roman, paru en 1998 à Paris, dans la collection Ecriture aux PUF, fait la distinction entre trois types de personnages : ceux qui ont un « effet personnel » et qui semblent un pion nécessaire à la visée didactique d’un récit comme chez Voltaire, ceux qui ont « un effet-personne », construits avec le plus de crédibilité et de réalisme possible afin de favoriser l’identification, et enfin ceux qui ont un « effet-prétexte » qui permettent d’assouvir ou de faire vivre au lecteur des fantasmes par procuration.

8 Kettly Mars, Aux frontières de la soif, op. cit., p. 18.

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